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Les bouchers de Marikana consacrés par le Congrès national africain

Par Chris Marsden
28 décembre 2012

La semaine dernière, le 53e congrès électoral du Congrès national africain (ANC) a réélu Jacob Zuma à la présidence. Il a récolté 75 pour cent des votes des délégués présents au congrès et ses alliés ont remporté les cinq plus importants postes du parti et la majorité des 80 sièges du comité exécutif national. Cyril Ramaphosa, ancien dirigeant du syndicat national des mineurs et maintenant milliardaire (en rands), a été élu à la vice-présidence.

Le congrès s’est déroulé seulement quatre mois après que 34 travailleurs en grève des mines de platine Lonmin ont été massacrés et des dizaines d’autres blessés à Marikana. Ces événements ont provoqué une vague de grèves qui a balayé les industries du platine, de l’or, du diamant et du charbon de l’Afrique du Sud. Les grèves ont représenté une rébellion politique et organisationnelle contre le NUM, la centrale syndicale COSATU et le gouvernement de l’ANC qui maintient un niveau extrême d’inégalité et d’exploitation.

L’élection de Zuma et de Ramaphosa indique que l’ANC approuve le massacre des mineurs ainsi que l’assaut subséquent lancé contre eux : des centaines de travailleurs ont été arrêtés et battus, des licenciements de masse ont été effectués et des accusations de meurtre ont été fabriquées. Par cette élection, l’ANC jure qu’il va faire tout ce qui est nécessaire pour réprimer l’opposition sociale et politique aux demandes des multinationales et du monde des affaires sud-africain.

Ramaphosa fait partie de la direction de Lonmin, possède 9 pour cent de Marikana et une part décisionnelle dans le partenaire de Lonmin, Incwala Resources, et empoche environ 18 millions de dollars américains par année. C’est lui qui, tout juste avant le massacre, avait envoyé des courriels aux cadres de Lonmin en exigeant des «actes concomitants» contre les protestations qu’il avait qualifiées d’«actes criminels tout simplement lâches». On pouvait lire dans un éditorial de Business Day que «le retour de Ramaphosa en politique partisane constitue une victoire pour ceux qui agissent et négocient dans le vrai monde, plutôt que dans le monde de l’illusion idéologique».

Zuma est aussi intervenu directement lors du congrès pour retirer l’engagement à la «nationalisation stratégique» de la politique officielle de l’ANC. Ce slogan avait été adopté en réaction à certaines critiques provenant d’opposants de Zuma au sein de la Ligue de jeunesse de l’ANC. Le dirigeant du mouvement jeunesse, Julius Malema, qui a été expulsé depuis, a utilisé la demande de nationalisation pour s’attirer l’appui des mineurs et d’autres travailleurs et renforcer ainsi sa propre faction dans l’ANC.

Afin de rassurer les minières, cette référence à la nationalisation, qui n’était que pour la forme, a été remplacée par le concept plus vague de «propriété d’État stratégique» – qui doit être réalisée par l’achat d’actions de sociétés privées lorsque cela semble approprié. Ramaphosa a dit que «Si ce n’était pas clair avant, les gens peuvent maintenant être certains du genre de politiques que défend l’ANC.» Pour sa part, la Chamber of Mines a accueilli «la résolution de l’ANC qui dit que la nationalisation complète n’est pas une option raisonnable ni viable».

La centrale syndicale COSATU a rapidement donné son approbation à l’abandon de cette politique (la nationalisation) qu’elle avait officiellement défendue depuis longtemps. Elle a aussi offert sa collaboration à la nouvelle direction de l’ANC et à l’alliance gouvernementale entre l’ANC, COSATU et le Parti communiste d’Afrique du Sud.

«L’alliance est sûre», a affirmé le secrétaire général de COSATU, Zwelinzima Vavi, dans son discours de fin d’année. Il a rejeté «avec véhémence» une déclaration parue dans un rapport structurel de l’ANC selon laquelle COSATU «voit parfois le gouvernement démocratique comme un régime semblable à l’apartheid ou même pire» en disant que «COSATU n’a jamais fait un tel commentaire et ne le fera jamais».

