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Pas de libération sous caution pour le directeur du FMI détenu pour agression sexuelle

Par Alex Lantier
18 mai 2011

La juge Melissa Jackson de la Manhattan Criminal Court (tribunal pénal à la cour suprême) a refusé hier de libérer sous caution Dominique Strauss-Kahn, directeur du Fonds monétaire international (FMI) et une figure influente du Parti socialiste, parti pro-patronal de France. Elle a accepté les arguments des procureurs qui accusent Strauss-Kahn d’agression sexuelle à l’encontre d’une femme de chambre d’un hôtel de New York City, arguments selon lesquels il pourrait y avoir tentative de fuite du prévenu.

Le directeur du FMI est mis en examen pour sept chefs d’accusation dont deux actes criminels sexuels et une tentative de viol qui sont passibles d’une peine maximale de 74 ans et 3 mois de prison.

Strauss-Khan a été transféré dans le complexe carcéral de Rikers Island. Sa comparution devant le tribunal a été fixée au 20 mai.

Il a nié les accusations et son avocat, Benjamin Brafman, a dit qu’il allait plaider non coupable. Jackson a refusé la requête de Brafman de permettre à Strauss-Kahn de cautionner sa libération par le dépôt d’un million de dollars et la remise de tous ses documents de voyages futurs à la justice pour pouvoir résider chez sa fille, qui vit à New York, jusqu’à l’audience de vendredi.

Les avocats de Strauss-Kahn ont présenté un alibi en disant qu’il avait quitté l’hôtel Sofitel samedi à 12 heures 28 pour déjeuner avec sa fille – contredisant ainsi les allégations selon lesquelles il a agressé la femme de chambre vers 13 heures. Toutefois, le porte-parole de la police de New York, Paul Browne, a dit que le déroulement des faits allégués aurait été plus proche de midi que de treize heures.

Faisant remarquer que la France « n’extrade pas ses ressortissants, » le procureur adjoint du district, Artie McConnel a affirmé que Strauss-Kahn risquait fort de fuir les Etats-Unis. « Il n’a presque aucune motivation à rester dans ce pays, » a dit le procureur. « Il dispose d’un vaste réseau de contacts de par le monde. »

Les procureurs ont aussi affirmé que les rapports d’enquête confirmaient le récit détaillé de l’agression alléguée, fait par la femme de chambre. Ils seraient en train de rassembler des preuves par l'ADN sur Strauss-Kahn.

La juge Jackson a mentionné le fait que Strauss-Kahn a été interpellé samedi après-midi à bord d’un vol Air France à destination de Paris, quelques heures après que la confrontation alléguée se soit produite entre Strauss-Kahn et la femme de chambre. Les avocats du directeur du FMI ont dit qu’ils étaient « déçus » que la libération sous caution de leur client ait été refusée, mais qu’ils comptaient prouver l’innocence de leur client.

L’arrestation de Strauss-Kahn qui avait supervisé les négociations concernant les renflouements et les coupes sociales imposées aux pays endettés en Europe et internationalement, a plongé la politique française et internationale dans la crise. L’on s’attendait à ce qu’il soit le candidat du Parti socialiste à l'élection présidentielle de l’année prochaine et il figurait en tête dans les premiers sondages.

Le porte-parole du PS, Benoît Hamon, a dit hier à l’agence AFP que « les faits dicteront très vite notre attitude… Notre position reste identique tant que les faits n’ont pas définitivement parlé. Et il est probable qu’ils parlent assez vite. »

Ses commentaires soulignent, toutefois, que le PS a été sérieusement secoué par les événements de New York « A la fois, » a-t-il-dit, « nous ne sommes pas en cause, comme formation politique, d’où la volonté de rester un pôle de stabilité, maintenir l’agenda, toutes les réunions et en même temps, c’est l’un des nôtres qui est en cause dans une affaire grave – s’il devait être reconnu coupable – pour laquelle il nie toute responsabilité. »

Dans le contexte de l’impopularité du président conservateur Nicolas Sarkozy et du rôle réactionnaire joué par les forces de la « gauche » petite bourgeoise française qui cherchent à lier la classe ouvrière au PS, Strauss-Kahn et la candidate néofasciste Marine Le Pen avaient émergé comme les principaux candidats à l'élection de 2012. Les médias internationaux s'inquiètent de plus en plus de ce que l’arrestation de Strauss-Kahn ne l’élimine probablement de la course à la présidentielle et ne renforce les chances de Le Pen.

