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Entente sur le plafond de la dette américaine

Par Patrick Martin
3 août 2011

Le président Barack Obama a fait une brève annonce dimanche soir à la Maison-Blanche pour indiquer qu'une entente avait été conclue entre les dirigeants républicains et démocrates au Congrès afin de hausser le plafond de la dette fédérale avant l'échéancier de mardi fixé par le Trésor. Dans son discours qui précédait l'ouverture des marchés financiers en Asie, Obama a remercié « les dirigeants des deux partis » et a dit que l'entente allait « nous permettre d'éviter un défaut de paiement ».

L'accord, qui doit être voté par le Sénat et la Chambre des représentants, impose des coupes sans précédent sur les dépenses sociales sans que l'imposition sur les riches soit haussée d'un seul dollar.

Il demande la hausse du plafond de la dette de 2,7 trillions de dollars en deux étapes, soit 1 trillion $ maintenant et 1,7 trillion $ dans quatre mois. L'augmentation du plafond de la dette va correspondre exactement aux coupes dans les dépenses au cours des dix prochaines années, telles qu'exigées par Boehner, le chef des républicains au Congrès. Reid a reconnu que l'entente va « accorder aux républicains tout ce qu'ils ont demandé ».

Le premier trillion de dollars va correspondre aux coupes déjà établies dans les discussions bipartites dirigées par le vice-président Joseph Biden, et qui vont surtout affecter des programmes nationaux comme l'éducation, le logement, les transports et l'environnement. Les conséquences immédiates de ces coupes seront importantes : 25 milliards $ de moins pour l'année financière 2012, qui débute le premier octobre, et 47 milliards $ de moins pour l'année financière 2013. Ces coupes continueront d'augmenter dans les années subséquentes.

Une nouvelle commission, constituée de trois démocrates de la Chambre des représentants et de trois démocrates du Sénat, et du même nombre de républicains, aura jusqu'à l'Action de grâces pour déterminer des coupes additionnelles de 1,7 à 1,8 trillion de dollars dans des programmes de prestation comme Medicare (assistance médicale aux personnes âgées), Medicaid (assistance médicale aux indigents) et l'aide sociale. En théorie, la commission pourrait proposer de mettre fin à certains allégements fiscaux pour augmenter les revenus du gouvernement, mais les dirigeants républicains s'opposent officiellement à des augmentations de taxes, même symboliques, pour les riches, et Obama et la direction démocrate au Congrès ont laissé tomber leurs précédentes demandes pour que soient incluses certaines hausses de taxes dans le plan de réduction du déficit.

Si la commission bipartite n'arrive pas à un accord, une réduction équivalente des dépenses sera effectuée par des coupes dans tous les programmes sociaux et dans l'armée, sans toutefois hausser les impôts. Selon certains articles, les coupes automatiques qui seraient provoquées par l'impossibilité de la commission d'en arriver à une entente toucheraient Medicare, mais pas l'aide sociale. L'immunité de l'aide sociale dans ce scénario est une concession faite aux démocrates de la Chambre des représentants dont les votes seront nécessaires pour contrer ceux de certains républicains de l'extrême droite liés au Tea Party dont la défection est appréhendée.

Les grandes lignes de l'entente ont été dévoilées lors d'un vote samedi à la Chambre des représentants qui a rejeté préventivement un plan proposé par Reid qui proposait des coupes dans les dépenses et hausse équivalente du plafond de la dette, mais qui incluait plus d'un trillion de dollars de réduction des dépenses militaires par la diminution de la présence militaire en Irak et en Afghanistan.

Les républicains de la Chambre voulaient des coupes beaucoup plus importantes dans les dépenses sociales et ont voté à l'unanimité contre le projet de loi de Reid. Presque tous les démocrates libéraux de la Chambre, y compris l'ancien candidat à la présidence Dennis Kucinich, ont voté pour le plan Reid et ses coupes massives dans les dépenses sociales.

Un plan revu de Reid, supprimant 2,4 trillions $ dans les dépenses, a été défait dimanche au Sénat lorsque les démocrates n'ont pu rassembler que 50 votes contre l'obstruction parlementaire des républicains. Deux sénateurs démocrates ont voté contre le projet de loi, car ils exigent des coupes plus importantes.

