La France bloque un train que des réfugiés tunisiens en provenance d'Italie devaient prendre

Par Antoine Lerougetel
21 avril 2011

Dimanche dernier la police française des frontières a bloqué le trafic ferroviaire entre la France et l'Italie sur la ligne reliant Vintimille (en Italie) à la gare de Menton à dix kilomètres de là, côté français, pour empêcher des immigrants tunisiens d'entrer en France. On a ainsi empêché dix trains de passer cette frontière très fréquentée.

Cette action démontre non seulement le mépris du gouvernement français pour les Tunisiens qui fuient le soulèvement social dans leur pays, mais elle remet aussi en question l'accord de Schengen permettant la libre circulation au sein de l'Union européenne. Elle a soulevé d'âpres récriminations de la part de l'Italie. Der Spiegel a écrit que c'était l'expression de « la fin temporaire d'une Europe sans frontière. »

Quelque 26 000 migrants, presque exclusivement tunisiens, fuyant leur pays en proie à de grands bouleversements qui ont fait tomber le dictateur Zine el-Abidine Ben Ali, sont entrés en Italie et donc dans l'Union européenne depuis février dernier. Après la chute de Ben Ali, l'application de l'accord de la Tunisie pour bloquer l'émigration vers l'Europe a été suspendue.

Confronté au refus d'autres pays de l'UE d'accepter une partie de ces migrants, le gouvernement italien du premier ministre Silvio Berlusconi a accordé quelque 22 000 permis de séjour provisoires de six mois aux migrants tunisiens. Ils leur permettent de se rendre partout dans la zone Schengen, c'est à dire quasiment dans toute l'Europe, hormis l'Irlande et le Royaume-Uni.

Comme la France abrite plus d'un million de personnes originaires de la Tunisie, ancienne colonie française, c'est une destination de prédilection pour les migrants tunisiens, qui parlent français. Nombreux sont ceux qui y ont une famille, des amis et des liens communautaires.

La tentative de la France de sceller sa frontière avec l'Italie contre les Tunisiens se poursuit depuis le mois de mars. (voir: La France rétablit les contrôles douaniers à la frontière avec l’Italie au milieu d’un conflit concernant les migrants africains.)

Dimanche, un groupe de réfugiés tunisiens se sont rendus en gare de Ventimille pour prendre le train de 13h17 à destination de la France, soutenus par 200 militants italiens et français des droits de l'homme, et munis de permis de séjour italiens. Mais on leur a dit que le service ferroviaire avait été suspendu depuis midi par ordre de la préfecture des Alpes-Maritimes. Ils ont fait un sit-in de protestation sur les voies.

L'Italie a exprimé une protestation officielle à Paris pour « l'interruption du trafic international. » Le Nouvel Observateur rapporte que Paris a accusé les militants et les réfugiés.: « En milieu d'après-midi, la circulation entre Vintimille (Italie) et Menton (France) a été rétablie. Selon le ministère français de l'Intérieur, elle avait été suspendue à la demande du préfet des Alpes-Maritimes. » Claude Guéant, ministre de l'Intérieur a affirmé, « Un problème d'ordre public était en perspective et la façon la plus simple de le traiter était d'interrompre l'avancée de ce train. »

Le ministre italien des Affaires étrangères Franco Frattini a dit avec insistance que, bien qu'il comprenne les inquiétudes concernant les militants, les permis de séjour sont « valables et reconnus par la France, » et a ajouté « L'Europe ne va nulle part si on érige des murs entre les pays. »

La presse italienne a dit que l'Italie avait « subi un affront » et la Ligue du Nord, parti droitier séparatiste, a appelé à boycotter les produits français.

Eric Ciotti, président du Conseil général des Alpes-Maritimes et membre du parti au pouvoir UMP (Union pour un mouvement populaire) a déclaré: «l'espace Schengen ne prévoit pas la libre circulation des migrants clandestins et il n'est nullement question de pouvoir traverser les frontières de l'Union Européenne, sans passeport ni titre de séjour valide. »

Le 18 avril, Le Monde a rapporté que, cherchant à calmer le conflit, le ministre de l'Intérieur Claude Guéant «a souligné que la décision de Rome d'accorder des permis de séjour temporaire 'a été contestée par beaucoup de pays de l'Union européenne... Mais nous avons accepté cette disposition. En revanche, il y a des conditions'.» Les migrants doivent être en mesure de prouver qu'ils ont des ressources financières suffisantes, sans cela «Nous reconduisons ces personnes en Italie, qui est le pays de premier séjour.»

