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Les syndicats des enseignants de l’Ontario visent l’entente au rabais

Par Carl Bronski
14 novembre 2012

La Fédération des enseignants des écoles secondaires de l’Ontario (FEESO) avait remis à lundi dernier les actions de revendication des enseignants du secondaire de Toronto et de six autres districts visant à s’opposer à une loi du gouvernement libéral provincial qui réduit les salaires réels et impose d’autres concessions aux enseignants du secteur public.

Adopté en septembre, le projet de loi 115 (Putting Students First Act) fait partie du plan d’austérité draconien du premier ministre Dalton McGuinty qui a pour but de réduire le budget de l’Ontario de 15 milliards de dollars sur les quatre prochaines années en gelant les salaires des travailleurs du secteur public et en réduisant le financement des services publics. Vingt-quatre autres conseils scolaires, dont les membres font aussi partie de la FEESO, pourraient déclencher la grève, ou être mis en lockout, à la fin du mois.

Le budget d’austérité du gouvernement, adopté au printemps dernier avec l’appui du Nouveau Parti démocratique de l’Ontario (NPDO), réduit le financement du système de santé public, ferme des écoles et retire des centaines de millions de dollars des programmes d’aide sociale. Mais les plus importantes réductions du budget se trouvent dans le gel de salaire de 1,2 million de travailleurs du secteur public de la province, soit les fonctionnaires, les enseignants, les infirmières, le personnel de soutien des hôpitaux et les cols bleus.

Des responsables du Syndicat des employés de la fonction publique de l’Ontario (SEFPO) ont déjà annoncé qu’ils allaient au moins accepter un an de gel salarial. Quant au président de la Fédération du travail de l’Ontario (FTO), Sid Ryan, il a utilisé l’exemple des conventions collectives signées en septembre par le syndicat des Travailleurs canadiens de l’automobile (TCA), qui faisaient des concessions à Ford, General Motors et Chrysler, pour montrer ce qui était possible avec la négociation.

Pour ce qui est des enseignants, le projet de loi 115 demande que leurs syndicats négocient des ententes au rabais avec les 31 conseils scolaires de la province d’ici le 31 décembre. Selon le modèle établi par le gouvernement, ces ententes doivent comporter un gel salarial de deux ans, une plus longue période avant l’obtention d’augmentations salariales basées sur l’ancienneté, la moitié moins de congés de maladie, la suppression du droit d’accumuler les congés de maladie, trois jours de perfectionnement professionnel de plus non payés et l’illégalisation de la grève. Ce modèle de négociation est basé sur des ententes ratifiées cet été par deux syndicats des écoles primaires des conseils scolaires francophones et catholiques.

Bien que les enseignants pouvaient légalement sortir en grève mercredi dernier, le président du syndicat, Ken Coran, ne permettra que des « actions de revendication » de type « grève administrative ». La FEESO va conseiller aux enseignants de ne plus se présenter aux réunions d’équipe, de ne répondre aux courriels que durant les heures de travail et de ne plus superviser les étudiants hors des salles de classe. Jusqu’à maintenant, la centrale syndicale n’a pas dit aux professeurs de cesser l’entraînement des équipes sportives, encore moins l’enseignement en général.

Lorsqu’on lui a demandé si une grève complète était possible, Coran a répondu que « ça ne serait dans l’intérêt de personne ». L’annulation de dernière minute des actions symboliques qui avaient été prévues mercredi dernier visait à préparer le terrain pour des négociations avec le gouvernement sur les concessions à faire. Le recul de Coran, pas vraiment inattendu, a été accueilli par le ministre de l’Éducation, Laurel Broten. Pour sa part, la Fédération des enseignants de l’élémentaire de l’Ontario (FEEO) a conseillé à ses 76 000 membres d’augmenter la « pression » sur le gouvernement en n’inscrivant que le minimum sur les bulletins des élèves.

La FEESO et la FEEO sont des partisans enthousiastes du Parti libéral provincial pro-patronal depuis de nombreuses années. La bureaucratie syndicale a fait campagne pour McGuinty dans trois élections et l’a présenté comme le « premier ministre de l’éducation ». Coran a déjà indiqué que son syndicat était d’accord avec le gel salarial et qu’il ne souhaitait négocier que les hausses reliées à l’ancienneté. Le président de la FEEO, Sam Hammond, a qualifié les menaces de McGuinty de « la plus importante attaque sur la négociation collective et les travailleurs de la fonction publique » de toute la vie de ses membres. Néanmoins, Hammond n’a pas rejeté la possibilité de continuer à appuyer les libéraux.

L’attaque des libéraux sur les travailleurs de la fonction publique a plongé le gouvernement dans une profonde crise. En tant que gouvernement minoritaire, les libéraux dépendent du soutien des conservateurs ou des néo-démocrates pour se maintenir au pouvoir. Ayant bénéficié des votes du NPDO le printemps dernier pour passer leur budget d’austérité, les libéraux espèrent maintenant obtenir l’appui du chef conservateur Tim Hudak pour entériner une loi, inspirée du projet de loi 115, qui viendrait geler les salaires d’un près d’un demi-million d’autres travailleurs du secteur public. Hudak a cependant exigé que les syndicats fassent des concessions encore plus importantes.

