France: La « gauche » bourgeoise réclame l'occupation militaire d'un quartier de la banlieue de Paris

Par Antoine Lerougetel
10 juin 2011

Les partis de la « gauche » bourgeoise ont saisi l'occasion d'une récente fusillade entre bandes rivales dans le nord de Paris devant une école primaire pour demander l'intervention de l'armée dans certaines villes de France. La pauvreté et les tensions sociales dans les banlieues ont conduit à un grand nombre d'émeutes contre la police, notamment les émeutes de masse de 2005 qui avaient été provoquées par l'électrocution de deux jeunes fuyant la police dans la banlieue parisienne de Clichy-sous-Bois.

Le 1er juin, à Sevran, en banlieue nord, un jeune homme a été blessé par balle et la classe d'une école primaire a été terrorisée par une balle perdue qui a pénétré dans la salle de classe lors d'une fusillade devant l'école. L'incident faisait suite à une série de tirs entre bandes rivales de trafiquants.

Le lendemain, le maire Vert de Sevran, Stéphane Gatignon, ancien membre du Parti communiste (PCF), a demandé au gouvernement de faire appel à l'armée pour occuper le quartier comme « force de maintien de la paix. »

Gatignon a demandé au ministre de l'Intérieur d'envisager « dans certains quartiers » une présence de l'armée 24h sur 24 avec une fonction « de force d'interposition … pour faire cesser les règlements de compte et éviter les risques de balles perdues et de tragédies. »

Il a reçu le soutien immédiat de Ségolène Royal, candidate malheureuse du Parti socialiste, un parti du patronat, lors de l'élection présidentielle de 2007, remportée par le président conservateur actuel Nicolas Sarkozy. Elle a déclaré dimanche dernier sur radio France Inter: «Le maire demande l'intervention de l'armée, il a parfaitement raison. »

Elle a cherché à déborder Sarkozy par la droite: « On voit un ministre de l'Intérieur ... qui a supprimé des milliers de postes de policiers... Moi présidente de la République, je n'accepterai aucune zone de non-droit... Nicolas Sarkozy est aux responsabilités, il doit continuer à agir, or aujourd'hui il ne se passe rien ...Sur le thème central de la sécurité, on n'a jamais vu un fiasco aussi dramatique. »

Royal fait campagne pour être désignée candidate PS à l'élection présidentielle de 2012 sur les mêmes thèmes que lors de la campagne pour les élections de 2007. Avec le PS elle avait rivalisé avec Sarkozy à qui serait le candidat le plus patriotique et le garant le plus répressif du tout sécuritaire, demandant que l'armée s'occupe des jeunes délinquants. Elle avait aussi insisté pour que l'on chante l'hymne national, a Marseillaise, à la fin de chaque meeting de campagne.

Les remarques de Gatignon et de Royal ont été l'occasion pour divers politiciens du PS de lancer d'autres appels pour davantage de moyens pour la police et les mesures sécuritaires. Ceci reflète la grande nervosité qui règne parmi la classe dirigeante et dans l'Etat dans un contexte de résistance de masse aux programmes d'austérité dictés par l'aristocratie financière.

François Hollande, ancien premier secrétaire du PS et cherchant lui aussi à être désigné candidat PS à l'élection présidentielle, a dit qu'il comprenait la « détresse » du maire de Sevran mais qu'il ne soutenait pas le recours à l'armée pour restaurer le calme. Néanmoins il a dit à l'AFP: «Ce qu'il faut premièrement c'est faire faire intervenir très régulièrement les forces de police, les stationner sur place. Deuxièmement, il faut qu'il y ait une politique d'éradication de ces bandes et de ces trafics. »

Bien que Sarkozy ait massivement accru les pouvoirs de la police, Hollande a déclaré que Sarkozy avait « visiblement abdiqué » dans le domaine de la sécurité.

Jean-Jacques Urvoas, secrétaire national du PS à la sécurité a dit qu'il s'opposait à une intervention de l'armée mais a proposé un plus gros investissement dans la surveillance et les procédures judiciaires.

