Allemagne: L'éditeur Suhrkamp publie la diatribe de Robert Service contre Léon Trotsky

Par Wolfgang Weber
9 août 2012

Au début de juillet, les éditions Suhrkamp, (Suhrkamp Verlag) ont publié l'édition allemande de la biographie dénonciatrice de Robert Service sur Léon Trotsky. Les circonstances de sa publication ne peuvent être considérées que comme un scandale qui a terni la réputation de la maison d'édition. Quatorze historiens et spécialistes de sciences politiques hautement respectés, allemands, autrichiens et suisses, dont Hermann Weber, doyen dans le domaine de la recherche sur le communisme et le stalinisme, ont écrit, l’été dernier, une lettre exhortant Suhrkamp à s'abstenir de la publication prévue [note 1]. Le livre de Service, ont écrit ces universitaires, viole les normes élémentaires de la recherche historique. Les universitaires ont initialement envoyé leur lettre comme une communication privée à Suhrkamp, afin de permettre à l’éditeur de considérer leurs objections objectivement, sans aucune sorte de pression publique. Les universitaires attiraient l'attention sur l’ouvrage Défense de Léon Trotsky de David North (publié par Mehring books en 2010), qui avait soumis le livre de Service à une critique détaillée. L’analyse de North a non seulement démontré que le livre de Service était rempli de grossières erreurs sur les faits, mais elle a aussi prouvé que Service avait dénaturé le contenu de documents historiques, répété des mensonges anti-trotskystes discrédités de longue date, qui avaient été inventés par le régime stalinien, et falsifié des éléments clés de la vie personnelle et politique de Trotsky.

Dès réception de la lettre des historiens, à la fin de juillet 2011, Suhrkamp avait reporté la sortie du livre, qui était prêt à imprimer. Cette décision extraordinaire signifie clairement que Suhrkamp était profondément troublé par les critiques formulées. L’éditeur avait fait savoir qu'un examen attentif de l'ouvrage était en cours. Mais après plusieurs mois, sans qu’aucun contact n’ait été établi avec les historiens qui avaient écrit la lettre, Suhrkamp a annoncé son intention d'aller de l'avant, avec la sortie d'une version corrigée de la biographie du Service. Finalement, après un délai d'un an, le livre a été publié. À l'exception de quelques modifications cosmétiques mineures, l'édition allemande est essentiellement identique à l'original en langue anglaise.

En fait, on ne peut repérer que 15 corrections ou tentatives de corrections. Celles-ci ont été menées avec un tel manque de soin que, dans de nombreux cas, elles aggravent l'erreur originale.

Parmi les nombreuses fausses affirmations faites par Service figure celle selon laquelle Trotsky était connu sous le nom de Leiba Davidovitch Bronstein durant son enfance et sa jeunesse. Trotsky, selon Service, a changé son prénom à consonance nettement yiddish en son équivalent russe, Lev, à l'âge de 18 ans, afin de fuir et de dissimuler une identité juive dont il avait honte. Cette “révélation” constitue le fondement de la thèse centrale de Service, à savoir que l’autobiographie si renommée de Trotsky, Ma vie, a été un exercice complexe de tromperie autobiographique, visant à dissimuler des éléments décisifs de sa vie. Les “révélations” par Service de l'embarras de Trotsky au sujet de ses origines religieuses servent de prétexte à une fixation obsessionnelle et grossière sur l'identité juive de Trotsky. Le problème pour Service, c’est que l'histoire du changement de nom de Leiba à Lev est une invention, ainsi que North l’a démontré. Le jeune Bronstein a été connu toute sa vie par le prénom Lev (qui était aussi le prénom de son grand-père), ou sous le diminutif russe de Lyova.

Cependant, la falsification de Service est maintenue dans l'édition allemande. L'impudence de cette fraude est rendue encore plus flagrante par le fait que Suhrkamp, dans son matériel publicitaire affiché sur le site Internet de l'éditeur, déclare explicitement que Trotsky était né Lev Davidovich Bronstein.

L'édition allemande conserve les jugements tendancieux, les allégations et les calomnies dépourvues de fondement concernant les positions de Trotsky. On ne compte pas moins de 22 cas de dates fausses et non corrigées, de confusions de noms et de distorsions d’événements historiques. Cela n'a pas dérangé Suhrkamp que Service, traitant de la révolution en Chine en 1927, confonde les événements de Shanghai avec le soulèvement de Canton six mois plus tard. Suhrkamp a omis de corriger des erreurs évidentes relatives à des événements qui se sont produits en Allemagne, comme la représentation factuellement inexacte de Service de la révolution ratée de 1923 et du rôle qu'y a joué le Parti communiste.

Dans certains cas, les éditeurs de Suhrkamp ont tenté, sans conviction, de corriger les erreurs de Service, mais n'ont fait qu’aggraver les choses. Par exemple, l'édition anglaise de la biographie de Service fait référence aux activités de l'agent provocateur Yevno Azev au sein du Parti socialiste révolutionnaire. Service mentionne, de façon erronée, qu’Asev a été assassiné par les socialistes révolutionnaires en 1909. En fait, Azev n'a jamais été assassiné et a vécu jusqu'en 1918. Dans l'édition allemande, Suhrkamp sauve Azev de la mort en 1909. Mais il fait de lui, à tort, un membre d'un autre parti, le Parti ouvrier social-démocrate de Russie.

