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L’International Socialist Organization et les élections américaines de 2012

Par David Walsh
30 octobre 2012

L’International Socialist Organization (ISO) joue dans la vie politique américaine un rôle bien défini. Cette organisation traduit les circonstances et les préoccupations des couches plus aisées de la classe moyenne dans le langage de la politique de gauche libérale.

De ce fait, l’ISO opère politiquement comme un groupe d’action à l'intérieur et autour du Parti démocrate, cherchant à améliorer les opportunités offertes aux universitaires, aux politiciens identitaires, aux responsables syndicaux, aux conseillers des groupes de réflexion et des médias, aux membres titulaires d’instituts et aux journalistes « radicaux » ainsi qu’aux chercheurs qui constituent une grande partie de ses membres et de sa périphérie.

L’ISO n’est dans l'opposition et « socialiste » que dans la mesure où le milieu dans lequel elle opère et pour lequel elle s'exprime est mécontent de l’extrême concentration de la richesse et du pouvoir politique aux Etats-Unis. Les partisans du groupe aimeraient tout particulièrement voir renforcée la situation juridique et financière de l’appareil syndical et voir un plus grand nombre d’Afro-Américains et autres minorités ethniques, des homosexuels et des femmes occuper des postes dans la fonction publique, les universités et les conseils d’administration des entreprises. Dans la poursuite de ces objectifs, l’ISO réclame une augmentation des dépenses gouvernementales (politique keynésienne) et davantage de régulation des grands groupes.

Le fait que l’ISO se décrive elle-même comme socialiste et révolutionnaire tout en acceptant le système politique et économique existant confère aux déclarations de l’organisation leur caractère particulièrement hypocrite et mensonger.

Pour ce qui est des élections de 2012, l’ISO et sa publication, le Socialist Worker, critiquent Barack Obama et le Parti démocrate à partir de la trajectoire même du parti, en faisant campagne pour exercer davantage de pression sur les Démocrates afin que la classe moyenne supérieure de « gauche » puisse obtenir ce qu’elle veut.

La direction de l’ISO est extrêmement sensible au danger de l’émergence d’un mouvement populaire contre le capitalisme, en dehors du contrôle du Parti démocrate et des syndicats et elle pense qu’elle est à même de mieux bloquer un tel développement si elle dispose d’une liberté de mouvement.

Un récent article intitulé « Le problème de la politique du moindre mal » (« What’s Wrong With Lesser Evilism », socialistworker.org, 24 octobre 2012), démontre la fausseté des paroles et des actions du groupe.

La rubrique commence par « Est-ce que Barack Obama mérite votre vote ? C’est la question que les gens de gauche devraient se poser à l'approche du jour de l’élection. »

Non, là n'est pas la question. Les gens qui sont vraiment guidés par les idées socialistes devraient se demander et vont se demander ce qu'il faut faire contre ce système politique moribond qui permet à l’un ou l’autre millionnaire réactionnaire de prendre des décisions qui affecteront la vie de dizaines de millions de gens durant ces quatre prochaines années. Ils vont se demander quelle est la meilleure façon de déraciner ce processus antidémocratique qui sert les intérêts de l’oligarchie financière et patronale.

L’ISO, par contre, commence en acceptant implicitement la légitimité du système politique, des élections et du système bipartite.

Le commentaire du Socialist Worker poursuit en critiquant le magazine Nation qu’il compte parmi les « voix les plus politiquement libérales, voire radicales, » en raison de son soutien ouvert accordé à Obama et aux Démocrates.

Il réprimande les rédacteurs du magazine de la gauche libérale tant pour leurs prétentions injustifiées quant aux « réussites » d’Obama que pour leurs affirmations, pour reprendre les termes de l’ISO, que « nos mouvements seront mieux placés pour atteindre nos objectifs si les Démocrates contrôlent la Maison Blanche et le Congrès. »

En ce qui concerne le premier point, l’ISO accepte la position de Nation selon laquelle il y a eu quelques avancées limitées sous Obama, mais que (a) la Maison Blanche a par exemple « progressé terriblement lentement sur la question des droits LGBT [des lesbiennes, des homosexuels, des bisexuels et des transsexuels] », et (b) « qu’Obama avait dû être poussé constamment pour remplir la moindre de ses sa promesses, » comme dans le cas de son soutien pour le mariage entre personnes du même sexe.

Là encore, les intérêts sociaux impliqués sont évidents. Rien n’est dit sur les dizaines de millions de chômeurs et de gens sous-employés, de miséreux et de sans domicile fixe, ceux qui ont perdu leurs économies suite à l’effondrement des prix immobiliers ou dont les salaires et les prestations ont été réduits drastiquement. L’ISO est tout aussi indifférente aux conditions de vie de vastes sections des travailleurs que l’est la campagne officielle du Parti démocrate.

Ce qui est encore plus révélateur c’est le raisonnement suivi par l’éditorial de l’ISO en ce qui concerne la manière dont « nos mouvements » peuvent atteindre leurs objectifs. L’attitude de Nation, écrit le socialistworker.org, « permet aux Démocrates de virer de plus en plus vers la droite parce que la direction du parti sait qu’elle peut tenir pour acquises les voix progressistes. »

Ainsi donc, la tâche des « voix progressistes » n’est pas de lutter résolument en faveur d’une rupture avec les Démocrates en divulguant leur caractère impérialiste anti-classe ouvrière, mais d’éviter d’être tenues pour acquises par les dirigeants du Parti Démocrate. La querelle de l’ISO avec Nation, l’organe du libéralisme américain imbu de soi et bien nanti, s’avère être d’ordre tactique : comment se positionner pour que ses revendications soient prises au sérieux par l’un ou l’autre des deux partis patronaux du pays.

