L’establishment américain et la grossesse royale britannique

Par David Walsh
17 décembre 2012

L’annonce faite il y a peu que Kate Middleton, épouse du Prince William et duchesse de Cambridge attendait un bébé a produit de la part des médias américains et de l’establishment de ce pays en général des glapissements de joie inconvenants.

Pourquoi tant de stupidité? Ou bien cette réaction est-elle plus que de la simple stupidité ? Mais, comme il est surtout question des médias américains, évidemment qu’il y a là une part d’imbécillité – accompagnée de l’inévitable effort pour détourner l’attention du public du désastre social, des guerres à n’en plus finir et des menaces de guerre.

Depuis des mois, les principales chaînes de télévision, privées comme publiques, et les périodiques attendaient en retenant leur souffle ce que le journal télévisé d’ABC a qualifié le 3 décembre de « grossesse la plus impatiemment attendue ». Fox News, qui est la propriété de Rupert Murdoch, s’est déclaré « enchanté » de cette « grossesse royale » s’inquiétant seulement de ce que la « condition médicale de Kate » pourrait constituer un risque pour sa santé. Selon le magazine Time, « Lorsque la nouvelle de la grossesse de la duchesse de Cambridge fut soudain connue, un frisson d’excitation s’est élevé dans le monde entier. »

L’anglais Alex Massie, qui écrit pour Newsday, remarqua le 5 décembre que les médias des Etats-Unis « s’étaient précipités tête baissée dans une de ces obsessions pour la famille royale des Windsor » et que la nouvelle ayant trait au duc et à la duchesse de Cambridge « avait provoqué dans une bonne partie de la presse américaine une frénésie familière d’excitation gazouillante et frémissante. »

Cette même presse a attribué sa propre frénésie à la population en général. Un journaliste d’Associated Press informe ainsi ses lecteurs de ce qu’« un héritier du trône britannique est en route – et les Américains peuvent bien être aussi enchantés que les Britanniques. Cette ancienne colonie est captivée par la nouvelle royale que celle qui fut Kate Middleton, est enceinte. » Il devrait parler pour lui-même. A l’observateur un tant soit peu attentif, ce pays apparaît comme un océan d’indifférence devant cet agrandissement à venir de la famille royale britannique.

Mais il ne fait aucun doute que les divers présentateurs de chaînes télévisées, chroniqueurs à potins et spécialistes du scandale qui se prétendent journalistes ne se sentent, eux, plus de joie.

Jane Velez-Mitchell, de CNN, demandait le 3 décembre au soir à ses auditeurs: « N’êtes-vous pas absolument ravis ? Moi je le suis. Voilà des nouvelles excitantes… Depuis le moment où ils [le prince et sa femme] ont parcouru l’allée centrale, les rumeurs ont abondé laissant entendre que ce couple immensément populaire attendrait un heureux événement. Mais ce soir, un an et demi après leur mariage, nous en avons la confirmation – le Duc et la Duchesse de Cambridge attendent un enfant et – hourrah ! – un héritier au trône. »

Dans le show HLN du soir sur CNN, ‘Showbiz ce soir’, le présentateur A.J. Hammer observait, « nous avons déjà vu la réaction à la simple nouvelle que Catherine était enceinte. Mais s’il s’avérait qu’elle porte des jumeaux ? Ce serait comme une explosion nucléaire d’heureux événements ». Il demanda à son invitée, Rosie Pope, « Vous entendez ma tête exploser, non ? »

Et Pope de répondre : « Moi aussi, ma tête explose. C’est – j’en perd la parole à la simple pensée d’une telle chose. Je veux dire, la possibilité est incroyablement excitante, toute improbable qu’elle soit. »

Jay Carney, le responsable des relations avec la presse de la Maison-Blanche dit lors d’un briefing de la presse, le 3 décembre « au nom de tous à la Maison-Blanche, à commencer par le président et la première dame, nous envoyons nos félicitations au duc et à la duchesse de Cambridge pour la nouvelle bienvenue qui nous est parvenue ce matin de Londres et nous informant de ce qu’ils attendaient leur premier enfant. »

Nominalement et pour le moment du moins, les Etats Unis sont encore une république. Pourquoi le président américain devrait-il du tout envoyer des félicitations à la famille royale britannique, un assemblage de riches parasites, de médiocrités et d’ahuris ?

La lutte pour l’indépendance de l’Amérique (1775-1783) a été un événement d’immense portée, historique et mondiale. Environ 25 000 révolutionnaires américains sont morts dans ce conflit, près de 8 000 sont tombés dans les combats et 17 000 sont morts de maladie. 12 000 sont morts alors qu’ils étaient prisonniers des Britanniques, la plupart sur des bateaux prisons pourris. On estime que le nombre des blessés a atteint les 25 000. Le chiffre total des victimes est donc estimé à au moins 50 000 en sus des milliers de victimes civiles. Et cela, sur une population de seulement 2,4 millions.

Les habitants de l’ancienne colonie ont déclaré l‘indépendance et défié tant le Roi George III que le principe de la monarchie en toute conscience, selon le principe que tous les hommes étaient nés égaux. La génération qui a défendu l’indépendance vis-à-vis de la Grande Bretagne et a lutté pour elle méprisait la monarchie en tant qu’institution.

