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Les sidérurgistes de Florange trahis par les syndicats et le gouvernement français

Par Pierre Mabut
5 décembre 2012

Vendredi dernier, le gouvernement du Parti socialiste (PS) a capitulé devant le sidérurgiste ArcelorMittal, mettant en péril les 629 emplois liés aux hauts fourneaux du site de Florange dans l’Est de la France.

Le président, François Hollande, a fait marche arrière après avoir proféré la menace d’une « nationalisation provisoire » lors d’une réunion mardi dernier, 27 novembre, avec le PDG d’ArcelorMittal, Lakshmi Mittal, qui envisageait de fermer d’ici le 1er décembre les deux hauts fourneaux de Florange. Au lieu de cela, le gouvernement a signé un accord avec ArcelorMittal dont il refuse de divulguer les termes. Les premiers commentaires suggèrent que l’usine de Florange poursuivra toutefois ses projets de plan de départ « basé sur le volontariat ».

Le gouvernement a annoncé des projets d’investissement dans l’usine d’un montant indéterminé. Ces projets sont liés au programme européen appelé ULCOS (Ultra-Low Carbon Dioxide Steelmaking) qui permet une réduction de 50 pour cent des émissions de gaz à effets de serre et une meilleure rentabilité. Ceci devrait débuter à une date ultérieure non spécifiée. Entre-temps, les hauts fourneaux restent éteints. Le premier ministre, Jean-Marc Ayrault a annoncé que Mittal avait accepté d’investir 180 millions d’euros (235 millions de dollars) dans l’usine.

Les sidérurgistes de Florange ont réagi à l’accord en le qualifiant de trahison. Ils sont, à juste titre, sceptiques quant aux promesses de Mittal qui se sont révélées être fausses dans le passé. En 2008, Mittal avait promis au président précédent, Nicolas Sarkozy, d’investir 320 millions d’euros dans l’usine soeur de Gandrange et qui n’ont jamais été versés. Il a fermé le site en provoquant la perte de milliers d’emplois.

Le PS et ArcelorMittal sont en train de serrer les rangs en tentant de promouvoir l’accord. Le député PS du département, Michel Liebgott, a dit que l’accord était « une bonne nouvelle tout de même, » tandis qu’ArcelorMittal l’a salué comme étant « un bon accord » en soulignant que l’effectif sera réduit conformément à un accord négocié avec les syndicats « sur une base de volontariat. »

Les syndicats n’ont pas réfuté l’affirmation. Le responsable fédéral du syndicat Force Ouvrière métaux (FO), Frédéric Souillot, s’est déclaré « satisfait » de l’accord.

Edouard Martin, représentant syndical à Florange de la Confédération française démocratique du Travail (CFDT), a accusé le gouvernement de « mentir tout au long » en disant que « la nationalisation était acquise. »

Cette issue révèle au grand jour la faillite politique de ceux qui prétendent que le PS ou le ministre du Redressement productif, Arnaud Montebourg – qui a mené les négociations avec ArcelorMittal et qui a proposé le projet de « nationalisation provisoire » – pourraient, sous la pression, venir en aide aux travailleurs. Il a affirmé avoir deux repreneurs éventuels à qui l’Etat pourrait vendre l’usine après l’avoir acquise temporairement.

Les syndicats et les partis politiques de la droite et de la « gauche » bourgeoise ont lancé une campagne de soutien aux projets de Montebourg pour une « prise de contrôle temporaire de l’Etat pour permettre à un opérateur industriel de reprendre l’activité de l’ensemble du site. »

Montebourg a présenté une « prise de contrôle temporaire de l’Etat » comme l’unique solution après que Mittal a refusé de vendre le laminoir lucratif et les activités des produits sidérurgiques finis à Florange – sans lesquels on ne peut trouver aucun acquéreur intéressé.

Montebourg a soulevé la question de la nationalisation en premier lieu parce que le PS est profondément impopulaire après avoir entrepris des suppressions d’emplois et des coupes dans les dépenses sociales à grande échelle, et que la classe dirigeante craint une explosion sociale s’il acceptait la destruction catégorique des emplois des sidérurgiques. La cote de popularité de Hollande a chuté à 36 pour cent dans les derniers sondages. 71.500 personnes sont venues grossir les chiffres du chômage annoncés en octobre en France, en dépassant les 3 millions atteints en septembre.

