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Les travailleurs et les jeunes de Barcelone discutent de la rigueur

Par une équipe reporters du WSWS
5 octobre 2012

L’Espagne est en train de subir une récession à double creux. Le gouvernement droitier du Parti populaire (PP) du premier ministre Mariano Rajoy s’est assuré un renflouement des banques de 100 milliards d’euros et devrait bientôt exiger encore plus d’argent.

L’Espagne a promis de ramener le déficit public de 8,5 pour cent du BPI l’année dernière à 6,3 pour cent cette année et à 4.5 pour cent en 2013. La semaine passée, Rajoy a présenté un nouveau train de mesures d’austérité qui réduiront drastiquement de 40 milliards d’euros les dépenses générales. Dans le même temps, le gouvernement est en train de réformer, avec la collaboration des syndicats, les lois en matière de travail afin de faciliter et de rendre moins cher pour les entreprises le licenciement des travailleurs, la réduction des salaires et la fin des conventions collectives.

La dette publique du pays a, pour la toute première fois depuis toujours, passé la barre des 800 milliards d’euros, soit l’équivalent de 75,9 pour cent du PIB. Les trois quarts de la dette incombent au gouvernement national et un quart aux régions. La région la plus endettée est la Catalogne (5,8 milliards d’euros).

Malgré son conflit amer avec le gouvernement du PP à Madrid, le gouvernement de la Catalogne vise à faire payer la crise économique à la classe ouvrière. La région a servi de laboratoire aux coupes sociales. Au cours de ces deux dernières années, elle a imposé d’énormes réductions dans l’éducation, les soins de santé et les salaires du secteur public, auxquelles se sont ajoutées d’autres coupes sociales.

Les mesures d’austérité imposées par la région ont aggravé la pauvreté dans un pays qui souffre déjà de 25 pour cent de chômage et plus de 50 pour cent chez les jeunes. L’inégalité sociale atteint des niveaux record.

La crise sociale suscite des manifestations presque quotidiennes des travailleurs partout en Espagne et auxquelles la police réagit de plus en plus brutalement.

Le gouvernement catalan fait pression pour accéder à l’indépendance, non pas pour supprimer les coupes sociales mais pour rejeter sa crise sociale sur les régions les plus pauvres d’Espagne. Une manifestation qui s’est tenue la semaine dernière dans le but de faire pression sur les partis politiques afin qu'ils s'engagent pour l’indépendance a obtenu le soutien d’un million et demi de Catalans, soit un quart de la population.

A Barcelone, une équipe de reporters du World Socialist Web Site a parlé de ces questions avec des travailleurs et des jeunes. Compte tenu que les résultats des sondages ont indiqué que plus de la moitié de la population voterait en faveur de l’indépendance lors d’un référendum, ce qui a été particulièrement intéressant chez les personnes interrogées (choisies au hasard) est la compréhension que les appels à l’indépendance sont une « diversion des véritables problèmes. »

TonjTonj, étudiant en philosophie

A l’université de Barcelone, Tonj, étudiant en philosophie, a dit que la réponse aux attaques de la troïka (l’Union européenne, le Fonds monétaire International et la Banque centrale européenne) était « de rompre avec le capitalisme. »

« Nous ne pouvons pas demander aux mêmes politiciens qui détruisent l’ensemble du système de protection sociale de nous venir à l’aide. C’est à nous de régler les problèmes. J’opte pour un mouvement qui se base sur des assemblées, organisées localement et horizontalement, qui essaient de briser la dynamique de la représentation et du parlementarisme.

« Nous ne pouvons pas réformer quelque chose qui présente une contradiction innée fondée sur une croissance et une exploitation continue et qui place le capital et l’argent au-dessus de la vie des gens. »

Lorsqu'on lui a fait remarquer que l’histoire démontre que, pour les travailleurs et les jeunes, le seul moyen de rompre avec le capitalisme est de le faire à travers un parti socialiste révolutionnaire, Tonj a dit qu’il n'était pas d’accord et a exprimé des illusions anarchistes. « Le fait d’adopter la logique du parlementarisme et des majorités c’est être piégé dans le même problème, » a-t-il dit.

A la question de savoir si les bolchéviques avaient défendu le capital, Tonj a souri et a répondu, « Je ne connais pas grand-chose à la Révolution russe. Je pense que nous devons recommencer de toute manière à nous organiser localement et à défendre l’autogestion dans nos propres quartiers. »

Les reporters du WSWS ont souligné l’échec des Indignados (Indignés ou Mouvement M-15). En lançant le 15 mai 2011 leurs revendications en faveur d’un changement radical en Espagne ils avaient attiré un certain soutien populaire. Mais le mouvement ne disposait d’aucun moyen pour réaliser un tel changement étant donné que son interdiction de toute « politique » avait en réalité signifié l’exclusion d’une politique socialiste et désarmé la classe ouvrière face à l’offensive bourgeoise.