L’éditorial de l’ISO va encore plus loin. Il explique que le fait de « soutenir le moindre mal nécessite d’étouffer les critiques des militants et de la gauche – en dernière analyse, d’adapter les luttes aux besoins des Démocrates au lieu d’exiger que les Démocrates respectent les promesses qu’ils ont faites pour gagner des voix, ou en subir les conséquences. »

C’est on ne peut plus clair. La campagne de réélection d’Obama ne promet rien aux chômeurs, aux travailleurs de l’automobile (dont les salaires ont été réduits de moitié) et aux jeunes qui sont confrontés à un sombre avenir. Elle cherche toutefois à obtenir les voix des sections de la classe moyenne par des promesses relatives aux droits des homosexuels et des femmes, en rendant plus facile aux syndicats de conserver leurs adhérents, en offrant de meilleures opportunités aux « entrepreneurs » issus des minorités, etc. L’ISO existe, selon ses propres mots, pour exercer une pression sur les Démocrates pour qu’ils tiennent leurs promesses.

En tout état de cause, même le refus pour la forme du Socialist Worker de « la politique du moindre mal » et du Parti Démocrate est vide de sens et hypocrite. En pratique, l’ISO collabore au quotidien avec les Démocrates et leurs partisans au sein des syndicats, des « associations de droits civiques » et ailleurs.

L’organisation fournit des tribunes et met en avant des charlatans, comme Jesse Jackson et Al Sharpton et … le groupie d’Obama, John Nichols du magazine Nation. Elle invite des responsables syndicaux comme Sal Rosselli, le président du syndicat national des personnels de santé (National Union of Healthcare Workers, UHW-W) et anciennement le SEIU, un ardent partisan d’Obama en 2008, pour s’exprimer lors de ses conférences.

Il faut rappeler qu’en 2008, l’ISO avait tout fait pour soutenir publiquement Obama. L’organisation aimerait maintenant prétendre que ce n’était pas le cas.

En septembre de cette année, le socialistworker.org avait publié une interview avec le membre influent de l’ISO, Lance Selfa (« Que disent les socialistes sur les élections de 2012 ? ») L’interviewer anonyme commençait ainsi, « Beaucoup de gens avaient suivi les élections présidentielles en 2008 avec un sentiment d’espoir et d’attentes, mais les élections de 2012 se déroulent dans un climat très différent ? Pourquoi ? »

Dans sa réponse, Selfa fait remarquer qu’un sondage réalisé début 2009 accordait au président Barack Obama une forte cote de popularité, indiquant qu’une majorité des personnes interrogées « avaient dit qu’elles étaient sûres qu’Obama pourrait concrétiser toutes les principales promesses électorales… Cela semble faire une éternité, mais telles étaient les attentes de millions de personnes en 2009. »

C'est une réponse malhonnête de la part de Selfa. L’ISO avait fortement encouragé ces illusions en 2008-2009, comme le prouvent les faits.

Immédiatement après les élections, en novembre 2008, par exemple, le Socialist Worker, écrivait, « La victoire écrasante de Barak Obama à l’élection présidentielle est un tournant dans la politique américaine car un Afro-Américain assume la fonction suprême dans un pays qui s'est construit sur l’esclavage. »

Dans un article ultérieur, l’ISO remarque, « Il y a quatre ans, un voile de désespoir et de crainte s’était installé après la réélection de George W. Bush… Quatre ans plus tard, l’atmosphère ne pourrait être plus différente...»

« Dans ce sens, la liesse [populaire] pour célébrer la victoire d’Obama n’est pas uniquement due au fait qu'un camp a battu l’autre, mais c'est que l’on est en train d'écrire une nouvelle page d'histoire. »

L’ISO a prétendu fin 2008 que l’arrivée au pouvoir d’Obama signifiait que « la mainmise des conservateurs sur la politique américaine durant un quart de siècle tant sous les Républicains que les Démocrates a été brisée » et que l’intensité de la crise « pousserait inexorablement Obama vers un programme différent [c’est-à-dire progressiste]. »

L’organisation n’a jamais donné d'explication quant aux raisons qui ont fait qu'elle ait pu se fourvoyer à ce point. Elle n’éprouve aucune responsabilité envers ceux qui ont durement souffert sous le gouvernement Obama, aux Etats-Unis et à l’étranger. L’orientation générale de l’ISO n’a pas changé. Elle cherche simplement à s’adapter en 2012 au profond désenchantement envers cet homme dont elle avait, quatre ans auparavant, qualifié l’élection de percée historique.

En 2012, comme en 2008, la principale activité politique de l’ISO est de poursuivre les objectifs restreints des couches sociales qu’elle représente. Ce que cette « gauche » petite bourgeoise veut est en contradiction avec les intérêts des travailleurs. C’est pourquoi l’ISO est un fervent adversaire de l’indépendance politique de la classe ouvrière, perspective centrale d’un authentique mouvement socialiste et égalitaire.

(Article original paru le 25 octobre 2012)