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Les élections japonaises s'embourbent dans le nationalisme et le militarisme

Par Peter Symonds
12 décembre 2012

La campagne japonaise pour les élections du 16 décembre a marqué un tournant prononcé vers le nationalisme et le militarisme dans l'ensemble du monde politique, avec la Chine pour principale cible. Ce virage à droite de la politique japonaise constitue un avertissement sur les dangers auxquels est confrontée la classe ouvrière en conséquence de l'aggravation de l'effondrement du capitalisme mondial.

Deux questions signalent ce virage : le conflit avec la Chine sur les îles Senkaku/Diaoyu, et les appels à un changement de constitution pour supprimer ou modifier la clause dite pacifiste de la constitution japonaise.

Le Parti démocrate japonais (PDJ) au pouvoir a délibérément ravivé les tensions avec la Chine en « nationalisant » les îles controversées en septembre. Le résultat a été une confrontation risquée entre navires japonais et chinois, que le Parti libéral démocratique (PLD) et le Parti de la restauration du Japon (PRJ), d'opposition, proposent d'exacerber en construisant des bâtiments en dur sur ces îles.

Le dirigeant du PLD, Shinzo Abe, connu pour ses conceptions de droite nationalistes, s'est concentré sur la défense de tous les territoires réclamés par le Japon comme moyen d'insister sur des changements constitutionnels pour transformer les « forces d'autodéfense » en une armée régulière capable de participer à « une autodéfense collective ». La clause « pacifiste » a été une gêne à la participation aux guerres d'agression menées par les États-Unis au Moyen-Orient et donc aux intérêts de l'impérialisme japonais.

Le dirigeant du PRJ Shintaro Ishihara appelle à supprimer totalement la constitution « d'occupation », rédigée par les États-Unis après la fin de la deuxième Guerre mondiale, et a suggéré que le Japon envisage de construire ses propres armes atomiques. Tout en mettant en garde contre les dangers de « l'anti-étrangerisme [sic] et de l'aventurisme » et en se prononçant pour « une défense responsable », le Premier ministre Yoshihiko Noda avait, avant cela, argumenté pour des amendements qui assureraient la constitutionnalité de l'armée.

Ces propositions s'accompagnent d'un effort concerté pour raviver le militarisme japonais et nier les terribles crimes de l'impérialisme japonais dans ses guerres en Asie dans les années 1930 et 1940. Abe a dévoilé ses objectifs en visitant le site sacré bien connu de Yasukuni dédié aux morts japonais des guerres du Japon et en appelant à une complète révision de la perception « injuste » de l'histoire des guerres japonaises. Sans être aussi clair dans sa défense, Noda avait déjà défendu une visite à Yasukuni faite par Junchiro Koizumi, lorsque celui-ci était Premier ministre entre 2001 et 2006.

Le gouvernement Obama a encouragé en toute connaissance de cause ces tendances militaristes au Japon dans le cadre d'un élan américain agressif pour saper l'influence chinoise dans la région Asie-Pacifique. Washington a joué un rôle essentiel pour forcer à la démission du dirigeant du PDJ Yukio Hatoyama à la mi-2010, ce dernier défendait une politique étrangère plus indépendante des États-Unis et en plus étroite collaboration avec la Chine. Son remplaçant au poste de premier ministre, Naoto Kan, a rapidement affirmé son soutien à l'alliance américaine et engagé une confrontation diplomatique majeure avec la Chine au sujet des îles Senkaku/Diaoyu en septembre 2010.

Plus fondamentalement cependant, le tournant de la classe dirigeante japonaise vers le nationalisme et le militarisme est le produit de l'aggravation de la crise économique et politique du pays. Les excédents commerciaux du Japon sont devenus des déficits dans le contexte d'un ralentissement en Chine, d'une récession dans la plupart de l'Europe et d'une incertitude aux États-Unis. Après deux décennies de stagnation, l'économie est à nouveau orientée vers la récession, avec une contraction de 3,5 pour cent au troisième trimestre.

La faiblesse historique du capitalisme japonais – il a toujours été lourdement dépendant des importations de matières premières et des marchés d'exportations – a été soulignée par le « triple désastre » de l'an dernier, tremblement de terre et tsunami qui ont forcé la fermeture de la quasi-totalité de son industrie nucléaire. Les importations de pétrole et de gaz, comme sources d'énergie de substitution, ont contribué majoritairement au déficit commercial.

