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Pourquoi le film Hunger Games touche-t-il une corde sensible?

Par Christine Schofelt et David Walsh
24 avril 2012

Réalisé par Gary Ross, scénario de Ross, Suzanne Collins et Billy Ray, adapté d'un roman de Collins

Hunger Games est sorti sur les écrans ce weekend battant des records au box office. Rien que vendredi (jour de sortie de film aux Etats-Unis), il a généré 68 million de dollars, et d'après Deadline.com, dimanche matin, Lionsgate avait déjà « revu à la hausse la somme totale à travers le monde à un écrasant 214, 25 millions de dollars. »

The Hunger Games

Adapté du premier tome de la très populaire trilogie pour jeunes lecteurs de Suzanne Collins qui a aussi co-écrit le scénario, Hunger Games (réalisé par Gary Ross) dépeint une Amérique du Nord futuriste, maintenant appelé Panem et divisée en 12 districts, où une insurrection populaire a été violemment écrasée quelques décennies plus tôt. Un treizième district a été totalement anéanti lors de la répression.

Les citoyens de Panem sont strictement confinés dans leur district respectif. Pour punir l'insurrection vaincue, cataloguée comme un acte de « trahison » par les autorités, chaque district est aussi obligé d'envoyer une fille et un garçon – tirés au sort – comme « Tributs » au Capitole, où ils participent aux Hunger Games (Jeux de la Faim), un combat télévisé qui se déroule sur un terrain inhabité (différent à chaque fois) et qui dure jusqu'à ce qu'il ne reste plus qu'un seul survivant. La récompense est de la nourriture pour le district du gagnant.

Ni le livre ni le film ne sont d'une grande prouesse artistique, mais ils ont collectivement touché une corde sensible chez un large public. Peut-on trouver une signification particulière à ce phénomène? Quelques unes des caractéristiques marquantes de Hunger Games peuvent nous aider à trouver une explication.

Au coeur de l'histoire on trouve Katniss Everdeen (Jennifer Lawrence dansWinter's Bone) qui habite District 12, anciennement connu sous le nom d'Appalaches. Son père est mort dans un accident minier quelques années avant le début du film. Katniss se met à se faufiler à travers le grillage occasionnellement électrifié, délimitant le district, pour chasser illégalement avec un ami, Gale (Liam Hemsworth) afin de nourrir leur famille.

Tandis que les forêts et les collines des environs sont d'un vert frais et onduleux, la ville est faite de rues boueuses et de vieilles maisons de bois. Les gens sont au bord de la famine et quelques scènes rapides sont des mises en scène délibérées et efficaces des photographies de Dorothea Lange sur la Grande dépression. Tout le District 12 a été modelé sur cette époque, comme s'il avait été brutalement renvoyé dans le passé, à la suite du soulèvement.

Le charbonnage est encore un des rares emplois de la région et n'est apparemment pas plus sûr qu'il ne l'est aujourd'hui. Le roman mentionne que des centaines de siècles d'exploitation minière ont forcé les hommes à s'aventurer de plus en plus profondément sous terre à la recherche de charbon qui est ensuite envoyé au riche Capitole. Les accidents et les coups de grisou tel celui qui a tué le père de Katniss sont monnaie courante.

Le jour de la « Moisson » quand les filles et les garçons sont sélectionnés pour les Jeux de la faim d'énormes écrans sont installés sur la grande place de la ville, les équipes de tournage et les « Pacificateurs » en tenue anti-émeute grouillent autour de la foule d'enfants et d'adolescents – le contraste entre la technologie disponible pour enregistrer et diffuser chaque aspect de l'atrocité que sont les Jeux et la pénurie de tout pour la population, comme le pavage des rues, est très bien décrit.

Effie Trinket (Elizabeth Banks), envoyée du Capitole comme escorte pour les Tributs de District 12,

affiche une dévotion obsessionnelle pour les Jeux. Son accoutrement est un mélange de styles et d'époques comme la majorité des personnages du Capitole. Le malveillant Président Snow, que nous rencontrons plus tard et qui est joué par Donald Sutherland avec une courtoisie froide, est habillé comme un requin de la finance du 19è siècle, hormis le chapeau haut de forme.

Les décors sont également conçus pour souligner les différences sociales, et quelques uns sont des commentaires à eux seuls. Dans l'une des séquences les plus sinistres, le centre de préparation où tous les Tributs sont emmenés à leur arrivée au Capitole, ressemble de très près à une morgue. Les jeunes gens sont allongés sur des des surfaces dures et froides et se font passivement laver, épiler et peigner par des préposés qui leur prêtent à peine attention s'ils disent quelque chose. Avant même que les Jeux ne commencent, les Tributs sont déjà socialement morts.