Un aspect particulièrement pernicieux de l'édition sont les nombreux passages totalement inchangés dans lesquels Robert Service jongle avec les préjugés antisémites, ce qui, comme l’indique la lettre des 14 historiens, donne à ces passages “une harmonique déconcertante.” Même la caricature antisémite de Trotsky n’a pas été retirée, comme cela a été fait dans la seconde édition (brochée) anglaise et dans l'édition française. Elle a été réimprimée dans l'édition allemande, sans aucune explication historique en annexe et sans en donner la source qui est en fait un pamphlet nazi intitulé Les fossoyeurs de la Russie.

La question n’est pas ici de savoir si Service est un antisémite. Personne n'a fait cette accusation. Cependant, c’est un fait historique bien connu que l'ascendance juive de Trotsky a été exploitée tant et plus par ses ennemis staliniens et fascistes. Cela passait souvent par le fait de se référer à lui par son nom de famille (Bronstein) et, comme mentionné ci-dessus, en changeant son prénom de Lev à Leiba. En cela, le but était toujours de faire appel à des préjugés antisémites. Service était certainement au courant de ce fait lorsqu’il a écrit sa biographie. Il n'y a bien sûr, rien d'illégitime à ce qu'un biographe discute des antécédents religieux de Trotsky. Mais la manière dont cela est fait est une question importante. Les références répétées de Service au jeune Trotsky sous le nom de Leiba dévoilent ses intentions.

Dans une lettre envoyée à Suhrkamp en date du 28 octobre 2011, celui qui écrit ces lignes a fait remarquer que Service “a écrit de nombreux passages de telle façon qu'ils ne pourraient être accueillis avec enthousiasme que par des cercles d'extrême-droite, antisémites, en Allemagne et aussi en Russie. Il serait particulièrement regrettable, pour ne pas dire désastreux, qu’un éditeur universitaire respecté ayant l’autorité et l’histoire qui est celle de Suhrkamp, soutienne une manœuvre aussi cynique et délibérée.” Mais Suhrkamp a décidé de la soutenir, en dépit de sa propre histoire et malgré le grand nombre d'écrivains juifs allemands qui, ayant dû s'exiler durant le troisième Reich, avaient considéré, après la guerre et pour de bonnes raisons, Suhrkamp comme une maison d'édition fondée sur des principes et politiquement progressiste.

Suhrkamp s’est acquis pendant des décennies une réputation enviée d'éditeur de travaux universitaires de grande qualité. Son processus d'édition a été admiré pour sa minutie. Aussi, la question se pose inévitablement de savoir pourquoi, en premier lieu, Suhrkamp accepte le travail lamentable de Service, puis poursuit sa publication malgré les objections de nombreux universitaires de premier plan ?

Suhrkamp a d’abord été décontenancé par la révélation des innombrables erreurs se trouvant dans le livre de Service. Il a été, sans aucun doute, troublé par la manière grotesque dont Service traite des antécédents religieux de Trotsky. Au moins au début, semble-t-il, Suhrkamp était enclin à procéder de manière responsable. Il a retardé la publication et consulté des experts. Mais en fin de compte, les scrupules professionnels ont été submergés par une combinaison de pressions politiques et financières. Service n'était pas disposé à collaborer avec Suhrkamp pour effectuer une modification substantielle ou une réécriture du livre. Il a proposé son livre à Suhrkamp sur la base d’un “c’est à prendre ou à laisser.”

Service n'est pas un homme qui se dévoue au métier d'historien. Un véritable chercheur, confronté à de telles évaluations dévastatrices de son travail, se sentirait obligé de préparer une réponse détaillée à ses critiques. Service n’a rien fait de la sorte. Il n'a, même vis-à-vis de lui-même, aucune réputation intellectuelle à défendre. Ce n’est rien de plus qu'un propagandiste anticommuniste, et son travail n'a jamais cherché à être autre chose qu'un exercice visant à réduire une réputation à néant.

Suhrkamp a dû subir une pression politique énorme pour à aller de l'avant dans la publication du livre. Mais cela n'excuse en rien ses actions. En succombant à cette pression, quelle que soit sa nature et sa source, Suhrkamp a fait un tort incalculable à sa réputation.

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Note 1:

Les 14 signataires sont :

Dr. Bernhard Bayerlein (Centre pour l'Histoire Contemporaine de Potsdam),

Prof. em. Dr. Helmut Dahmer (Université Technique, Darmstadt),

Prof. Dr. Heiko Haumann (Université de Bâle),

Dr. Wladislaw Hedeler (Historien et auteur, Berlin),

Andrea Hurton (Historienne et auteur, Vienne),

Prof. Dr. Mario Kessler (Centre pour l'Histoire Contemporaine, Potsdam),

Dr. Hartmut Mehringer † (Institut d'Histoire Contemporaine, Berlin et Munich),

Prof. em. Dr. Oskar Negt (Université d'Hanovre),

Dr. Hans Schafranek (Historien et auteur, Vienne),

Prof. Dr. Oliver Rathkolb (Directeur de l'Institut d'Histoire Contemporaine, université de Vienne),

Prof. Dr. Peter Steinbach (Université de Mannheim, directeur du Mémorial de la Résistance allemande à Berlin),

Dr. Reiner Tosstorff (Professeur à l’Université de Mainz),

Prof. em. Dr. hc. Hermann Weber (Université de Mannheim),

Dr. Rolf Wörsdörfer (Professeur à l’Université Technique de Darmstadt).