Dans la foulée des événements de Marikana, les syndicats ont tenté de projeter une image de gauche. Ils ont offert un soutien symbolique à des grèves sauvages militantes de travailleurs agricoles dans la province du Cap-Ouest, où seulement cinq pour cent de la main-d'œuvre sont syndiqués. Mais la ruse est rapidement devenue évidente lorsque COSATU est intervenu pour étouffer la colère des travailleurs et que ceux-ci reçurent l’ordre de retourner travailler en décembre même si aucune de leurs demandes n’avait été comblée.

On peut maintenant lire dans la déclaration de fin d’année de COSATU que si «nous» perdons la bataille «contre le chômage, la pauvreté et l’inégalité en Afrique du Sud, les travailleurs qui ont été impliqués cette année dans les nombreuses grèves spontanées nous envoient un avertissement clair sur ce qui pourrait arriver au pays. Des millions de gens pauvres et marginalisés perdent patience et ont entamé leur propre lutte militante contre la pauvreté, le chômage et l’inégalité, et pour une transformation économique.»

Voilà un signal d’alarme lancé à l’élite dirigeante : la menace d’une révolution sociale contre son régime se fait de plus en plus grande à cause de la haine qu’éprouvent les travailleurs envers l’ANC et les syndicats.

L’ANC a dirigé l’Afrique du Sud sans interruption depuis qu’il a négocié la fin de l’apartheid en 1994. Il a été porté au pouvoir en raison de l’opposition révolutionnaire de masse dans la classe ouvrière. Mais il a pu conserver son statut privilégié avec le soutien des puissances impérialistes et des multinationales, ayant juré qu’il allait maintenir les relations de propriété capitalistes – enrichissant ainsi du même coup une couche d’hommes d’affaires et de politiciens corrompus noirs.

Le rôle qu’a joué l’ANC peut être évalué en contrastant la position sociale des «nouveaux riches» comme Ramaphosa, qui aurait une richesse de 675 millions de dollars, et celle de la classe ouvrière et des paysans pauvres. Après 18 ans de «gouvernance de la majorité noire» – une formulation qui masque la gouvernance bien réelle de la bourgeoisie – les 10 pour cent supérieurs de la population gagnent 101 fois plus que les 10 pour cent inférieurs ; les Sud-Africains blancs gagnent en moyenne six fois plus que les Noirs ; le taux de chômage officiel se situe à 25 pour cent et deux tiers des jeunes du pays font partie de ménages pauvres où le revenu par personne est inférieur à 650 rands par mois (environ 75 dollars).

La situation politique et l’histoire de l’Afrique du Sud démontrent que les besoins démocratiques et sociaux fondamentaux de la classe ouvrière et des masses opprimées ne peuvent être satisfaits sous le régime de la bourgeoisie nationale, même si, comme dans le cas de l’ANC, ses politiques procapitalistes sont accompagnées de références occasionnelles à la «révolution» et au «socialisme».

L’ANC et ses alliés dans les syndicats, qui sont pour la plupart dominés par le Parti communiste, ont démontré une fois de plus qu’ils sont des ennemis jurés de la classe ouvrière. Ils ne peuvent être poussés à la gauche ni réformés : ils doivent être renversés.

La classe ouvrière doit bâtir une nouvelle direction révolutionnaire, s’emparer du pouvoir de l’État et mettre en oeuvre des politiques socialistes afin de placer les banques, les grandes sociétés et l’industrie minière sous le contrôle démocratique de leur propre gouvernement. Cette lutte doit être basée sur la stratégie internationaliste et socialiste élaborée dans la théorie de la révolution permanente de Léon Trotsky et doit être menée par une section sud-africaine du Comité international de la Quatrième Internationale.

(Article original paru le 24 décembre 2012)