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Dans le contexte de la crise économique grandissante, l’Irlande a voté « Oui » au traité budgétaire

Par Jordan Shilton
4 juin 2012

Le référendum d’hier en Irlande sur le traité budgétaire de l’Union européenne a été approuvé à 60 pour cent. Mais, un vote qui a été présenté comme garantissant l’avenir économique de l’Europe ne fera rien de la sorte. Se tenant dans le contexte d’une baisse spectaculaire des cours boursiers partout en Europe et internationalement, le vote a été marqué par les craintes d’une récession et des craintes sur la survie même de l’euro.

Loin de représenter une approbation populaire des mesures contenues dans le volet fiscal, ce vote ne reflète que les effets d’une campagne d’intimidation fondée sur des affirmations selon lesquelles une catastrophe économique serait la conséquence d’un « Non ». Ceci a été associé à l’absence d’une quelconque véritable alternative offerte par la stratégie même de la campagne en faveur du « Non » et qui était fondée sur la tentative de soutirer des concessions de l’UE en faisant montre d’une opposition.

Le manque d’enthousiasme pour le traité a été révélé par la très faible participation qui a, à peine, dépassé 50 pour cent de l’électorat – signifiant que moins d’un tiers des électeurs inscrits approuvent le traité.

A l’annonce des résultats, vendredi après-midi, les places boursières mondiales étaient en chute libre. La veille du vote, la Commission de l’UE a publié un avertissement quant à la capacité de l’Irlande de rembourser la montagne de dettes bancaires contractées par l’Etat en 2008.

La commission a souligné que bien que Dublin ait respecté tous les objectifs intermédiaires de son programme de sauvetage, « les conditions de marché difficiles et la détérioration de la qualité des actifs restant à vendre pourraient compromettre la réalisation de futurs objectifs de désendettement. »

Fin mars, le gouvernement avait été en mesure de négocier un arrangement lui permettant grâce à l’émission d’obligations à long terme, de verser 3,1 milliards d’euros à l’Anglo Irish Bank en difficulté. Mais ceci n’avait rien fait pour résoudre la crise sous-jacente de l'économie irlandaise, sans aucun espoir de reprise sensible en vue.

Le rapport de la Commission de l’UE prédit que la croissance de l’économie irlandaise sera quasi inexistante cette année, à 0,5 pour cent. En 2013, il prédit une croissance de 1,6 pour cent – nettement inférieure à l’évaluation de 2,2 pour cent réalisée en début du mois par le gouvernement. La commission a remarqué que les évolutions au sein de la zone euro seraient susceptibles d’entraîner une croissance économique plus lente, mais qu’une récession était plus probable. Ceci nécessiterait un renforcement de la rigueur qui a déjà résulté depuis 2008 à des coupes des dépenses publiques s’élevant à près de 30 milliards d’euros.

Les craintes quant à la stabilité de la zone euro se sont concentrées sur une éventuelle sortie de l’euro de la Grèce et les « contagions » attendues de longue date sont déjà visibles en Italie, en Espagne et en Irlande. Les obligations du gouvernement espagnol sur 10 ans se rapprochent de plus en plus d’un taux de 7 pour cent, niveau auquel l’Irlande avait obtenu son aide de 85 milliards d’euros en 2010.

Malgré les tentatives des représentants du gouvernement et d’autres appelant à voter « Oui » dans le but de présenter l’Irlande comme étant différente du reste de la périphérie de l’UE, la réalité est tout autre. En 2011, la croissance économique très limitée de l’Irlande était entièrement tributaire de l’économie européenne en général. Les exportations comptaient pour la vaste majorité de la croissance, et la consommation à l'intérieur du pays avait chuté de manière spectaculaire suite aux réductions des dépenses publiques. Un total de 70 pour cent de ces exportations étaient le fait des investisseurs étrangers.

Le traité budgétaire, qui est pleinement soutenu par l’élite dirigeante européenne, autorise la réduction des déficits budgétaires à 0,5 pour cent du PIB et énonce des peines sévères en cas de violation de cette disposition. Les plans d’austérité actuels de Dublin visent à réduire le déficit budgétaire à 3 pour cent du PIB d’ici 2015, ce qui signifie que davantage de milliards d’économies devront être trouvés en vue de se conformer aux modalités de l’accord.