La conséquence en a été que la troïka a été en mesure d’imposer davantage de mesures d’austérité. Sans leur propre perspective de classe, les travailleurs sont impuissants a fait remarquer l’un des reporters.

En réponse Tonj a dit, « Les Indignés ont attiré toutes sortes de gens, des plus anticapitalistes aux plus réformistes, des étudiants qui ne peuvent pas payer leurs frais d’inscription aux hommes d’affaires qui en ont marre de payer des impôts. Ce qui nous avait tous unis, c’était la colère. Ce qui était bien avec les les Indignés, c'était de créer de la solidarité entre nous. »

Au sujet de l’indépendance de la Catalogne, Tonj a dit que les nationalistes « ont exploité les sentiments des gens qui pensent qu’ils vivront mieux [dans un Etat indépendant]. Ils oublient les mesures d’austérité qu’eux-mêmes ont imposées en parlant de l'ennemi à l'extérieur. »

« Avec l’argument de l’indépendance c’est la même histoire. Certains disent l’indépendance d’abord, puis la lutte pour une société meilleure. C’était la même histoire en 1936 – lutter contre les fascistes puis la révolution. Maintenant nous avons besoin d’une perspective mondiale. »

ChristianChristian et Ricard

Ricard, qui étudie aussi la philosophie, a dit, « Je suis infirmier et je travaille moitié moins que l’année dernière. Ils ont supprimé notre prime de Noël qui représentait près d’un dixième de mon salaire. De plus, ils ont rogné 5 pour cent de plus. »

En ce qui concerne les effets des coupes, il a expliqué, « Ils ne remplacent pas les arrêts maladie, ce qui signifie que les charges de travail sont plus importantes. Les listes d’attente sont plus longues pour les patients. Les syndicats essaient de conclure des accords avec les hôpitaux mais ils s’avèrent inutiles et les coupes sont quand même imposées. »

A une question posée sur l’indépendance de la Catalogne Cristian a dit, « C’est une manoeuvre politique de la droite catalane qui n’a rien à voir avec les gens ordinaires. » Ricard était d’accord avec lui.

Jordan, ambulancier de l’Hôpital Clinique de Barcelone, a dit, « Ils augmentent les impôts et détruisent notre niveau de vie en supprimant d’un trait tous les droits que nous avons acquis jusque-là. Tous les politiciens sont des voleurs. Ils réduisent les soins de santé des travailleurs et ils privatisent les hôpitaux.

La charge de travail a été réduite et ils nous ont négocié un ERE [Expediente de Regulación de Empleo – un plan de licenciement convenu avec les syndicats] pour virer la plupart d’entre nous. Ce mois-ci ils ont renvoyé 40 d’entre nous. Le mois prochain ils disent que davantage partiront. »

Les syndicats ne font absolument rien. Vous ne voyez pas qu’ils sont silencieux actuellement ? C’est la même vieille rengaine. »

Sergio, son collègue a dit, « Nous avons peur. Nous devons payer nos prêts, faire vivre nos enfants. L’indépendance sert à détourner l’attention des vrais problèmes. »

Jordan a ajouté, « C’est la réponse de la CiU [Convergencia i Unio, coalition dirigeante au gouvernement régional catalan] à la crise. C’est précisément ici en Catalogne qu’il y a le plus de politiciens voleurs et où le plus de coupes sociales sont imposées. Ce n’est pas simplement parce que Mas [Artur, le président régional] veut l’indépendance que cela veut dire que nous sommes tous derrière lui. C’est une énorme diversion de la crise économique. »

Devant l’Hôpital Clinique, Maria, une retraitée, nous a dit, « Nous les retraités pensons que les coupes ne nous affecteront pas, mais je ne suis pas de cet avis. Les jeunes sont les plus mal lotis. Jusque-là, j’ai survécu à la crise bancaire grâce à mes économies et en réduisant mes dépenses. D’autres n’ont pas cette chance. Ils vont certainement réduire ou éliminer les retraites ou les régimes de retraite individuels. L’un des deux sera supprimé. D’ici là, j’espère me trouver dans l’au-delà. »

Pilar, chauffeur de taxi a expliqué, « La crise signifie que je gagne la moitié de ce que je gagnais il y a cinq ans. Les coupes dans les soins de santé touchent tout particulièrement ceux qui comme moi sont plus âgés parce que nous devons aller plus souvent chez le médecin… et maintenant nous devons payer pour les médicaments. Ils devraient donner moins d’argent aux banques et plus à nous. »

(Article original paru le 3 octobre 2012)