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De plus en plus de travailleurs rejoignent la grève en Afrique du Sud alors que les autopsies montrent que c'est dans le dos qu'on a tiré sur les mineurs.

Par Julie Hyland
31 août 2012

Beaucoup plus de travailleurs ont rejoint la grève au groupe Lonmin de la mine de platine de Marikana en Afrique du Sud qui a été le théâtre le 16 août du massacre brutal de 34 travailleurs par la police

Le groupe Lonmin, basé à Londres, le troisième producteur de platine du monde, a dit qu’à peine 13 pour cent de son effectif avait repris le travail lundi, soit une baisse par rapport aux 30 pour cent de la semaine passée. Les activités ont cessé, avec à peine un travailleur sur dix parmi les 28.000 salariés de l’entreprise à s’être présenté au travail.

Plusieurs milliers se seraient rassemblés sur la colline Wonderkop devant la mine près de Johannesburg. Les mineurs ont juré de ne pas retourner au travail jusqu’à ce que leurs revendications soient satisfaites.

Quelque 3.000 foreurs font grève depuis quinze jours. Travaillant dans des conditions extrêmement dangereuses pour à peine 500 dollars par mois et logeant dans des campements sordides, ils défient la menace de licenciement de masse de la compagnie par leur combat pour une augmentation de 300 pour cent.

Les activités du groupe canadien Eastern Platinum (Eastplats) voisin ont également cessé lundi comme les mineurs empêchaient les chauffeurs d'autocars d'amener d’autres travailleurs sur le site.

Le durcissement de l’opposition est survenu dans un contexte où les rapports d’autopsies ont montré que c'est dans le dos que l'on avait tiré sur les mineurs tués alors qu’ils tentaient, le 16 août, d’échapper à l’embuscade de la police. Le journal Star de Johannesburg a cité une source anonyme impliquée dans l’enquête disant ; « On a tiré sur un grand nombre d’entre eux dans le dos et les balles sont ressorties par la poitrine. »

Le porte-parole de la police nationale, Dennis Adrio, s’est refusé à faire tout commentaire.

Si les rapports étaient confirmés, ils invalideraient les affirmations de la police selon lesquelles elle avait déclenché les tirs à balles réelles après avoir essuyé des tirs des grévistes.

Ces affirmations avaient été appuyées par le gouvernement du Congrès national africain et de ses partenaires au sein du Congrès des syndicats sud-africains (COSATU) et du Parti communiste d’Afrique du Sud (SACP).

Le président de l’ANC Jacob Zuma avait appelé à agir contre les mineurs grévistes et avait très probablement autorisé la fusillade de la police. L’attaque meurtrière a été défendue par le COSATU, le SACP et le syndicat National Union of Mineworkers (NUM).

Ils affirment que la violence a été délibérément provoquée par des « criminels » et que tous ceux impliqués avec l’Association of Mineworkers and Construction Union (AMCU), syndicat né d’une scission du NUM, sont directement responsables de la brutalité en cours contre de nombreux mineurs grévistes interpellés pour trouble à l’ordre public.

Sur les 259 mineurs détenus depuis le 16 août, 198 ont porté plainte contre la police pour agression. Il est fait état de grévistes entassés dans des cellules, de pulvérisation de spray au poivre et de tabassage par la police à l’aide de matraques et d’autres objets. Le procureur Andries Nkone a confirmé que dans certains des cas il s’agissait d’« agressions très graves et même de tentative de meurtre. »

Moses Dlamini, porte-parole du Independent Police Investigative Directorate (la police des polices), a dit que des agressions se seraient produites dans au moins quatre commissariats de police dans le Nord-Ouest.

La grève est à juste titre considérée, par l’ANC et ses partenaires, comme une menace directe envers leur autorité. Lors du week-end, le secrétaire général de l’ANC, Gwede Mantashe, a dit lors d’une réunion de la Ligue de la Jeunesse communiste, « Marikana a été prise d'assaut et prise en otage… et de tout cela il en est sorti des contre-révolutionnaires pour saper notre mouvement. »

Il a diffamé les grévistes devant un auditoire comprenant le président du COSATU, Sdumo Dlamini, et le vice-président du SACP, Thulas Nxesi. Le COSATU a déclaré que Marikana était la conséquence d’une « stratégie politique coordonnée, » ayant pour but de former « des syndicats dissidents. » Il a visé le président de l’AMCU, Joseph Mathunjwa, exclu du NUM en 1998 pour des raisons de « manquement à la discipline, » et le dirigeant de la Ligue de jeunesse de l’ANC, Julius Malema, qui s’en est pris au gouvernement au sujet du massacre.

De telles affirmations visent à couvrir les causes véritables des événements survenus à Marikana.

La répression d’Etat sanglante contre la grève des foreurs révèle que les formes les plus brutales de l’exploitation capitaliste et des inégalités sociales associés au régime de l’apartheid afrikaner blanc sont non seulement toujours pratiquées mais se sont plus fermement ancrées.