La manoeuvre de la nationalisation du PS a été une tentative cynique de présenter sous une étiquette de « gauche » une politique utilisant les fonds publics pour acquérir une entreprise, attaquer les travailleurs et trouver un nouveau repreneur pour la société. Ceci n’a absolument rien à voir avec une nationalisation socialiste – c’est-à-dire la transformation de l’entreprise en une entité publique garantissant à ses salariés des emplois stables et utiles. Une telle politique ne peut être imposée de nos jours que par une lutte révolutionnaire contre la bourgeoisie, comme le montre clairement l’expérience de Florange.

En tout 82 parlementaires du PS et du parti des Verts ont adressé au président Hollande une lettre de soutien à la proposition de Montebourg. Ils font référence au renflouement de 2009 de l’industrie automobile américaine par le président Obama comme étant un exemple à suivre : « Sa [Obama] réussite prouve que c’est par une action pragmatique et non pas idéologique que l’on peut intervenir dans l’économie de la mondialisation. »

En fait, cette lettre prouve avant tout le caractère réactionnaire des projets de « nationalisation provisoire » de Montebourg. Le sauvetage de l’automobile en 2009 par Obama avait impliqué la fermeture de plusieurs usines et l’imposition d’énormes suppressions d'emplois, de réduction des retraites et des salaires – qui ont été réduits de 50 pour cent pour les travailleurs nouvellement embauchés. Le fait que ceci ait été choisi comme modèle pour une politique du PS souligne le caractère fondamentalement anti-ouvrier de la politique du PS.

Le Parti communiste français (PCF) a tenté de promouvoir les projets du PS en envoyant une lettre à Hollande pour soutenir une reprise de Florange par une entreprise publique ou mixte. Il y est fait état de « l’importance de cette question de la sidérurgie pour la compétitivité de notre économie... On ne peut pas, on ne doit pas laisser ce financier cynique dépecer nos atouts nationaux. »

Mais, au bout de quelques jours, des demandes de nationalisation se sont fait entendre de la part d’une série d’entreprises touchées par la crise économique. Les travailleurs des chantiers navals STX-France dont le carnet de commandes est vide et qui appartiennent déjà à 33 pour cent à l’Etat ont exigé que le chantier soit repris à ses propriétaires coréens et qu’il soit nationalisé. Il y a également eu des demandes de nationalisation de la filiale énergétique de la raffinerie de pétrole suisse Petroplus en faillite près de Rouen – après que les projets de Montebourg de la vendre au fonds libyen d’investissement ont échoué.

Les travailleurs du constructeur automobile PSA, qui sont confrontés à une suppression de 8.500 emplois et où les syndicats ont abandonné toute perspective pour la défense des emplois, pourraient aussi faire de même.

Cette réaction à fait paniquer la classe dirigeante et l’Etat. En l’espace de quatre jours, le gouvernement PS a abandonné tout discours de « nationalisation provisoire » et cherché à rapidement retirer de l’agenda politique la question de la nationalisation.

Laurence Parisot, la présidente du Medef (Mouvement des entreprises de France) a réagi de manière hystérique aux projets de « nationalisation provisoire ». « C’est une expropriation » a-t-elle dit. « Toute notre société est construite sur un principe essentiel, celui du droit de propriété… ébranler ce principe comme ça, à la va vite, c’est très grave, et en plus, ne l’oublions pas, c’est très coûteux. »

Bien que Montebourg ait obtenu le soutien du président Hollande pour une « nationalisation provisoire », le gouvernement était partagé sur la question. Le premier ministre Ayrault et le ministre du Travail et de l’Emploi, Michel Sapin, étaient contre. Sapin a fait remarquer : « Qu’est-ce-que c’est cette histoire, que l’Etat produit de l’acier ? On n’est pas en Union soviétique. »

Les ministres du gouvernement s’en sont aussi pris à Montebourg pour avoir critiqué Lakshmi Mittal d’avoir recouru au « chantage et à des menaces » lors des négociations et pour l’avoir décrit comme quelqu’un d’indésirable. Ils ont dit que ceci mettait en danger les 20.000 emplois d’ArcelorMittal en France.

Au cours du week-end, Montebourg aurait remis sa démission à Hollande, mais Hollande a refusé de l’accepter.

(Article original paru le 4 décembre 2012)