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La répression menée par Morsi révèle le rôle contre-révolutionnaire joué par les Socialiste révolutionnaires égyptiens

Par Johannes Stern
8 décembre 2012

La répression sanglante menée hier 5 décembre au Caire par les forces fidèles au président islamiste égyptien Mohamed Morsi contre des manifestants qui protestent contre son décret constitutionnel du 22 novembre a clairement montré le rôle contre-révolutionnaire joué par ce dernier. Après avoir revendiqué tous les pouvoirs législatifs, constitutionnels, exécutifs et judiciaires – en concentrant entre ses mains des pouvoirs plus vastes que ceux exercés par le président Hosni Moubarak avant que l’année dernière les luttes révolutionnaires de la classe ouvrière de ne l’obligent à partir – il cherche à présent à noyer l’opposition dans le sang.

Cet état de fait a également révélé au grand jour le rôle joué par les forces de « gauche » petites bourgeoises comme le groupe des Socialistes révolutionnaires d’Egypte (SR) et leurs alliés internationaux : l’International Socialist Organisation (ISO) américain et le Socialist Workers Party (SWP) britannique. L’année dernière, dès le début de la campagne électorale de Morsi et jusqu’à la veille même de sa prise de pouvoir, les SR et leurs alliés faisaient l'éloge de Morsi et de ses Frères musulmans (FM) en tant que forces mettant en application les revendications de la révolution égyptienne.

La veille de la prise de pouvoir de Morsi, le journal de l’ISO, le Socialist Worker, était occupé à blanchir sa décision d’isoler les Palestiniens durant l’attaque d’Israël contre la bande de Gaza – une politique qu’il avait élaborée avec les gouvernements israélien et américain. Le 21 novembre, Lee Sustar, un contributeur influent de l’ISO, avait prédit : « Morsi n’a pas d’autre choix que de faire preuve d’un quelconque soutien aux Palestiniens à Gaza, alors même qu’il s’adonne à des manoeuvres diplomatiques… pour la première fois depuis des décennies, les politiciens en Egypte et ailleurs se sentent contraints d’exprimer la vaste sympathie ressentie pour les Palestiniens. »

Avant les élections présidentielles de juin, les SR avaient soutenu à fond Morsi et les FM. Ils avaient fait campagne pour un vote en faveur de Morsi en faisant d’innombrables déclarations pour promouvoir les FM en tant qu' « aile droite de la révolution » et Morsi en tant que « candidat révolutionnaire. »

Les adhérents des SR et de l’ISO ont présenté cet été des arguments en faveur de Morsi lors de la conférence de l’ISO sur le socialisme de 2012 qui s’était tenue à Chicago et où ils avaient promu Morsi et les FM comme des agents de la révolution. « Voir : « http://socialistworker.org/2012/07/09/from-the-eye-of-the-storm-in-egypt”.

Sameh Naguib, l’influent théoricien des SR et professeur de sociologie à l’université américaine du Caire, s’est félicité de l’élection de Morsi : « La victoire de Morsi, candidat des Frères musulmans, est une formidable réussite pour repousser cette contre-révolution et faire reculer ce coup d’Etat. Pour l’instant, c’est une véritable victoire pour les masses égyptiennes et une véritable victoire pour la révolution égyptienne. »

Il a dénoncé quiconque critique Morsi : « Beaucoup de gens, principalement à l’Ouest, et aussi ici, ont une attitude islamophobe qui ne leur permet pas de discerner la nature des Frères musulmans. Un grand nombre de personnes ici, même à gauche, pourraient dire qu’il n’y a pas de réelle différence entre Morsi, le candidat des Frères musulmans, et Chafiq, le candidat de l’armée – qu’ils sont tous deux des forces contre-révolutionnaires et que la victoire de l’un d’eux est une victoire de la contre-révolution et une défaite de la révolution égyptienne. »

Il a ajouté, « A chaque fois qu’il y a une menace de contre-révolution, les Islamistes se tourneront vers les masses – mobiliseront des centaines de milliers contre le régime de l’armée. »

Naguib a déclaré que les Islamistes « présentent toutes les contradictions des principaux mouvements réformistes qui sont apparus dans les démocraties sociales occidentales. Ils ne peuvent pas jouer pleinement un rôle contre-révolutionnaire. »

Alors que dans les rues du Caire les nervis des FM matraques et assassinent des manifestants qui sont contre la tentative de Morsi d’écraser la révolution, la faillite de ces arguments est évidente. Les FM ne mobilisent pas les masses dans une lutte révolutionnaire contre l’armée, contrairement à ce qu’affirme Naguib. Ayant conclu un accord avec l’armée, les FM mobilisent des loubards, des imams réactionnaires et autres rebuts de la contre-révolution pour écraser les protestations de la classe ouvrière contre la dictature de Morsi.

Les FM ne sont un parti ni révolutionnaire ni réformiste et ne l'ont jamais été. C’est un parti bourgeois de droite qui ne dispose d’aucune racine dans le mouvement ouvrier ni d’une organisation de masse parmi les travailleurs. Créé en 1928 par des couches droitières de l’élite dirigeante égyptienne, il visait essentiellement à écraser l’influence montante du communisme dans la classe ouvrière.

