France : Comment le groupe Lutte ouvrière contribue à la fermeture de l’usine automobile d’Aulnay

Par Antoine Lerougetel et Pierre Mabut
18 juin 2013

Le 17 mai, Jean-Pierre Mercier, délégué syndical CGT (Confédération générale du Travail) de l’usine PSA d’Aulnay-sous-Bois près de Paris, a apposé sa signature sous l’accord qui scelle la fermeture de l’usine automobile d’Aulnay d’ici 2014 et la perte, sur le plan national, de 11.200 emplois chez PSA. Mercier est un dirigeant de l’organisation de pseudo-gauche Lutte Ouvrière (LO).

Les autres syndicats représentés nationalement chez PSA, FO (Force ouvrière), la CFTC (Confédération française des travailleurs chrétiens), CFE-CGC (Confédération française de l’encadrement – Confédération générale des cadres) et le syndicat maison SIA, avaient déjà signé le 29 avril le plan de licenciement PSE (plan de sauvegarde de l’emploi) pour PSA pour l'ensemble de la France. Le plan prévoit la suppression de 2.500 emplois à Aulnay et 1.400 à l’usine de Rennes.

PSA a déclaré que pour les travailleurs d’Aulnay 1.850 emplois seraient disponibles sur différents sites en France, dont 1.090 à Poissy, 50 km plus loin, où des travailleurs intérimaires seront obligés de céder la place aux travailleurs d’Aulnay. 300 autres emplois éventuels ont été « identifiés » à la SNCF, la RATP et Aéroports de Paris (ADP). Pour le reste, ce sera ce que l'on appelle des départs volontaires.

La CGT a cependant conduit une grève de quatre mois de 200 travailleurs, qui a coûté au groupe la production de 14.000 Citroën C3. La grève, qui a aussi été soutenue par la section syndicale de la CFDT de l’usine, visait à créer l’impression de vouloir s’opposer à la fermeture de l’usine alors que cette grève ne concernait en fait que l’amélioration des indemnités de fermeture. Les principales revendications des syndicats portaient sur la garantie d’un CDI (contrat à durée indéterminée) pour tous les travailleurs reclassés, sur un dispositif de préretraite pour les travailleurs de plus de 55 ans et 130.000 euros de prime de départ. Rien de tout cela n'a été obtenu.

En fait, comme l’a dit directement Philippe Julien, secrétaire général CGT du site et autre dirigeant de Lutte Ouvrière, le but de la grève était seulement de « peser sur les négociations pour améliorer le PSE ».

L’objectif sous-jacent de la grève, que la dirigeante de LO, Nathalie Arthaud, a frauduleusement qualifiée de « victoire » est à présent évident. La grève n’allait pas contre la fermeture mais était un moyen de la faciliter. Comme le montre l’accord signé le 17 mai par Mercier, la grève visait à empêcher une véritable opposition en simulant l’apparence d’une lutte et en leurrant les travailleurs à vendre leur emploi pour une aumône. Elle propose à 130 travailleurs grévistes une indemnité supplémentaire de 20.000 euros s’ils quittent leur emploi d’ici le 31 mai, c’est-à-dire immédiatement.

Depuis la signature de cet accord, LO a entrepris de convaincre les autres travailleurs d’organiser quelque action pour obtenir les mêmes conditions – c'est à dire de vendre leur emploi pour la maigre somme de 20.000 euros de plus.

Un article publié le 7 juin sur le site internet de Lutte Ouvrière précise : « Mais, dans les deux semaines qui ont suivi, des centaines de discussions avaient lieu avec des travailleurs qui n’étaient pas dans la grève, ou ne l’avaient pas faite en entier, à qui les militants expliquaient que la seule voie pour obtenir les mêmes conditions était de s’organiser et de se mobiliser. »

Triomphalement LO déclare que finalement la direction a cédé et « a dû annoncer le mercredi 29 [mai], d’une voix blanche, que le protocole était ouvert à tous, et que les volontaires auraient jusqu’au lundi 3 juin pour signer le protocole, être licenciés, et toucher la somme maximale. »

Selon LO, « En effet il n’y a plus que deux solutions pour les ouvriers : préférer le licenciement tout de suite, avec plusieurs dizaines de milliers d’euros – parfois plus de 100.000 selon l’ancienneté –, ou croire dans les belles promesses de reclassement de PSA, en risquant à la fin de se retrouver dehors quand même, à la fermeture de l’usine, mais avec la somme minimale. Le choix est vite fait ! »

Les patrons dans l’étage réservé à la direction de PSA doivent lire ces mots avec ravissement. LO qui, depuis longtemps, cultive la réputation d’être du côté des travailleurs appelle les travailleurs d’Aulnay à volontairement « préférer le licenciement tout de suite. » Ceci ouvre la voie à la fermeture de l’usine, et de nombreuses autres usines à venir, sans la moindre résistance. Et ceci dans un contexte où les attaques contre les travailleurs (et tout particulièrement les travailleurs de l’automobile) et la résistance de la classe ouvrière contre ces attaques sont en train de s’intensifier partout en France et en Europe.