Il existe des doutes sérieux dans les cercles financiers sur la question de savoir si l’Irlande, compte tenu de la dégradation de sa performance économique, sera en mesure de vendre les obligations gouvernementales à la fin de l’année comme prévu . Un récent article paru dans le Financial Times fait remarquer que les rendements des obligations gouvernementales à neuf ans avaient franchi les 7 pour cent pour la première fois depuis le début de l’année. A moins de pouvoir lever des fonds sur les marchés internationaux d’ici le début de 2013, l’Irlande aura besoin d’un deuxième renflouement à l’expiration de son actuel programme à l’automne.

Un tel renflouement risque de ne pas se concrétiser. Et, si c’était le cas, il ne ferait que préparer le terrain à des attaques encore plus brutales contre la population laborieuse. En 2014, l’Irlande devra lever un total de 18 milliards d’euros pour couvrir les coûts actuels de renflouement et le remboursement des dettes de la banque. Imposer un fardeau plus lourd que cette somme signifierait que les mesures d’austérité appliquées jusqu'ici sont dérisoires comparées à ce qui va suivre.

L’establishment politique de l’Irlande n’a nullement l’intention de changer de cap; il va continuer à exiger que la classe ouvrière supporte les frais. L’actuel Taoiseach (le premier ministre), Enda Kenny, et son gouvernement ont adopté les mesures pour la « croissance » partout en Europe, y compris les réformes structurelles et les attaques contre les conditions de travail et de salaire. Le ministre des Dépenses publiques, Brandan Howlin, supervise un examen des salaires dans le service public qui vise à réduire le coût de la masse salariale d’au moins 75 millions d’euros d’ici 2012. Ceci a été rendu possible par l’accord connu sous le nom de Croke Park Agreement et en vertu duquel les syndicats ont accepté à partir de 2010 de ne pas faire grève pendant quatre ans.

Le gouvernement veut aussi garantir que le taux extrêmement faible de l’impôt sur les sociétés de 12,5 pour cent est maintenu afin de promouvoir les investissements des entreprises transnationales dans le pays. Lors d’un débat organisé avant le référendum de jeudi par la chambre américaine de commerce en Irlande, Kenny a cherché à rassurer les investisseurs en disant que le traité budgétaire n’imposerait pas des fardeaux supplémentaires aux entreprises.

Des mesures pour réduire davantage les coûts des entreprises internationales sont réclamées dans les cercles dirigeants. Les chiffres publiés la semaine passée positionnent l’Irlande à la vingtième place d’une liste établie à partir d’enquêtes menées par des dirigeants d’entreprises et évaluant la compétitivité mondiale. L’Irlande arrive au premier rang dans les secteurs de la « flexibilité et de la capacité d’adaptation de la main-d’oeuvre », un euphémisme signifiant bas salaires et emplois précaires associés à de forts taux de chômage. Le pays est également arrivé en tête pour « l’incitation à l’investissement » et « l’approche à la mondialisation », une fois de plus des indices qui montrent l’acceptation totale par la classe dirigeante irlandaise de la domination du capital financier international.

L’article du RTE qui a relaté ces statistiques a toutefois noté avec une certaine inquiétude que « Singapour et Israël, deux des principaux pays avec lesquels nous rivaliserions pour attirer des investissements, sont placés respectivement au 4ème et au 18ème rang. »

Le seul moyen de rendre l’Irlande internationalement compétitive avec ces pays est de détruire tout ce qui reste du système social, en attaquant davantage la réglementation du travail et en réduisant les salaires – une intensification de la politique de la contrerévolution sociale qui a provoqué une baisse record du niveau de vie sur l’ensemble du continent. Malgré le « Oui », ceci ne fera que renforcer l’opposition au sein de la classe ouvrière irlandaise à l’encontre de l’élite dirigeante et de ses partis.

(Article original paru le 2 juin 2012)