Le radical Tom Paine par exemple, l’auteur de ‘Common sense’ (‘Le sens commun’) écrivit : « Ce n’était pas assez des maux de la monarchie ; nous y avons ajouté ceux de l’hérédité des couronnes ; et de même que la première est une dégradation de l’espèce humaine, la seconde, revendiquée à titre de droit, est une insulte et un mensonge faits à la postérité ; car tous les hommes étant originairement égaux, aucun d’eux ne saurait tenir de sa naissance le droit d’assurer à ses descendants une préférence éternelle sur tous leurs semblables…. L’une des plus fortes preuves que nous fournisse la nature, de l’absurdité du droit héréditaire de régner sur les hommes, c’est qu’elle le désapprouve ; autrement elle ne s’en ferait pas si souvent un jeu, en donnant aux états un âne à la place d’un lion. »

Thomas Jefferson parlait de la monarchie avec un total mépris. En 1788, écrivant à George Washington depuis la France, il observait qu’il était « très ennemi de la monarchie avant de venir en Europe. Je le suis dix mille fois plus depuis que j’ai vu ce qu’elle est. Il n’y a presque aucun mal dans ce pays dont on ne puisse faire remonter la source à son roi, ni un bien qui ne soit dérivé des minces filets de républicanisme qui existent parmi eux… »

Dans une lettre écrite en 1810, Jefferson remarquait que non seulement le roi d’Angleterre était « une nullité » mais que toute la race des monarques européens, comme « toute race d’animaux » confinée à « l’oisiveté et la réaction, que ce soit dans une porcherie, dans une étable, ou dans un salon » gâtée et pomponnée de toutes les façons possibles, privée de « tout ce qui pouvait les amener à penser », était devenue en quelques générations « tout corps et sans cervelle ». Passant en revue les divers rois et reines européens de l’époque, il les décrit comme des « idiots », « des imbéciles » ou comme « carrément fous ». Jefferson conclut en parodiant une citation de la bible « et ainsi se finit le Livre des Rois, que le Seigneur nous en délivre. »

La Guerre civile, le seconde Révolution américaine, conduite contre la puissance esclavagiste, était aussi conçue par les éléments les plus avancés du Nord comme faisant partie d’une lutte globale contre l’aristocratie et les rois et une lutte pour le républicanisme.

Abraham Lincoln argumentait de la même manière: « Il y a les deux principes qui se sont trouvés face à face depuis la nuit des temps ; et continueront de s’affronter. L’un est le droit commun de l’Humanité et l’autre le droit divin des rois. C’est le même principe quelque soit la forme sous laquelle il se développe. C’est le même esprit qui dit « c’est votre travail, votre labeur et votre pain, et c’est moi qui le mangerai. »

« Peu importe sous quelle forme elle nous vient, que ce soit par la bouche d’un roi qui cherche à opprimer le peuple de sa propre nation et à vivre du fruit de son labeur, ou par une race d’homme qui s’en sert comme excuse pour l’esclavage d’une autre race, c’est le même principe tyrannique ».

Les personnalités les plus profondes de la culture et de la vie sociale américaine de la fin du 19e siècle partageaient toutes cette hostilité à la monarchie. Mark Twain en premier. Personne ayant lu A Connecticut Yankee in King Arthur’s Court paru en 1889 – Un Yankee à la cour du roi Arthur n’est prêt à oublier la défense par Twain de la « terreur » révolutionnaire pendant la révolution française et sa défense quelque peu sanguinaire d’une extermination de l’aristocratie en général.

Twain faisait également observer qu’« il n’a jamais existé de trône qui n’ait pas représenté un crime » et que « l’institution de la monarchie sous quelque forme que ce soit est une insulte à la race humaine ».

Dans son carnet de 1888, l’écrivain suggérait : « Prenez les souverains actuels mâles de la terre – et mettez-les nus. Mélangez les avec cinq cent mécaniciens nus et faites les tourner sur une piste de cirque, en faisant payer l’entrée de façon convenable bien sûr – et demandez au public de choisir parmi eux les souverains. Il ne pourrait pas. Il faudrait les peindre en bleu. On ne peut pas distinguer un roi d’un policier à moins de leur donner une extériorité différente. »

Alors pourquoi les dirigeants actuels de l’Amérique et leurs agents des médias s’émerveillent-ils comme des enfants et bassinent-ils de façon navrante le pays avec la famille Windsor qui coûte au peuple britannique des centaines de millions de livres tous les ans et dont la richesse mal acquise est tout simplement immense (en 2010 le magazine Forbes estimait la valeur nette de la reine Elisabeth II à près d’une demi milliard de dollars) ?

La réponse la plus pertinente réside dans la transformation des conditions sociales et économiques de l’Amérique. Les Etats-Unis sont dirigés aujourd’hui par une aristocratie financière et entrepreneuriale qui a infiniment plus en commun avec George III et Jefferson Davis qu’avec Paine, Jefferson, Lincoln, les abolitionnistes, Twain ou n’importe quelle figure progressiste de l’histoire des Etats-Unis.

Peut-on imaginer la bande de ‘Tories’ (comme on appelait ceux qui étaient loyaux à la Couronne durant la Guerre révolutionnaire) et de ‘Vipères cuivrées’ (ceux qui sympathisaient avec le Sud pendant la Guerre civile) qui gouvernement actuellement l’Amérique faire face au monarque britannique ou au régime esclavagiste ? Pas un instant : ils sont fait de la même étoffe sociale et humaine.

Les milliardaires et multimilliardaires de l’Amérique et leur coterie envient la monarchie « légitime » de l’Angleterre et ses restes de noblesse, ils désirent ardemment une telle hiérarchie et méprisent « le peuple commun » avec autant de ferveur que les aristocrates d’une autre époque.

Il approuveraient Alexander H. Stephens, le vice président de la Confédération (qui apparaît aussi dans le récent film de Spielberg, Lincoln) et qui insistait pour dire (comme l’a observé l’historien James McPherson) dans un discours prononcé en mars 1861 que la vieille Confédération portant le nom d’Etats-Unis « avait été fondée sur la fausse idée que tous les hommes étaient nés égaux. »

(Article original publié le 7 décembre 2012)