S’exprimant sur I-télé, Le Pen a dit que Strauss-Kahn était « définitivement discrédité comme candidat. »

Le journal The Guardian a commenté que « les dégâts causés par l’affaire DSK (Dominique Strauss-Kahn) affaibliront la gauche et le bénéficiaire ne sera pas le parti dirigeant UMP. Marine le Pen … a été prompte à détruire DSK comme le symbole d’une vieille classe politique discréditée. A la fois en tant que ‘outsider’ de la politique et en tant que femme en politique, Le Pen pourrait profiter le plus du scandale. »

Plusieurs responsables politiques français ont suggéré que Strauss-Kahn avait été la cible d’un complot, soit d’une tentative du gouvernement Sarkozy pour discréditer son principal rival soit d’une décision des autorités américaines mécontentes de sa politique financière en tant que directeur du FMI. Michèle Sabban, vice-présidente du conseil régional d’Ile-de-France, qui inclut Paris, et qui fait partie de la faction de Strauss-Kahn au sein du PS, a dit qu’elle croyait qu’il y avait un « complot international » contre lui.

La responsable politique de droite, Christine Boutin, a aussi suggéré qu’il y avait eu un « piège. » Elle a dit : « Ça peut venir du FMI, ça peut venir de la droite française, ça peut venir de la gauche française, » c’est-à-dire de rivaux potentiels de Strauss-Kahn au sein du PS.

Mais, jusque-là, aucune information n’a émergé qui suggère que des tiers aient joué un rôle dans l’arrestation de Strauss-Kahn.

Plusieurs hommes politiques de l’Union pour un mouvement populaire (UMP), le parti conservateur au pouvoir en France, ont appuyé les accusations émises à l’encontre de Strauss-Kahn. Le député UMP, Jacques Myard, a dit, « Maintenant les faits sont avérés et il faut regarder la vérité en face. Celles et ceux qui parlent de complot ou de conspiration, devraient raison garder. Aujourd’hui, les masquent tombent et il y a des tas de choses avérées qui remontent à la surface. »

Le responsable politique conservateur français, Bernard Debré, a prétendu que l’arrestation avait eu lieu parce que Strauss-Kahn avait eu maints agissements de ce type au Sofitel de New York City. « Les employés étaient sur le point de se révolter, » a-t-il dit. « La direction était au courant mais jusque là n’osait rien dire. Elle a étouffé toutes les autres affaires. »

Le gouvernement du président Sarkozy n’a pas fait de déclaration officielle mais s’est distancé des remarques de Debré. La ministre des Solidarités et de la Cohésion sociale, Roselyne Bachelot, a dit que ses commentaires étaient « inconvenants » et avaient « dépassé les limites. »

Sofitel – dont Accor, le premier groupe hôtelier d’Europe, est le propriétaire – a condamné les allégations de Debré comme ayant un « caractère diffamatoire » à l’égard de la direction. De ses bureaux parisiens, il a publié un démenti : « La direction de Sofitel New York a mis en place des procédures strictes ainsi qu’un numéro d’appel d’alertes professionnelles ouvert à tous les collaborateurs souhaitant attirer l’attention sur des faits spécifiques, et ce, depuis plus d’un an… La direction n’a pas eu connaissance de tentative d’agression antérieure. »

La presse économique s’attend aussi à ce que l’arrestation de Strauss-Kahn ébranle les marchés étant donné le rôle important qu’il a joué dans l’obtention d’un accord international pour des renflouements litigieux de pays endettés, notamment dans le contexte de la crise des dettes en Europe.

Les termes du prêt de 78 milliards d’euros accordé au Portugal – en échange de réductions draconiennes des retraites, des salaires et des dépenses du secteur de santé – auraient été acceptés. Il y a cependant des discussions en cours quant à l’extension d’autres prêts à la Grèce où les réductions des dépenses ont provoqué une chute vertigineuse de l’économie du pays l’empêchant ainsi de rembourser ses dettes.

Strauss-Kahn aurait contribué à aplanir les divisions profondes existant au sein de l’Europe. Un responsable européen a dit au Financial Times : « Durant la crise financière, il s’était révélé être un bon gestionnaire au FMI en ralliant le soutien des gens à ses convictions. Ce n’est pas là une affaire banale. »

Avant son arrestation, Strauss-Kahn avait projeté d’aller à Berlin pour rencontrer la chancelière allemande Angela Merkel qui s’était opposée auparavant aux plans de sauvetage, préférant plutôt pousser les pays à la défaillance de paiement.

(Article original paru le 17 mai 2011)