Les leçons politiques de la grève étudiante au Québec

Par Keith Jones
22 août 2012

Il y a tout juste quelques semaines, la grève étudiante au Québec ébranlait l’élite dirigeante du Canada et menaçait de provoquer l’apparition de la classe ouvrière sur la scène politique. Maintenant, la grève s’essouffle et les étudiants n’ont pas réussi à faire valoir leur demande immédiate pour le gel des droits de scolarité universitaires, et encore moins leur objectif plus important : que l’éducation soit reconnue comme droit social.

Personne ne peut reprocher aux étudiants d’avoir manqué de militantisme ou de détermination. Des mois durant, ils ont bravé une campagne sans précédent de répression policière, affrontant les gaz lacrymogènes, le poivre de Cayenne et les balles de caoutchouc. Au cours des six mois qu’aura duré la grève, plus de 3000 étudiants et sympathisants du mouvement ont été arrêtés, la très grande majorité d’entre eux pour le « crime » d’avoir manifesté sans la permission de la police. À la consternation du gouvernement libéral provincial et des grands médias, les étudiants ont refusé de se laisser intimider par la criminalisation de leur grève par l’adoption en mai dernier de la loi 78 ouvertement antidémocratique (qui est maintenant la loi 12).

Comment peut-on alors expliquer l’échec de la grève?

Les syndicats et les associations étudiantes (la FECQ et la FEUQ) proches du Parti québécois (PQ) et de ces mêmes syndicats font campagne depuis des mois pour mettre fin à la grève. Dès l’adoption de la loi 78, les syndicats ont annoncé qu’ils allaient respecter toutes ses clauses, y compris celles qui les obligent à forcer les enseignants à aider le gouvernement à briser la grève.

En plus de tenter de mettre fin à la grève, les syndicats, avec l’aide de la FECQ et de la FEUQ, ont cherché à détourner les étudiants et le mouvement plus large qui a émergé en opposition à la loi 78 derrière le PQ. L’autre parti traditionnel de la grande entreprise québécoise, le PQ, a imposé les plus grandes coupes sociales de l’histoire de la province lors de son dernier mandat.

Mais les syndicats et les associations étudiantes qui sont proches d’eux ne sont pas les seuls coupables. Les sociaux-démocrates du Nouveau Parti démocratique (NPD), Québec solidaire et toute la pseudo-gauche québécoise ont eux aussi étouffé et isolé politiquement la grève.

Toutes ces forces étaient catégoriques : la grève devait se limiter à un mouvement de protestation étudiant ayant pour but de faire pression sur le gouvernement Charest et l’élite du Québec. Elles se sont toutes opposées à lier la lutte des étudiants au mouvement grandissant de la classe ouvrière et internationale contre les tentatives du patronat et de ses représentants politiques de faire payer les travailleurs pour la crise mondiale du capitalisme.

Des mois durant, la CLASSE, le groupe étudiant qui a amorcé la grève, a séparé la question de la hausse des frais de scolarité de toute opposition aux programmes d’austérité du gouvernement libéral du Québec et du gouvernement conservateur fédéral. Après l’adoption de la loi 78, la CLASSE a brièvement soulevé l’idée d’une « grève sociale », soit un plus gros mouvement de protestation. Mais lorsque les syndicats ont clairement indiqué qu’ils étaient déterminés à empêcher toute action militante des travailleurs, aussi limitée fût-elle, la CLASSE a très rapidement laissé tomber sa proposition.

Comme toute grande lutte sociale, la grève étudiante québécoise est riche en leçons, des leçons cruciales pour la jeunesse et les travailleurs, non seulement au Québec et au Canada, mais à travers le monde.

Premièrement, la classe dirigeante canadienne, tout comme ses homologues aux États-Unis, en Europe et au Japon, réagit à la plus grande crise du capitalisme depuis la Grande Dépression en opérant une contrerévolution sociale.

La CLASSE a soutenu que si les étudiants manifestaient assez longtemps et criaient assez fort, le gouvernement serait forcé de négocier. Mais loin de céder à la pression populaire, le gouvernement Charest, encouragé par les médias de la grande entreprise et toute l'élite dirigeante canadienne, a répondu par plus de répression étatique.

Les droits sociaux – tels que le droit à une éducation, à un emploi et à la santé – ne peuvent être garantis que par une lutte politique contre le système capitaliste, ses représentants politiques, sa police et ses tribunaux.

Deuxièmement, seule la classe ouvrière a la capacité de briser l'emprise des banques et de la grande entreprise sur la vie socioéconomique. Cela nécessite l'établissement de gouvernements ouvriers voués à la réorganisation socialiste de l'économie afin de satisfaire les vastes besoins sociaux, et non enrichir une petite élite. Mais pour faire valoir ses intérêts de classe fondamentaux, la classe ouvrière doit bâtir de nouvelles organisations de lutte, en opposition aux appareils syndicaux existants qui se sont entièrement intégrés, au cours des trois dernières décennies, aux conseils d'administration et à l'État.