Sous le prétexte de la « promotion économique des Noirs » (« black empowerment »), une élite de l’ANC et du COSATU s’est enrichie du fait de son contrôle du pouvoir de l’Etat et de sa collusion avec les entreprises représentant plusieurs milliards de dollars. Entre-temps, les conditions de vie de la masse des travailleurs noirs se sont détériorées. Le chômage atteint officiellement 25 pour cent, et 45 pour cent pour les jeunes, tandis que l’Afrique du Sud est actuellement le pays le plus inégalitaire du monde.

S'exprimant dans le Financial Times, l’ancien secrétaire général du COSATU et ministre ANC, Jay Naidoo, a reconnu que Marikana était « signal d’alerte pour la clientèle élitiste d’Armani en Afrique du Sud. »

Près de deux décennies après la fin de l’apartheid, a-t-il poursuivi, « 15 millions d’Africains du Sud parviennent à ne pas sombrer dans la famine uniquement grâce aux subventions sociales qu’ils reçoivent tous les mois. Dans le contexte d’un énorme chômage structurel le travailleur moyen fait vivre jusqu’à huit personnes sur le salaire minimum qu’il touche. Selon une étude réalisée sur la force de travail, 50 pour cent de l’ensemble des travailleurs gagnent moins de 3.000 rands par mois (350 dollars). Beaucoup de ces travailleurs sont seuls à percevoir un revenu dans un ménage. »

De nombreux travailleurs se sont tournés vers des syndicats plus combatifs ou ont carrément cessé de se syndiquer. C’est tout particulièrement le cas dans l’industrie minière. Pendant des décennies, le NUM a été la principale base du pouvoir de l’ANC mais son alliance avec le gouvernement et les propriétaires de la mine a fait que son soutien a subi une forte hémorragie. Le nombre de ses adhérents est actuellement dominé par un personnel hautement qualifié et des cols blancs. Cependant, la plupart des travailleurs du fond de la mine sont une main d'oeuvre temporaire. Embauchés sur des contrats de courte durée, ils travaillent de longues heures dans des mines entourées de fils de fer barbelés et surveillés par des agents de sécurité armés pour ensuite retrouver des logements insalubres.

Les syndicats ont grand intérêt à une telle surexploitation. Cyril Ramaphosa, par exemple, un fondateur du NUM, possède une participation indirecte dans Lonmin par le biais de son entreprise d’investissement Shanduka. Cette configuration se reproduit dans tous les principaux syndicats d’Afrique du Sud.

Ceci explique les difficultés que rencontrent le gouvernement et Lonmin dans leur tentative de mettre fin à la grève de Marikana. Les pourparlers entamés par le gouvernement se poursuivent mais un mineur a prévenu, « Ce n’est pas l’AMCU ni le NUM qui ont dit de ne pas aller travailler – c’est nous, les travailleurs, et pas les syndicats, donc ils ne vont pas nous dire ce qu'on doit faire. »

Zolisa Bodlani, l’un des cinq représentants choisis par les grévistes pour les représenter lors des pourparlers, a dit à l’antenne SAfm's AM Live qu’ils n’étaient pas sûrs de participer aux réunions. A la question de savoir pourquoi les syndicats seraient impliqués aux pourparlers, Bodlani a dit, « Nous ne voulons pas travailler avec les syndicats… Nous croyons aussi que nos syndicats nous ont vraiment bien trompés. Nous ne voulons recourir à aucun d’entre eux. Nous ne voulons être affiliés à aucun syndicat. »

Les commentateurs ont attiré l’attention sur les ramifications internationales de tels conflits de travail. Geoff Candy, du site internet du patronat sud-africain Moneyweb, a remarqué qu’« alors qu’il y a sans doute dans tous les événements qui ont précédé et suivi la tragédie de Marikana un élément politique spécifique aux prochaines élections syndicales et nationales en Afrique du Sud, il y a également un sentiment de mécontentement à l’égard des structures actuelles du pouvoir et qui rappelle de manière remarquable le sentiment qui régnait lors des événements du printemps arabe et du mouvement Occupy. »

Martin Huchinson, est même allé plus loin en écrivant dans le Globe and Mail canadien :

« Les troubles en Afrique du Sud concernant le secteur minier ont quelque chose de prérévolutionnaire, » a-t-il écrit. « Les pauvres n'ont pas gagné grand-chose en 18 ans de démocratie. Le gouffre qui les sépare des riches est énorme, la croissance n’est pas ce qu’elle pourrait être, et la direction du Congrès national africain est indifférente. Ce n’est donc pas une surprise que, comme dans la Russie d’avant 1917, une opposition combative soit en train de se développer… Si les gros bonnets de l’ANC ressemblent un peu à des tsars modernes, alors les groupes de travailleurs combatifs ressemblent quelque peu au soviet ouvrier de Petrograd. »

(Article original paru le 29 août 2012)