On trouve de nombreux éléments disparates dans Hunger Games, certains plus réussis que d'autres. Lors d'interviews, Collins a raconté que l'histoire s'est fait jour dans son esprit quand elle regardait la télévision et qu'en changeant de chaîne, les limites sont « devenues floues » entre une émission de « télé-réalité » et des images de la guerre en Irak. (School Library Journal)

Les Jeux sont présentés comme une émission de télé-réalité, animée par Caesar Flickerman (Stanley Tucci) pour un public national légalement tenu de les regarder. La répétition de noms romains et le nom du pays lui-même, Panem, sans doute emprunté de la célèbre phrase, « Du pain et des jeux » (en latin, panem et circenses), semble vouloir souligner l'aspect « combat de gladiateur » du spectacle. Le Président Snow explique très clairement et d'une façon qui fait froid dans le dos, à un subalterne qui révèle son empathie pour les « perdants » que cet événement annuel demeure un moyen de contrôle politique et d'intimidation.

On pense aux guerres en Irak et en Afghanistan (tout comme sans doute à la guerre du Vietnam, que le père de Collins a faite.) Tout d'abord, des familles défavorisées peuvent obtenir de la nourriture et des provisions en soumettant à plusieurs reprises le nom de leurs enfants dans le tirage au sort des Jeux. Parmi les districts les moins aisés du moins, les plus pauvres et ceux dans une situation plus critique auront ainsi plus de chance d'être choisis. En effet, ils sont les « conscrits économiques » de ces jeux de la mort.

Dès l'apparition des aéroglisseurs menaçants et des Pacificateurs lourdement armés (et hypocritement nommés) jusqu'à la salle de commande des Jeux, dans laquelle des techniciens manipulent les conditions de la compétition et, à un moment, déclenchent une attaque de boules de feux (attaque de drones?), les nombreuses références au pouvoir militaire destructeur et répressif des Etats Unis semblent claires.

Un ivrogne, vétéran des Jeux, seul vainqueur vivant de Dristrict 12, Haymitch Abernathy (Woody Harrelson), est là pour guider les Tributs du district de cette année, Katniss et Peeta Mellark (Josh Hutcherson), durant les jours précédents les Jeux. Peut-être que sous une meilleure direction artistique, ce personnage aurait pu apporter un commentaire mordant sur les conséquences à long terme de la guerre et de la brutalité. La mission de Haymitch qui est de préparer les prochains éventuels survivants (mais plus probablement, les prochaines victimes) soulève de nombreuses questions morales. Harrelson l'interprète bien, mais on ne lui a pas donné grand chose pour construire son rôle.

Les séquences mêmes des Jeux, où les 24 Tributs se traquent et s'entretuent sur plusieurs jours et diminuent en nombre, sont les passages les moins réussis et les plus prévisibles du film (et du livre). Malheureusement, les auteurs de fiction et réalisateurs américains continuent à trouver plus facile de construire ce type de scénario d'aventure plutôt que de prendre en considération les implications du tableau social que l'auteur ou les réalisateurs commencent à ébaucher dans ce cas, avant de s'en éloigner.

Il a plusieurs très bonnes interprétations dans ce film, notamment celle de Jennifer Lawrence dans le rôle principal. Il est peu probable que la seconde partie du film aurait réussi à conserver le peu d'intégrité qu'on y trouve sans le talent de cette actrice. Lawrence apporte une part de complexité qui n'est pas toujours présente dans le roman; sa détermination à sauver ou essayer de sauver ceux qui sont autour d'elle est admirable, et on y ressent un altruisme et un désir de créer des liens avec les gens, qui sont émouvants. Son alliance avec la jeune fille noire, Rue (Amandla Stenberg), du District 11, vers la moitié du film est interprétée de manière touchante.

L'isolement entre les différents districts, que le livre décrit mieux que le film, est finalement surmonté lorsque le District 11 observe la mort de Rue et les efforts de Katniss pour l'honorer. La scène provoque une émeute multiraciale dans le district de Rue (séquence filmée par le réalisateur Steven Soderbergh).

L'histoire d'amour, ou semi-histoire d'amour entre les deux Tributs du District 12, introduite pendant les Jeux, est mal développée et peu convaincante. Parfois, elle est carrément embarrassante.