Il y a une certaine division du travail dans la majorité parlementaire qui rassemble les trois partis de la grande entreprise. Tandis que les néo-démocrates se sont alliés avec les Libéraux pour s’assurer du passage du budget du printemps dernier, il y a eu un accord tacite selon lequel les projets de loi subséquents concernant des mesures anti-ouvrières provenant de ce budget seraient mieux mis en oeuvre par une alliance des libéraux et des conservateurs. Cela permettrait aux conservateurs de Hudak d’amener les propositions du gouvernement encore plus à droite tout en donnant de la marge de manœuvre au NPDO pour qu’il puisse se présenter comme un « ami des travailleurs ». Autrement dit, pour lui permettre encore plus facilement de collaborer avec la Fédération des travailleurs de l’Ontario afin de détourner l’opposition des travailleurs au programme d’austérité du gouvernement vers des manifestations inefficaces comme celles qui ont été annoncées par le syndicat des professeurs.

Reprenant son rôle du printemps dernier, le NPDO a refusé de s’opposer, même en paroles, aux demandes des libéraux que les travailleurs sacrifient leurs salaires afin d’équilibrer le budget ou leurs affirmations selon lesquelles les services doivent être sacrifiés. La chef néo-démocrate de la province, Andrea Horwath, a souvent répété que sa principale inquiétude vis-à-vis le fait que les Libéraux imposent un gel salarial par un décret gouvernemental est qu’il pourrait être battu par les tribunaux et ainsi coûter cher au gouvernement.

On comprend pourquoi Horwath fait attention lorsqu’elle s’en prend à McGuinty, vu que ses politiques rappellent celles que son parti a imposées – un gel salarial associé à des départs sans compensation pour les travailleurs du gouvernement – lorsque le NPD ontarien a formé le gouvernement sous Bob Rae au début des années 1990. Le « contrat social » de Rae a coupé plus de 2$ milliards de la masse salariale du gouvernement et a généré beaucoup de ressentiment dans la classe ouvrière.

Dans la présente situation, Horwath préfère largement que McGuinty s’entende avec le Parti conservateur, qui est viscéralement anti-syndicat, afin de fournir à son gouvernement minoritaire les votes dont il a besoin pour imposer des ententes au rabais sur les travailleurs du secteur public.

Vers la fin du mois dernier, McGuinty a annoncé qu’il quitterait son poste de premier ministre. Ensuite, après que les néo-démocrates et les conservateurs ont exprimé une opposition de routine, il a immédiatement fermé le parlement provincial afin de donner du temps à son gouvernement pour conclure un accord avec Hudak ou les différentes bureaucraties syndicales.

Les autorités syndicales, qui avaient feint l’indignation lorsque les conservateurs fédéraux du premier ministre Stephen Harper ont prorogé deux fois le parlement à Ottawa, ont accueilli avec enthousiasme la soudaine « pause » de McGuinty. Sans la moindre critique quant au caractère antidémocratique des manœuvres de McGuinty, Ken Lewenza, le président des TCA, qui représente 15 000 travailleurs du secteur public ontarien, a dit : « Je pense que nous devons en tirer avantage. Nous devons trouver un moyen d’avoir un accord négocié plutôt qu’une entente établie par les tribunaux. »

La FEESO a rapidement publié un communiqué qui remerciait très chaleureusement McGuinty « pour ses années de service public en Ontario ». La déclaration félicitait également son gouvernement pour avoir instauré « plusieurs changements progressistes lors des neuf dernières années. Ensemble, le premier ministre et les partenaires de l’éducation ont accompli beaucoup pour le système d’éducation public de l’Ontario. »

Le 3 novembre, le président de la FEESO, Coran, a déclaré que l’impasse avec libéraux pourrait être réglée « en une heure » si le gouvernement permettait à son syndicat de prendre en charge à sa place le régime d’avantages sociaux des professeurs ainsi que tout le passif financier dans le plan qui est présentement mis de l’avant par le gouvernement. Coran affirme que la transaction ferait économiser 419 millions $ au gouvernement, permettant ainsi aux conseils scolaires d’avoir plus de marge de manœuvre pour négocier les salaires. La proposition a été louangée par le Globe and Mail, le porte-parole traditionnel des financiers de Bay Street.

Les implications de ce propose la FEESO ne sont pas toutes claires. Lorsque le syndicat des Travailleurs unis de l’automobile a pris le contrôle du régime d’avantages sociaux des trois grandes compagnies de l’auto aux États-Unis il y a plusieurs années, les frais payés par les travailleurs ont augmenté tandis que les avantages ont été réduits. Ce qui est clair est que le syndicat des enseignants des écoles secondaires a capitulé devant les demandes de concessions du gouvernement. Il présente positivement le transfert du régime d’avantages sociaux comme un moyen de solidifier la tentative des libéraux d’imposer des mesures d’austérité et d’offrir aux bureaucrates syndicaux de nouvelles possibilités d’enrichissement en tant que maîtres de la caisse du régime.

(Article original paru le 8 novembre 2012)