La fermeture de l’usine automobile d’Aulnay est un désastre pour la région. Les journalistes du WSWS se sont rendus le 31 mai devant les portes de l’usine. Alors que les bureaucrates de la CGT s’adonnaient à un barbecue de célébration, en criant, en se donnant des accolades et en faisant exploser des pétards, un travailleur avec 20 ans d’ancienneté à l’usine qui observait de loin les fêtards a dit : « Ce n’est pas une fête, c’est une défaite. C’est une honte. L’argent c’est le pouvoir. » Un autre a remarqué : « Ils prennent l’argent et ils s’en vont. »

Une femme sortant de l’usine a dit: « Ce sera une catastrophe pour le 9-3 [Seine-Saint- Denis] »

Auparavant, les journalistes du WSWS avaient discuté dans la Cité des 3000, un quartier de logements sociaux, avec des gens qui faisaient leur marché et qui tous considéraient que la fermeture est une catastrophe pour leur quartier qui est déjà durement touché par le chômage. Plus de 40 pour cent des jeunes de 18 à 25 ans sont sans emploi. Un homme d’un certain âge a signalé : « Souvent dans le quartier, on peut avoir six personnes qui dépendent d’un salaire. Des familles entières dépendent d’un travailleur, et souvent il faut envoyer de l’argent à la famille au pays. Avec la fermeture de PSA, ils n’auront pas assez pour vivre. Les impôts locaux vont augmenter et il n’y aura pas d’école ni de sports pour les enfants. »

Pour ceux qui depuis longtemps suivent LO, le rôle ignoble que ce parti a joué à Aulnay n’est pas surprenant. Feignant depuis des décennies d'être une organisation de gauche et même trotskyste, cette organisation petite-bourgeoise se rapproche de plus en plus de la bureaucratie syndicale et du camp de la bourgeoisie au fur et à mesure que s’aggrave la crise économique.

Maintenant ils s'alarment du risque d’une explosion sociale et ils font tout leur possible pour lier les travailleurs à la bureaucratie syndicale corrompue.

Une autre raison encore plus importante est la défense du gouvernement du président François Hollande, du Parti socialiste, qui est profondément discrédité et qui est en train de rapidement perdre du soutien en raison de sa politique droitière et anti-classe ouvrière. LO veut empêcher à tout prix que Hollande et son gouvernement ne soient contraints de démissionner prématurément.

En septembre 2012, Hollande avait promis de tout faire « pour réduire le nombre des suppressions d’emplois » à Aulnay. Il n’était délibérément pas allé jusqu’à promettre d'empêcher la fermeture de l’usine d’Aulnay mais il s'était contenté de promettre des négociations tripartites entre l’Etat, les employeurs et les syndicats.

LO a créé l’illusion que les travailleurs obtiendraient des concessions du gouvernement et de PSA et, maintenant que ceci a été démasqué comme une duperie, LO veut empêcher une mobilisation politique contre le gouvernement.

Lutte Ouvrière a un long bilan de collaboration avec le PS. Lors des élections municipales de 2008, LO avait participé dans 65 villes à des listes communes avec le PS et le PCF et dont 40 pour cent étaient menées par un candidat PS.

Au second tour des élections présidentielles de 2012, la porte-parole de LO, Nathalie Arthaud, avait souhaité la victoire de Hollande en disant : « Aucun travailleur conscient ne peut évidemment voter pour Nicolas Sarkozy… Certains de mes électeurs, confrontés au choix pipé entre un ennemi ouvert des travailleurs et un faux ami, s'abstiendront ou voteront blanc. D'autres, pour se débarrasser de Sarkozy, voteront pour François Hollande ».

Arthaud s’était donc alignée sur la campagne du Front de Gauche de Jean-Luc Mélenchon et du Nouveau Parti anticapitaliste qui tous deux appelaient à voter pour Hollande.

Alors que la droite, qui comprend le Front national néofasciste, le mouvement anti-mariage homosexuel, est en train de croître en raison de la politique anti-classe ouvrière de Hollande, les organisations de pseudo-gauche petites bourgeoises se rapprochent encore davantage du camp de Hollande. Elles sont totalement démasquées comme étant des partis totalement bourgeois.

Pour défendre leurs intérêts, les travailleurs doivent développer, partout dans le monde, leur propre stratégie fondée sur une perspective socialiste et internationaliste. Ils doivent rompre avec les syndicats et leurs acolytes de pseudo-gauche pour construire des comités d’action indépendants, visant à unir les travailleurs en lutte dans toutes les industries et par-delà les frontières nationales afin de mettre en place des gouvernements ouvriers pour exproprier les banques et les industries de base et les placer sous le contrôle des travailleurs.

(Article original paru le 17 juin 2013)