Pour la bourgeoisie japonaise, le virage vers le militarisme est une tentative désespérée d'affermir sa position comme puissance impérialiste dominante en Asie. Celle-ci est menacée par la Chine, qui a éclipsé le Japon l'an dernier pour devenir la deuxième plus importante économie du monde. Ce coup de fouet nationaliste est également dirigé contre la classe ouvrière, en préparation pour que le prochain gouvernement – quels que soient les partis qui le formeront – impose les mesures d'austérité visant à réduire l'énorme dette publique du pays.

La crise actuelle du capitalisme japonais a des résonances historiques profondes. La brève période dite de la démocratie Taisho au début des années 1920 avait rapidement cédé la place à une orientation nationaliste de droite et à la répression contre la classe ouvrière. La loi de sauvegarde de la paix de 1925 avait interdit tous les partis qui défendaient le socialisme et ouvert la voie à la suppression des grèves et des manifestations.

La vulnérabilité de l'économie japonaise était exposée de manière explicite après le crash de Wall Street en 1929 et le début de la dépression mondiale. Les exportations japonaises avaient été divisées par deux du jour au lendemain, alimentant le désespoir des cercles dirigeants et la tendance au réarmement et à la résolution de la crise par des conquêtes militaires, surtout en Chine. L'armée, soutenue par l'empereur, avait pris le premier rôle politique, lançant les invasions de la Manchourie en 1931 et de toute la Chine en 1937. Les plans du régime militaire pour une Sphère de co-prospérité d'Asie orientale s'étaient heurtés frontalement aux intérêts de l'impérialisme américain, entraînant la guerre du Pacifique en 1941.

La re-stabilisation du capitalisme japonais après la Deuxième Guerre mondiale sous l'égide des États-Unis dépendait de l'écrasement d'une classe ouvrière de plus en plus revendicative qui était hostile au militarisme japonais, à la guerre et aux privations imposées. La responsabilité politique principale de la défaite du mouvement de la classe ouvrière résidait dans le Parti communiste japonais, qui subordonna les travailleurs à l'occupation américaine, affirmant que l'intervention des États-Unis apportait une révolution démocratique au Japon.

En réalité, la démocratie d'après-guerre au Japon ne s'est jamais développée. S'appuyant sur l'alliance américaine qui donnait le cadre de l'expansion économique, le PLD a retenu le pouvoir quasi-constamment depuis sa fondation en 1955 jusqu'en 2009. Le parti n'a jamais rompu avec le passé militariste du Japon et comprenait des figures comme le grand-père d'Abe, Nobusuke Kishi, qui avait été membre du gouvernement avant la guerre et était devenu Premier ministre en 1957. Les gouvernements du PLD n'ont publié qu'en renâclant des excuses de pure forme et limitées pour les crimes de guerre du Japon.

L'effondrement de l'Union soviétique en 1991, la fin de la guerre froide et la ré-émergence des rivalités entre grandes puissances ont précipité une restructuration de la politique japonaise, la classe dirigeante cherchant à créer un instrument politique pouvant faire avancer ses intérêts économiques et stratégiques dans un monde de plus en plus instable. Le déclenchement de la crise financière mondiale en 2008 a ajouté au sentiment d'urgence des cercles dirigeants. Ce qui est concocté dans ces élections de 2012 est un retour à l'idéologie réactionnaire et aux méthodes des années 1930 sous une forme adaptée au 21e siècle, pour répondre aux besoins de l'impérialisme japonais actuel.

L'opposition durable et bien ancrée de la classe ouvrière au militarisme japonais, qui n'a apporté que la guerre, les difficultés économiques et la répression, ne trouve aucune voie pour s'exprimer. Il y a surtout une profonde aliénation envers tous les partis politiques, y compris le Parti communiste japonais, qui est empêtré dans le nationalisme et intégré à l'establishment politique japonais. Un parti authentiquement révolutionnaire doit être établi en tant que section du Comité international de la Quatrième Internationale pour unir les travailleurs japonais et leurs frères et sœurs de classe des autres pays pour pouvoir mettre fin au système capitaliste en faillite qui n'a rien d'autre à offrir que la guerre et l'austérité.

(Article original paru le 8 décembre 2012)