Au moment où l’accord était en train d’être finalisé, un analyste a fait remarquer que le projet de loi démocrate pour augmenter le plafond de la dette « supprimerait 752 milliards de dollars dans des dépenses intérieures qui ne sont pas reliées à la défense, pendant la prochaine décennie » alors que l’alternative républicaine « supprimerait 756 milliards des mêmes coffres pendant la même période ». Autrement dit, la différence entre les deux partis de la grande entreprise américaine est une question d'arrondissement.

La couverture médiatique de la crise du plafond de la dette ne peut plus camoufler le tournant abrupt du Parti démocrate et de l'administration Obama vers la droite. À la une de son édition de dimanche, le New York Times a publié un article dont le titre mentionnait « l'inclinaison à droite » de la Maison-Blanche d'Obama et cet article affirmait qu'Obama « a adopté le langage des républicains et, dans certains cas, leurs politiques ».

Ce commentaire est cependant hypocrite. La question n'est pas qu'Obama vient de joindre le camp des républicains. L'accord sur les coupes budgétaires est l'expression d'un consensus des deux partis capitalistes, les démocrates autant que les républicains. C'est Obama qui a soutenu que la hausse du plafond de la dette devait être liée à la réduction massive du déficit, abandonnant la position initiale de l'administration – comme l'ont fait tous ces prédécesseurs – selon laquelle une augmentation du plafond de la dette devrait être considérée séparément de toute question de politiques sociales.

Invité sur le plateau de plusieurs émissions de télé dimanche, le sénateur Charles Schumer de New York, qui occupe le troisième rang chez les démocrates, s'est vanté des coupes radicales dans les dépenses sociales que son parti avait accueillies et qu'il a présentées comme « une volonté de compromis ». Schumer a déclaré : « Des gens de la gauche préféreraient qu'il n'y ait pas de coupes, mais ils n'ont pas été capables de défendre leurs idées lors de nos caucus. »

Il n'y a pratiquement aucune discussion dans les médias ou de la part des représentants de la grande entreprise, démocrates ou républicains, du véritable coût humain des coupes qui sont présentement envisagées. Trois trillions de dollars dans les dépenses sociales sur une période de dix ans représentent une somme gigantesque. À 300 milliards de dollars par année, ce montant éliminerait les déficits annuels des 50 États, et deux fois plutôt qu'une. C'est plus que la somme des budgets annuels des ministères de l'Éducation, du Logement et du Développement urbain, du Travail, des Transports, de l'Agriculture et des Anciens combattants.

L'impact initial de ces coupes se fera contre l'infrastructure sociale de l'éducation, des logements sociaux, des transports publics et de la protection environnementale, ainsi que celle du programme Medicaid pour les indigents, les handicapés et les personnes aveugles. À plus long terme – autrement dit, aussitôt que les élections de 2012 seront derrière nous – les 50 millions de personnes âgées couvertes par le régime Medicare commenceront à ressentir les coupes.

Et soyons clairs, ces coupes ne sont que le début. Des porte-parole de l'élite financière, comme le comité de rédaction du Wall Street Journal, exigent des coupes supplémentaires de plusieurs trillions de dollars, y compris la destruction de Medicare et de l'aide sociale par la privatisation. Obama et les démocrates ont seulement d'autres tactiques pour mener cet assaut historique contre la classe ouvrière.

En dernière analyse, cette contrerévolution sociale est une expression de la crise historique et de la faillite du capitalisme américain. La classe dirigeante a pour objectif de détruire tout ce qui reste des gains obtenus par les travailleurs américains dans un siècle de lutte afin de défendre sa propriété et ses profits.

Les travailleurs ne peuvent mener une lutte sérieuse contre cet assaut qu'en reconnaissant sa source économique fondamentale. La défense de l'aide sociale, de Medicare, de Medicaid et des autres programmes sociaux exige une lutte politique contre le système de profit. La classe ouvrière doit rompre avec les démocrates, se mobiliser en opposition à l'administration Obama, et bâtir son propre mouvement politique indépendant sur la base d'un programme socialiste et internationaliste.

(Article original paru le 1er août 2011)