La grève étudiante a mis à nu une fois de plus la perfidie des syndicats.

La classe dirigeante du Canada a été secouée par les actes de défi des étudiants envers la loi 78 et l'appui qu'ils ont obtenu au sein de la classe ouvrière. Seulement quatre jours après l'adoption de la loi 78, plus de 250.000 personnes ont manifesté dans les rues de Montréal. Dans les jours qui ont suivi, des milliers d'autres ont participé à des manifestations anti-gouvernementales spontanées à travers le Québec.

Réalisant qu'une tentative d'imposer toutes les sanctions prévues par la loi 78 pourrait provoquer une situation similaire à l'explosion sociale de mai-juin 1968 en France, la classe dirigeante a opéré un virage tactique. Tout en gardant en réserve les féroces sanctions de la loi 78, elle a choisi de recourir surtout aux syndicats et à leurs alliés politiques pour saboter la grève.

Et ces derniers ont répondu à l'appel. La FTQ a réagi à l'opposition ouvrière face à la loi 78 en écrivant au Congrès du travail du Canada pour exiger que pas le moindre soutien ne soit accordé aux étudiants en grève. Quelques jours plus tard, la plus grande centrale syndicale du Québec a adopté le slogan : «Après la rue, les urnes». Elle prenait ainsi la tête d'une campagne de tous les syndicats pour canaliser l'opposition au gouvernement libéral de droite derrière le PQ.

Troisièmement, la grève étudiante a souligné l'urgence de la lutte pour bâtir une direction révolutionnaire basée sur une perspective socialiste et internationaliste. Cela demande une lutte déterminée contre les nombreuses organisations supposément de gauche des classes moyennes. Ces organisations prononcent des phrases radicales, mais renforcent l'autorité des syndicats et des partis de gouvernement «de gauche» de la bourgeoisie, prônent le nationalisme et soutiennent que l'ordre capitaliste est intouchable.

De nombreux étudiants se sont tournés vers la CLASSE, croyant qu’elle était une organisation de lutte opposée aux autres associations étudiantes, la FECQ et la FEUQ, proches de l’ordre établi. Mais l’orientation nationaliste et la politique de protestation de la CLASSE n’étaient pas fondamentalement différentes. Elle s’est opposée à une orientation vers la classe ouvrière; elle a refusé de critiquer les syndicats pour avoir laissé les étudiants confronter seuls l’État; et elle s’est adaptée à la campagne visant à ramener les étudiants derrière le PQ. Les porte-paroles de la CLASSE n’ont cessé de répéter qu’une défaite des libéraux aux mains du PQ serait un gain, sinon une victoire, pour les étudiants.

Les politiques de la CLASSE ont été beaucoup influencées par Québec solidaire et divers groupes anarchistes. Pendant que l’élite dirigeante s’affairait à briser la grève étudiante en détournant les étudiants derrière le PQ, QS tentait de conclure une alliance avec ce parti pro-patronal, d’abord en voulant établir une alliance électorale et ensuite en indiquant qu’il appuierait un gouvernement minoritaire du PQ si celui-ci remportait l’élection du 4 septembre.

Opposés à la lutte pour mobiliser la classe ouvrière et la libérer de la domination politique et organisationnelle des syndicats, les anarchistes sont les partisans le plus en vue de l’« action directe » : des confrontations individuelles avec la police, des occupations et des blocages symboliques. Leur dénonciation systématique de toutes politiques et de tous partis ne fait que bloquer la lutte de la classe ouvrière pour s’extirper des partis de la classe dirigeante et articuler un programme pour la réorganisation de la société dans les intérêts des travailleurs.

La grève étudiante s’est heurtée aux mêmes problèmes politiques fondamentaux que la vague de luttes ouvrières qui ébranlent le monde depuis 2011, que ce soit en Égypte, en Grèce, en Espagne ou au Wisconsin. Les luttes de la classe ouvrière sont isolées et étouffées par les syndicats, les partis de la « gauche » officielle et les organisations pseudo-radicales qui les défendent et les appuient. Le Parti de l’égalité socialiste, son organisation jeunesse, l’Internationale étudiante pour l’égalité sociale, et le World Socialist Web Site se battent pour surmonter la crise de direction de la classe ouvrière et développer la direction révolutionnaire qui va préparer et mener politiquement la classe ouvrière dans la lutte pour un gouvernement ouvrier et le socialisme.

(Article original paru le 21 août 2012)