Le 7 avril, Guéant a publié une circulaire déclarant qu'un immigrant qui souhaite franchir la frontière française doit «être muni d’un document de voyage en cours de validité reconnu par la France » et « d’un document de séjour en cours de validité », « justifier de ressources suffisantes, c'est à dire 31 euros par jour si la personne dispose d'un logement, et 62 euros sinon. » Les immigrés ne doivent pas « constituer… une menace pour l’ordre public » et « ne pas être entrés en France depuis plus de trois mois.» Il est fort probable que la vaste majorité ne sera pas en mesure de remplir ces exigences.

L'Italie a accusé la France de violer le traité de Schengen. Le ministre italien de l'Intérieur Roberto Maroni a dit, « Les Tunisiens auxquels nous accordons un permis de résidence auront le droit de voyager. La France ne peut pas l'empêcher, à moins d'abandonner les accords de Schengen ou de suspendre le traité. »

Der Spiegel rapporte que Berlusconi a menacé d'abandonner une politique européenne commune d'immigration: « Il a dit que soit l'Europe est quelque chose de véritable et de concret, soit elle n'est rien du tout et dans ce cas, il serait peut-être préférable que chaque pays revienne à utiliser ses propres méthodes concernant les réfugiés. »

Initialement, la Commissaire européenne aux affaires intérieures Cecilia Malmström avait critiqué la décision de Sarkozy, disant que selon l'accord de Schengen de l'UE, « On n'est pas autorisé à faire des contrôles aux frontières » à moins « qu'il n'existe une menace sérieuse à la sécurité publique et pour le moment, ce n'est pas le cas. » Mais plusieurs pays de l'UE ont saisi la Commission européenne pour dénoncer cette décision « scandaleuse » des autorités italiennes, selon un diplomate européen cité par Le Nouvel Observateur.

Malström a alors revu sa position. La BBC rapporte: « Lundi après-midi, lors d'une conférence de presse, Mme Malström a dit avoir reçu une lettre de la France expliquant que la perturbation 'temporaire' était due à des 'raisons d'ordre public... Il se peut que ce ne soit pas couvert par le règlement de Schengen sur le code frontalier. Mais il semblerait qu'ils avait le droit de faire cela.' a-t-elle dit. La porte-parole de l'UE Michèle Cercone a aussi dit que les permis de séjour n'étaient pas des visas et que la France n'était sous aucune obligation d'accepter des gens n'ayant ni visa européen ni passeport européen. »

Ceci souligne la faillite totale de la machine politique de l'Europe bourgeoise, qui n'est pas capable ni ne veut appliquer ses propres traités contre la politique droitière menée par de puissants Etats-nations.

La volte-face de Malström ressemble à celle de la commissaire à la justice, aux droits fondamentaux et à la citoyenneté de l'UE, Viviane Reding sur la question des expulsions de masse par la France de Roms à l'été 2010. Elle avait accusé le gouvernement français de « discrimination sur la base de l'origine ethnique » et de remettre en question 'les valeurs et les lois communes à notre Union européenne. » Elle avait qualifié la politique de la France de «honteuse » et menacé de traîner Sarkozy devant la cour européenne.

Mais elle avait dû presque immédiatement faire marche arrière sous la pression des gouvernements européens.

La ministre autrichienne de l'Intérieur Maria Fekter a attaqué la décision de l'Italie d'accorder des visas, tout comme le ministre de l'Intérieur allemand Hans-Peter Friedrich qui a dit, « L'Italie doit être à la hauteur de ses responsabilités. » Il a ajouté que le projet de Rome de fournir des visas violait « l'esprit de Schengen. » Il a annoncé le projet de Berlin d'accroître la vigilance notamment au sud de l'Allemagne.

La police fédérale allemande essaie même de voir comment réintroduire au plus vite des contrôles réguliers aux frontières, bien que seuls 300 Nord-Africains soient entrés en Allemagne durant le premier trimestre de l'année.

Le Parti Lega suisse qui a obtenu 30 pour cent des voix lors des récentes élections locales a proposé de construire un mur le long de sa frontière avec l'Italie pour empêcher les immigrants d'entrer, « comme celui entre Israël et la Palestine. »

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