L’affaire Bourgi révèle la criminalité de l’impérialisme français en Afrique

Par Anthony Torres
21 septembre 2011

Le 11 septembre 2011, l’avocat Robert Bourgi a révélé dans une longue interview au Journal du Dimanche, qu’il a servi d’intermédiaire de 1995 à 2005 pour des financements occultes, par des présidents africains, des partis politiques dirigeants en France.

D’autres témoignages, notamment ceux de Loïk Le Floch-Prigent, PDG de la société pétrolière Elf, avaient déjà révélé l’existence de pareils financements. (Voir aussi : France: Affaire Elf, les condamnations révèlent la corruption aux plus hauts niveaux de l'Etat.) Les déclarations de Bourgi révèlent à nouveau les agissements d’émissaires français dans les anciennes colonies françaises. Elles dévoilent publiquement les liens entre l’Etat français et la politique criminelle de l’impérialisme français en Afrique.

Bourgi raconte de façon détaillée la manière dont il récupérait d’importantes sommes d’argent pour ensuite les donner à Chirac et Villepin. Dans l’interview, Bourgi dit : « Par mon intermédiaire, et dans son bureau, cinq chefs d’État africains - Abdoulaye Wade (Sénégal), Blaise Compaoré (Burkina Faso), Laurent Gbagbo (Côte d'Ivoire), Denis Sassou Nguesso (Congo-Brazzaville) et, bien sûr, Omar Bongo (Gabon) - ont versé environ 10 millions de dollars pour cette campagne de 2002 ».

Bourgi cachait souvent ces fonds dans des djembé, des tambours africains. Plus loin dans l’interview, Bourgi explique qu’il avait récolté dans les années 1990 des fonds de plusieurs chefs d’Etat africains, dont le dictateur zaïrois, le maréchal Mobutu Sese Seko.

Son récit confirme l’existence de réseaux corrompus reliant les banques, les sociétés pétrolières, les forces armées françaises avec les régimes africains. Ceux-ci continuent à fonctionner pour piller les masses africaines après la décolonisation—et aussi les travailleurs français, en contribuant à leur imposer des gouvernements comme celui de Chirac.

Les commentaires de Bourgi confirment également que ces pratiques existaient de longue date. Il se présente comme successeur de Jacques Foccart, le « monsieur Afrique » choisi par le président Charles de Gaulle pour gérer les relations de la nouvelle Cinquième République, fondée par de Gaulle en 1958, avec les anciennes colonies nouvellement décolonisées.

Il explique que Foccart, qu’il appelle son « maître », « m’a dit à moi que ces pratiques existaient même du temps de MM. Pompidou, Giscard d’Estaing, et Mitterrand … J’ai souvent croisé à Libreville [la capitale du Gabon] M. [François] de Grossouvre, M. Roland Dumas », deux proches du Président François Mitterrand.

C’est dire que ces réseaux occultes ont fonctionné sous toutes les présidences de la Ve République, de la première—celle de de Gaulle—et celle du président actuel, Nicolas Sarkozy.

Il est probable que les révélations de Bourgi sont dictées par les intérêts fractionnels de Sarkozy dans les luttes intestines de la droite française. Le JDD a publié l’interview de Bourgi quelques jours avant la relaxe de Villepin, poursuivi par Sarkozy dans l’affaire Clearstream.

Les déclarations de Bourgi arrivent au moment où l’homme d’affaires Ziad Takieddine, proche de Balladur, a été mis en examen pour financement frauduleux de la campagne de Balladur en 1995 en marge d'un marché de livraison de sous-marins au Pakistan. Takieddine est aussi soupçonné d’avoir organisé dans les années 2000 des négociations entre Sarkozy et le chef d’Etat libyen, le colonel Mouammar Kadhafi.

En 2002, onze ingénieurs français venus superviser la construction de sous-marins au Pakistan ont été victimes d’un attentat. Les familles des victimes avancent l’hypothèse que Ziad Takieddine a servi d’intermédiaire dans des transactions illicites pour financer des commissions versées à l’armée pakistanaise et des rétro-comissions à la campagne présidentielle d’Edouard Balladur. Sarkozy était alors ministre du Budget et préparait la campagne de Balladur.

