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Les conflits franco-allemands paralysent le sommet de l'Union européenne

Par Peter Schwarz
25 octobre 2011

Le sommet tant annoncé de l'Union européenne de cette semaine ne prendra aucune décision pour stabiliser l'euro et résoudre des divergences existant entre l'Allemagne et la France. Au lieu de la cela, 17 chefs d'Etat et de gouvernement de la zone euro projettent de se réunir à Bruxelles mercredi prochain 26 octobre pour décider d'un ensemble de mesures.

Le sommet de l'UE, initialement prévu pour le week-end dernier, était censé fournir une réponse exhaustive à la dette européenne et à la crise bancaire en apaisant les marchés boursiers et les marchés financiers qui avaient fortement fluctué des mois durant. Il y a deux semaines, toutefois, le sommet avait été reporté à court terme après une réunion à Berlin entre la chancelière Angela Merkel et le président français, Nicolas Sarkozy.

Lors de cette réunion Merkel et Sarkozy avaient annoncé à grand renfort de tintamarre un accord commun en promettant de soumettre un « plan clair et convaincant » pour la résolution de la crise d'ici la fin du mois. Depuis, toutefois, il est clair que les divergences sont bien plus profondes qu'officiellement reconnues.

Une visite surprise mercredi 19 octobre de Sarkozy à Francfort n'a pas apporté de solution. Après deux heures de négociations avec Merkel et d'influents représentants d'institutions européennes, le président français est reparti bredouille.

Le point de désaccord majeur entre Berlin et Paris est la répartition du fardeau en cas de défaillance de la Grèce ou l'effacement de sa dette qui, selon des experts, semblent de plus en plus inévitable. Les discussions ont porté sur le moyen de protéger d'autres pays hautement endettés contre une contagion financière et de protéger les banques d'un effondrement par des injections massives de capital.

Le projet général en discussion est d'utiliser la Facilité européenne pour la stabilité financière (EFSF) dotée de 440 milliards d'euros et qui fut lancée en mai 2010 dans le but de fournir des prêts aux pays de la zone euro menacés de banqueroute mais, depuis, son rôle n'a cessé d'être élargi.

D'ores et déjà, il est clair que le montant de 440 milliards d'euros est insuffisant au cas où des pays comme l'Espagne et l'Italie rencontreraient de sérieux problèmes. Etant donné que l'Allemagne refuse d'augmenter sa part de 221 milliards d'euros du fonds, divers mécanismes sont avancés pour rehausser la puissance de feu du fonds au moyen d'un levier financier.

La France propose que l'EFSF bénéficie d'une licence bancaire afin de pouvoir emprunter des fonds supplémentaires à la Banque centrale européenne (BCE). Ceci lui permettrait d'accorder des prêts à hauteur de 2 milliers de milliards d'euros.

L'Allemagne rejette catégoriquement une telle décision. Elle craint que la BCE ne dégénère en une planche à billets et ne soit plus à même de garantir la stabilité de l'euro. De plus, un tel levier accroîtrait le risque que l'Allemagne ait en fait à verser les sommes qu'elle a garanties. Les Etats européens sont responsables des pertes encourues par la BCE et l'Allemagne en est le principal pays créanciers.

Le gouvernement allemand propose une autre forme de levier. Au lieu d'accorder elle-même des prêts, l'EFSF devrait être transformée en un genre de société d'assurance-crédit responsable d'un certain pourcentage d'obligations souveraines (l'on parle de 20 à 40 pour cent) que des pays endettés vendent sur le marché libre. Ceci ferait passer le potentiel de renflouement à environ 1 millier de milliards d'euros.

En plus des divergences concernant le levier du plan de sauvetage, Berlin et Paris sont incapables de s'accorder sur l'ampleur des pertes que subiraient les détenteurs de la dette grecque tout comme sur la manière de recapitaliser les banques exposées.

Les banques françaises sont tout particulièrement engagées en Grèce, et Paris préconise un faible niveau de perte sèche de l'ordre de 50 à 60 pour cent. Sarkozy veut aussi assister les banques vulnérables grâce aux moyens du fonds de l'EFSF alors que Merkel veut que les banques augmentent d'abord leur capital grâce à leurs propres ressources pour ne recourir qu'en dernier lieu aux ressources de l'EFSF.

Ces questions doivent à présent être discutées à Bruxelles dans un marathon de réunions. Vendredi 21 octobre, les ministres des Finances du groupe euro s'étaient rencontrés, suivis samedi par celle des ministres des Finances et des ministres des Affaires étrangères de tous les Etats membres de l'UE. Dimanche, les chefs d'Etat et de gouvernement des 27 Etats de l'UE doivent se rencontrer, suivis ensuite par une réunion plus restreinte des chefs d'Etat des 17 pays de la zone euro.

Il n'est pas sûr qu'un accord soit conclu. En plus du recours à l'EFSF, la recapitalisation des banques et la restructuration de la dette grecque, le programme du sommet comprend une coordination renforcée des politiques en matière économique et fiscale au sein de la zone euro.

L'Allemagne notamment exige un prix à payer en échange de ses milliards de garanties apportées. Elle insiste pour que les pays recevant une aide financière renoncent à une partie de leur souveraineté en se soumettant aux dictats de la Commission de l'UE pour ce qui est des questions financières.

La chancelière Merkel veut modifier le traité de Lisbonne de façon à ce que les pays accusant des déficits excessifs puissent être poursuivis devant la Cour de Justice européenne. Le ministre allemand des Affaires étrangères, Guido Westerwelle, veut autoriser l'EFSF à intervenir directement dans les budgets de pays en quête d'aide pour organiser un défaut ordonné en cas de défaillance de paiement.

Selon le quotidien Süddeutsche Zeitung, qui est possession des projets du ministre allemand des Affaires étrangères, l'EFSF doit être habilitée à obliger les pays qui ne respectent pas les directives de l'UE « à procéder à de nouvelles réductions budgétaires ou à établir de nouvelles sources de revenus », ou bien à « soutenir activement » l'application de « mesures administratives », c'est-à-dire des coupes sociales.

Si le sommet ne parvenait pas à un accord au cours du week-end il faudrait s'attendre lundi à de vives réactions sur les marchés boursiers et financiers. Si un compromis était trouvé, il sera inévitablement pareil aux décisions prises lors des innombrables sommets précédents en n'inaugurant que le prochain stade de la crise.

Les profondes divergences entre l'Allemagne et la France indiquent le degré d'avancement de la décrépitude de l'Union européenne. Depuis la signature en 1957 du Traité de Rome, ces deux pays ont formé l'épine dorsale de l'UE et de l'ensemble du projet d'intégration européenne. Les antagonismes nationaux qui ont dominé le continent jusqu'au milieu du siècle dernier ressurgissent une fois de plus.

La question de la dette n'est que le déclencheur de l'actuelle crise. Comparée au produit intérieur brut, la dette de la zone euro (85 pour cent) est inférieure à celle des Etats-Unis (94 pour cent) et du Japon (220 pour cent). Mais, la rivalité entre les Etats-nations européens et l'assujettissement de leurs gouvernements aux dictats du capital financier excluent toute solution progressiste de la crise.

(Article original paru le 22 octobre 2011)