Les FM sont historiquement associés aux attaques perpétrées contre des travailleurs en grève, à la collaboration avec l’impérialisme américain et à la politique économique de libre-marché. Cette politique est actuellement appliquée par Morsi et les FM au vu et au su du monde entier.

Pour ce qui est de la politique étrangère, Morsi soutient la politique guerrière des Etats-Unis contre la Syrie et l’Iran tout en planifiant sur le plan intérieur des attaques massives contre la classe ouvrière. Sous le régime des Frères musulmans, l’Egypte a obtenu un prêt de 4,8 milliards de dollars du Fonds monétaire International (FMI) sur la base de projets de réduction substantielle des subventions pour les nécessités vitales comme le carburant et le pain, et dont dépendent les masses égyptiennes appauvries.

Actuellement, avec les manifestations de masse qui éclatent contre Morsi, les SR se rangent du côté des partis séculiers du patronat. Leur nouveau front « révolutionnaire » englobe l’ancien responsable de l’agence nucléaire de l’ONU, Mohamed El-Baradei, et son libéral Parti de la Constitution, le dirigeant nassérien Hamdeen Sabahi, le libéral Parti des Egyptiens libres du magnat milliardaire, Naguib Sawiris, et des vestiges de l’ancien régime comme Amr Moussa – l’ancien chef de la Ligue arabe et ancien ministre sous Moubarak.

Un gouvernement mené par de telles forces défendrait tout aussi impitoyablement que Morsi et les FM les intérêts de la classe dirigeante égyptienne à l’encontre des travailleurs. En effet, l’ISO et les SR craignent maintenant que leur alliance avec d’anciennes forces du régime Moubarak comme Moussa ne rendent trop évident le rôle contre-révolutionnaire qu’ils jouent et tentent pour cela de se distancer d’elles.

Mardi, Lee Sustar de l’ISO a cité comme suit le blogger des SR, Hossam al-Hamalawy: « Lorsque la polarisation se fait entre islamiste et séculaire, ceci signifie alors qu’Amr Moussa peut soudain devenir un champion de l’Etat civil, et peut subitement signifier que Tawfiq Okasha [animateur d’une émission de débat télévisé pro-Moubarak] devient un symbole de la liberté d’expression, et peut subitement signifier que [le blogger contre-révolutionnaire] Ahmed Spider peut défiler dans les rues dans le but de récupérer le manteau des martyrs… Les révolutionnaires doivent faire très attention à ceci. »

Si Hamalawy insiste pour dire que les SR doivent « faire très attention » pour se distinguer des forces comme Moussa, c’est parce que la politique droitière des SR les rend de plus en plus indiscernables des responsables de haut rang de l’ère Moubarak ou d’autres politiciens bourgeois. En effet, depuis l’éviction d’Hosni Moubarak en février dernier, il existe une constante dans la politique des SR et de leurs affiliés internationaux : ils insistent pour que des factions de la classe dirigeante égyptienne jouent un rôle progressiste dans la révolution égyptienne.

D’abord, ils ont déclaré que la junte militaire appuyée par les Etats-Unis qui a pris le pouvoir après la chute de Moubarak pouvait être convaincue d’appliquer des réformes démocratiques. Ecrivant l’année dernière dans la publication de l’ISO américain, Socialist Worker, le membre des SR, Mustafa Omar avait dit : « Malgré ses mesures répressives, le Conseil suprême [des forces armées, c’est-à-dire la junte] comprend que le soulèvement du 25 janvier a en quelque sorte changé l’Egypte une bonne fois pour toutes… Le Conseil vise à réformer le système politique et économique, afin qu’il puisse devenir plus démocratique et moins oppressif.»

Lorsque de nouvelles protestations de masse contre le régime de l’armée se sont intensifiées à l’automne dernier, les SR ont considéré que leur orientation vers la junte militaire n’était plus tenable. Ils ont recentré leur orientation sur les FM islamistes avec lesquels ils avaient déjà collaboré sous Moubarak.

Cette orientation vers la bourgeoisie égyptienne et finalement vers l’impérialisme américain reflète la position de la classe privilégiée des couches sociales petites bourgeoises que les SR représentent. Le gros de leurs membres est issu des couches plus affluentes de la classe moyenne pro-occidentale : les universitaires, les étudiants mieux lotis, les militants des ONG et les responsables des syndicats « indépendants » parrainés par l’Occident.

Ils sont indifférents aux aspirations sociales et démocratiques de la classe ouvrière et hostiles au renversement révolutionnaire de l’Etat bourgeois égyptien et à la mise en place d’un gouvernement ouvrier luttant pour une politique socialiste. Leur objectif est de refaçonner le capitalisme égyptien de façon à renforcer leur influence et à accroître leur richesse.

Les travailleurs et les jeunes doivent tirer des conclusions sérieuses des expériences amères qu’ils ont vécues ces derniers mois avec les forces réactionnaires promues par les SR. Cette organisation doit être considérée pour ce qu’elle est: une organisation qui mène la classe ouvrière d’un désastre à l’autre et qui, en dernière analyse, est un ennemi de la révolution au même titre que les forces qu’elle cherche à promouvoir.

(Article original paru le 6 décembre 2012)