En 1996, Chirac était président de la République. Alain Juppé, son premier ministre, déclara la suspension de versements au Pakistan. Les attentats pourraient avoir été commandités par des responsables pakistanais pour se venger de la suspension de la transaction. (Voir également : France : Sarkozy impliqué dans l'enquête sur l'attentat de Karachi en 2002).

Ces affaires révèlent le caractère criminel de la politique extérieure française, dictée par de petites officines pétrolières et politiques hostiles aux masses en France et en Afrique. Ceci acquiert une importance particulière avec la crise économique mondiale et les soulèvements révolutionnaires des travailleurs en Tunisie et en Egypte—auxquels la France a répondu en lançant une série de guerres et d’interventions impérialistes en Afrique.

La bourgeoisie française a justifié son intervention militaire en Lybie en invoquant la défense de la population libyenne face à Kadhafi, avec qui les responsables français et occidentaux avaient pourtant entretenu des rapports étroits. En fait, cette intervention a pour objectif de mettre en place un régime plus docile aux intérêts de l’impérialisme français, menacé par les soulèvements ouvriers en Afrique. Total—firme française succédant à Elf—espère obtenir une part importante des réserves pétrolières libyennes.

Dans le même temps, durant les mois de mars-avril, la France intervenait également dans une guerre civile en Côte d’Ivoire, pour écarter du pouvoir le président Laurent Gbagbo—dont la résidence à Abidjan fut bombardée par les forces françaises.

Le fonctionnement de ces réseaux occultes tout au long de la Ve République, sous des présidents du Parti Socialiste comme de droite, révèle également les bases corrompues de la démocratie bourgeoise en France.

Ce n’est pas un phénomène contre lequel la classe ouvrière peut lutter en donnant le pouvoir aux partis de la « gauche » bourgeoise ou petite-bourgeoise, qui mèneraient une réforme des institutions créant une VIe République. Ces différentes formations sont des satellites politiques du PS, qui est entièrement impliqué dans ces réseaux impérialistes.

Une vraie lutte contre les réseaux pétroliers et mafieux de l’impérialisme français en Afrique doit se fonder sur le prolétariat international, dans une lutte révolutionnaire contre tous les impérialismes occidentaux en Afrique.

Il est important de remarquer le rôle crucial des réseaux africains de l’impérialisme français dans les fondations même de la Ve République actuelle. La dissolution de la IVe République survint en 1958 après le début d’une tentative de putsch par des milieux militaires alors pro-gaullistes en Algérie, en pleine guerre d’indépendance contre l’impérialisme français.

Les gaullistes Delbecque, Soustelle, et Neuwirth œuvraient alors à développer l'influence en Afrique du Nord du parti du général de Gaulle. De Gaulle avait maintenu ses liens avec les structures de l’impérialisme français en Afrique depuis ses séjours en Afrique comme chef de la Résistance pro-capitaliste pendant la Deuxième Guerre mondiale.

Une manifestation à Alger le 13 mai organisée par le général Raoul Salan devint une tentative de putsch contre la IVe République : alors qu’une descente de parachutistes à Ajaccio mettait la pression sur le gouvernement, celui-ci abdiquait en faveur de de Gaulle.

De Gaulle justifia son instauration de la Ve République par sa décision de « saisir l'occasion historique que m'offre la déconfiture des partis pour doter l'Etat d'institutions qui lui rendent, sous une forme appropriée aux temps modernes, la stabilité et la continuité dont il est privé depuis cent soixante-neuf ans » -- c’est-à-dire, depuis la Révolution française en 1789.

En fait, les milieux dirigeants français en Algérie allaient bientôt se retourner contre lui, notamment lors du putsch des généraux en 1961, dirigé contre le vote des Français pour l’auto-détermination en Algérie.

Comme le démontrent les affaires actuelles, les réseaux internationaux de l’impérialisme français, qui jouèrent un rôle central dans la formation de la Ve République, continuent toujours à fonctionner et à encourager une politique anti-démocratique et anti-ouvrière.