La démocratie américaine en lambeaux

Par Barry Grey
23 avril 2013

Un seuil historique a été franchi avec l’imposition de l’état de siège à Boston. Pour la toute première fois, ce qui équivaut à une loi martiale a été instauré dans une grande ville américaine. Le vernis déjà écaillé d’une démocratie stable fondée sur des principes constitutionnels est en lambeaux.

Le lundi 15 avril, deux bombes ont explosé près de la ligne d’arrivée du Marathon de Boston en plein centre-ville. Trois personnes ont été tuées et plus de 170 ont été blessées, dont certaines gravement. Il s’agissait d’un acte criminel aux conséquences tragiques. Mais la violence, comprenant des actes d’homicide de masse et de catastrophes entraînant de considérables pertes de vies, est une caractéristique normale de la société américaine. Alors même que les événements étaient en train de se dérouler, une explosion survenue dans une usine au Texas, et liée selon toutes les apparences à des défaillances de sécurité, a coûté la vie à bien plus de personnes que les bombes qui ont explosé à la fin du marathon.

Il n’existe pas de précédent pour la mobilisation massive de l’armée, de la police et des services de renseignement qui a été organisée le 19 avril à Boston et dans les environs et qui a visé plus d’un million de personnes. Des milliers de policiers et de soldats de la Garde nationale lourdement armés ont envahi les rues, soutenus par des véhicules blindés dotés de mitrailleuses, des Humvees et des hélicoptères « Black Hawk ». Comme l’avait souligné le WSWS, la scène rappelait l’occupation américaine de Bagdad.

On avait dit aux gens de rester chez eux pendant que la police, l’arme au poing, procédait à des perquisitions appartement après appartement. Certains de ceux qui s’étaient aventurés à l’extérieur furent encerclés par la police et renvoyés chez eux. Tout le réseau de transport commun fut bouclé; le trafic ferroviaire le long du couloir Nord-Est fut paralysé ; l’activité commerciale interrompue et d’autres établissements publics fermés.

Boston – le berceau de la Révolution américaine, l’une des villes les plus libérales dans l’un des Etat les plus libéraux des Etats-Unis, le premier centre de l’enseignement supérieur – a été transformé en un camp retranché. Cette mobilisation effarante du pouvoir policier sur le plan fédéral, de l’Etat et local a été déployée pour traquer un jeune de 19 ans.

Jusqu’à présent, il n’y a eu aucune protestation au sein de l’establishment politique ou médiatique quant à ce verrouillage.

Après la capture du poseur de bombe présumé Dzhokhar Tsarnaev, le président Obama a publié tard dans la soirée un communiqué depuis la Maison Blanche dans lequel il a souligné le rôle joué par son gouvernement dans cette mobilisation d’Etat-policier. Il se vanta d’avoir « consacré toutes les ressources du gouvernement fédéral… pour accroître la sécurité suivant les besoins. » En ignorant la présomption d’innocence, il a fait référence au suspect arrêté et à son frère mort en parlant de « ces terroristes. »

Le ministère de la Justice a rapidement annoncé que le suspect ne bénéficiera pas des « droits Miranda », c’est-à-dire du droit de garder le silence et de réclamer un avocat avant de parler aux enquêteurs de la police. Au lieu de cela, il interrogerait « amplement » le jeune homme qui est gravement blessé non seulement sur des questions liées directement à la sécurité publique mais plus généralement sur « des questions concernant le renseignement ». Ceci crée un précédent pour refuser ces droits à toute personne arrêtée en vertu de la législation anti-terroriste qui, sous Obama, a déjà inclus des dissidents politiques tels les protestataires des mouvements Occupy Wall Street et anti-OTAN.

Encouragés par la mobilisation policière et militaire, les sénateurs républicains Lindsey Graham et John McCain ainsi que le député new-yorkais du Congrès Peter King, qui tous entretiennent d’étroites relations avec l’armée et les agences de renseignement, ont exigé qu’on donne à Tsarnaev le statut d’« ennemi combattant » et qu’il soit remis à l’armée.

Les événements de Boston ont mis à nu le modus operandi pour la mise en place de formes de régime dictatorial aux Etats-Unis. L’un ou l’autre acte de violence commis par des individus déséquilibrés ou mécontents, peut-être avec l’aide d’éléments au sein de l’Etat, est proclamé événement terroriste. Un état de siège est imposé qui suspend les droits démocratiques en établissant un contrôle militaire et policier.