François Asensi, député PCF de la circonscription, a accompagné le ministre de l'Intérieur Claude Guéant vendredi lors de sa visite du quartier, la Cité Montceleux, où des coups de feu avaient été tirés. Il n'a fait aucune référence à l'armée mais a demandé que « la police bénéficie des moyens adaptés à son action pour démanteler les réseaux mafieux liés à la drogue. » Il a aussi réclamé l'installation de caméras de surveillance.

Ces remarques montrent clairement le soutien unanime de l'establishment politique pour une intensification majeure de la répression policière contre la classe ouvrière. Il faut noter que les gouvernements sociaux-démocrates de George Papandreou en Grèce et de Luis Zapatero en Espagne ont déjà eu recours à l'armée pour forcer respectivement les chauffeurs routiers et les aiguilleurs du ciel en grève à reprendre le travail.

Remarquablement absente des déclarations du PS et du PCF est la référence aux conditions de vie abominables dans les banlieues. La politique d'austérité du gouvernement PS du président François Mitterrand et du premier ministre Pierre Mauroy, initiée en 1983, se poursuit de façon bien plus exacerbée aujourd'hui. Trois décennies de négligences par des gouvernements de droite comme de gauche font que dans les cités défavorisées, le taux de chômage des jeunes s'élève à 40 pour cent dans le contexte d'un taux de chômage global désastreux de 20 pour cent pour les moins de 25 ans.

A l'automne 2005, la classe dirigeante avait imposé l'état d'urgence pendant trois mois à l'initiative du président Jacques Chirac et avec le soutien de tous les partis de la « gauche » bourgeoise. Ceci inclut la LCR, précurseur du NPA d'Olivier Besancenot, qui avait refusé de demander que les CRS se retirent des cités. (voir France : la LCR, parti "d'extrême gauche" refuse de prendre position sur la répression policière, )A l'époque, le maire PS de Noisy-le-Grand avait réclamé l'intervention de l'armée.

L'UMP au pouvoir a refusé de déployer l'armée à la demande de Gatignon. Guéant a dit: «Dans un Etat démocratique, c'est à la police républicaine, sous le contrôle de la justice, de rétablir la sécurité. » Il a néanmoins ajouté: « La lutte sera impitoyable contre les voyous. »

Eric Raoult de l'UMP, qui faisait partie de la commission parlementaire qui a préparé la loi interdisant la burqa a répliqué à l'attaque Vert-PS-PCF: « Dans une démocratie, c'est à la police de ramener l'ordre, pas à l'armée. » Il a accusé Gatignon d'irresponsabilité et de « jouer avec le feu » avec des déclarations « dignes de l'extrême-droite. »

Marine Le Pen, dirigeante du Front national néofasciste, a profité de la campagne droitière du PS pour essayer de légitimer ses propres délires antidémocratiques. Elle a exprimé sa sympathie pour Gatignon disant qu'il avait raison de comparer ce que sa ville est devenue à Chicago, c'est à dire à l'époque où Chicago abritait le gangster Al Capone durant les années 1920.

Elle a demandé des emprisonnements de masse: «En France il y a … 20 000 types à mettre en prison. Il y a 50 000 places de prison en France … Il faudrait 90 000 places de prison. »

Elle a décrit Sevran comme «Le symbole de l'échec dramatique du sarkozysme, une politique de communication sans action … les voyous et les dealers font la loi dans un nombre croissant de quartiers et n'ont rien à craindre d'un Nicolas Sarkozy et d'un Claude Guéant. » Elle a regretté la suppression de 19 000 postes dans la police depuis 2006.

Arrivant à point nommé, un rapport rendu par le député UMP Eric Ciotti à Sarkozy et publié mardi, recommande un programme d'urgence de construction de prisons pour atteindre 80 000 places d'ici 2018 et permettre des condamnations longues. Il propose aussi un service civique pour les jeunes délinquants.