Au vu de son passé, on était en droit d'attendre un effort compétent, à l'esprit progressiste, mais plutôt simpliste de la part de Gary Ross (réalisateur de Pleasantville et Pur Sang- la légende de Seabiscuit, scénariste de Big, Mr. Baseball et Dave (Président d'un jour)). C'est ce qu'il a produit, tout en révélant de temps en temps un certain flair visuel. Le jeu des acteurs est extrêmement inégal, suggérant que des acteurs capables de développer leur personnage plus ou moins seuls (Lawrence, Harrelson, Tucci, Sutherland) font une bonne ou meilleure performance, tandis qu'un bon nombre d'autres ont bien du mal à s'en sortir.

Le livre et le film sont très confus. Ils évoquent des sentiments sociaux forts, notamment lors des scènes d'ouvertures : le fait que cela se passe dans les Appalaches, le thème du charbonnage, la quasi-famine de la population, la révolte antérieurement écrasée, l'existence du Capitole riche et chouchouté, etc. C'est en partie émouvant et enraciné dans des réalités contemporaines.

Collins a dit au New York Times que les jeunes devaient prendre en considération « Le réchauffement climatique, notre mauvais traitement de l'environnement, mais aussi des questions telles que : Que pensez-vous du fait que pour certains manger n'est pas un souci, alors qu'il y en a tant d'autres dans le monde qui meurent de faim? »

Ross a dit dans une interview qu'il était fier des scènes avec le Président Snow, interprété par Sutherland : « J'adore ces scènes avec lui [Sutherland]. J'aime sa manière de parler des riches et des pauvres, des 99% et du 1%, des gisements miniers bruts et des ressources qu'ils obtiennent des districts qu'ils ont besoin de contrôler, et le fait que la relation néo-coloniale est en quelque sorte clairement exprimée. »

Dans une interview avec Citypages, Jennifer Lawrence a suggéré que " Nous avons vu cela se produire dans l'histoire, quand tout à coup il y a un gouvernement qui contrôle sa population en divisant les gens, en les affamant et en les affaiblissant, pour qu'ils ne soient pas assez forts pour contre-attaquer. » Josh Hutcherson dans la même interview, a mentionné le mouvement Occupy Wall Street en ajoutant, « J'ai l'impression que dans le monde d'aujourd'hui il y a les 99% et les 1% et il y a un tel clivage entre les deux. C'est en quelque sorte ce qui se passe dans Hunger Games. Il y a ceux qui se battent pour pouvoir se nourrir et en face il y a le Capitole qui est complètement inconscient de ce monde. »

Ce sont des sentiments admirables et les problèmes sociaux sont abordés dans Hunger Games, et, c'est eux en fait qui font avancer les aspects les plus intrigants du film, ainsi que les acteurs. C'est ce sentiment d'urgence, cette insistance qui ont un grand impact sur un large public.

Toutefois, aborder des sujets importants est une chose, les traiter à fond et avec sérieux en est une autre. C'est là que le livre tout comme le roman échouent. Il y a trop de stéréotypes, de formes convenues et de superficialité.

En admettant que Hunger Games soit un livre pour jeunes lecteurs, une grande partie du contenu, dont les réactions de Katniss, est traitée sans grande subtilité. En ce qui concerne les sentiment de Katniss, quasiment rien n'est laissé à l'imagination du lecteur, tout est dit et de nombreux passage se terminent par une une simple répétition de ce qui a déjà été clairement expliqué.

L'univers et la situation dans lesquels se trouve Katniss ont un fort potentiel pour un commentaire plus approfondi, mais un si grand nombre de ces possibilités sont gâchées lorsque le lecteur ou spectateur sont submergés par le nombre grandissant de cadavres. Aucune position claire n'est prise sur la plupart des problèmes posés.

La prétention que Hunger Games « Est une ode à la liberté, pleine d'action, que n'importe quel libertaire conservateur va adorer » ou que « n'importe quel sympathisant du Tea Party devrait applaudir » (Washington Examiner) revient à prendre ses désirs pour la réalité. Toutefois, la confusion de l'auteure est peut être résumée par ceci: Sur sa liste de livres préférés, Collins inclut Germinal d'Émile Zola, un roman de 1885 centré sur une grève de mineurs français, fort apprécié des travailleurs de tendance socialiste et Sa Majesté des Mouches de William Golding qui raconte l'histoire morbide d'un groupe de garçons coincés sur une île déserte et dont le but est de montrer la noirceur de la nature humaine.

Collins et Ross ne sont pas allés au bout d'eux-mêmes et n'ont pas invité les lecteurs et les spectateurs à faire de même, et le résultat est en conséquence inégal.

(Article original publié le 28 mars 2012)