Tous les organes d’Etat sont si profondément impliqués dans ces projets que très peu de choses doivent être changées dans les signes extérieurs de la vie politique. Il ne serait pas nécessaire de renverser le président ou de cesser les activités du Congrès. Ces institutions seraient volontiers prêtes à jouer le rôle qui leur serait imparti et l’imposition d’une dictature militaire serait approuvée par la Cour suprême des Etats-Unis.

Les médias continueraient simplement à faire ce qu’ils font normalement – fonctionner en tant que bras effectif de l’Etat, fournissant les justifications nécessaires tout en attisant dans l’opinion publique la crainte et la panique requises.

Le fait même que l’ensemble de l’establishment accepte que les normes démocratiques ne peuvent pas être sauvegardées face à la violence d’une poignée de gens témoigne du stade avancé de l’effondrement de la démocratie américaine.

L’ampleur de la riposte est tellement disproportionnée par rapport au niveau véritable de la menace qu’on ne peut s’empêcher de conclure que les attentats de Boston étaient le prétexte et non pas la cause du verrouillage. La mobilisation militaire et policière a été l’aboutissement de plus d’une décennie de planification intense et de renforcement incessant depuis le 11 septembre des forces répressive de l’Etat, et organisé sous le couvert de la « guerre contre le terrorisme. »

L’opération n’est pas une expression de force ou de confiance de la part de la classe dirigeante américaine. Au contraire, elle reflète la quasi panique de l’élite financière et patronale face à la montée d’un mécontentement social exacerbé par une extrême nervosité quant à la précarité des marchés financiers. Ce qui hante la classe dirigeante ce n’est pas la crainte d’une attaque terroriste mais l’angoisse d’un nouvel effondrement financier et la conséquence probable, des soulèvements sociaux massifs.

L’effondrement de la démocratie américaine a des causes profondes, la première étant le niveau stupéfiant de l’inégalité sociale. La démocratie ne peut pas être maintenue lorsque les 5 pour cent les plus riches de la population contrôlent 60 pour cent de la richesse. Lors du passage à une dictature militaire et policière, les formes de gouvernement se conforment à la réalité sociale sous-jacente du capitalisme américain.

Une autre cause fondamentale de la crise de la démocratie est l’éruption du militarisme américain. La puissance de l’appareil militaire et de renseignement a grossi énormément, surtout depuis la fin de l’Union soviétique alors que la classe dirigeante américaine s’est tournée vers l’agression militaire comme moyen de contrecarrer le déclin de sa position économique mondiale. L’armée de métier, isolée de la société en général et hostile à son encontre, a acquis une influence de plus en plus grande sur les affaires politiques et l’autorité civile. Comme toujours, la guerre impérialiste est incompatible avec la démocratie.

Le libéralisme américain a cessé d’exister en tant que tendance politique distincte. Le positionnement du Parti démocrate derrière la « guerre contre le terrorisme » ainsi que l’agression externe et la répression interne appliquées en son nom, ont clairement montré qu’il n’existe pas une section de la classe dirigeante qui soit prête à défendre les droits démocratiques. Le gouvernement Obama qui a étendu la politique droitière et antidémocratique du gouvernement Bush, est sans aucun doute le plus réactionnaire de l’histoire américaine.

Comme toujours, le rôle le plus minable est joué par les médias et leur personnel dirigeant. Dès le tout premier jour, ils ont transformés les ondes hertziennes en machine à rumeur continue. Ils ont lancé une affirmation non étayée après l’autre dans le but de semer la crainte et la panique pour justifier l’adoption de mesures d’Etat policier. Ils ont volontiers accepté d’autocensurer leurs articles conformément aux exigences des services de police. Comme le présentateur de la CNN, Chris Cuomo, le fils de l’ancien gouverneur démocrate de New York et frère de l’actuel gouverneur de cet Etat, l’a dit aux auditeurs, « Nous n’avons montré que les sources avec lesquelles les autorités se sentaient à l’aise. »

Les médias cherchent à créer une apparence de soutien populaire en faveur de mesures de type loi martiale. Mais la confusion initiale cédera à une inquiétude grandissante. Le brusque changement dans les formes de gouvernement créera une opposition au sein de la population, et en premier lieu au sein de la classe ouvrière.

Les conclusions appropriées doivent être tirées. L’inégalité sociale et la guerre – le résultat inévitable du capitalisme – sont incompatibles avec la démocratie. L’un ou l’autre doit céder – le capitalisme ou la démocratie. Telle est la question à laquelle est confrontée la classe ouvrière.

(Article original paru le 22 avril 2013)