L'armée égyptienne massacre 51 personnes au Caire

Par Johannes Stern et Alex Lantier
12 juillet 2013

Le massacre sanglant par l'armée égyptienne des manifestants des Frères musulmans (FM) devant les casernes de la Garde républicaine hier matin au Caire a démoli toutes les prétentions selon lesquelles l'armée mènerait une nouvelle révolution en Égypte. Elle impose une répression sévère contre l'opposition à la dictature militaire en Égypte, qui sera finalement dirigée contre la classe ouvrière, principale force derrière les soulèvements de masse en Égypte depuis 2011. 

Hier, durant les prières du matin, des unités de l'armée ont d'abord lancé des gaz lacrymogènes contre des manifestants pro-FM puis, escortés, par des véhicules blindés, se sont dirigés sur eux en tirant dans la foule. Ce massacre a fait au moins 51 morts et 435 blessés chez les civils, d'après les données du ministère de la Santé égyptien, mais ce bilan pourrait encore s'aggraver considérablement. 

Le but d'un tel massacre est de terroriser toute opposition au coup d'Etat de mercredi et à la nouvelle junte militaire. 

Pour comprendre les événements qui se déroulent en Égypte et préparer la classe ouvrière aux luttes à venir, il est essentiel de comprendre les deux conflits différents qui existent en Égypte. Il y a les conflits au sein de la bourgeoisie elle-même, d'abord et avant tout au sujet de la politique économique, mais aussi sur les questions de politique étrangère et même sur des questions de style de vie, qui ont été attisés depuis la chute de Moubarak. 

Durant les dernières semaines, ce conflit a pris principalement la forme d'une lutte de pouvoir qui s'intensifie entre les FM, conduits par l'ex-président Mohamed Morsi, et des éléments plus laïcisants dans la classe dirigeante. L'armée a également des intérêts financiers et économiques qu'elle est déterminée à protéger. Les deux factions ont donné leur soutien aux mesures d'austérité et de restriction dictées par le FMI et exigées par le capital international. 

Le conflit le plus décisif cependant, est la lutte des classes fondamentale entre la classe ouvrière et les pauvres des villes d'une part, et l'ensemble de la classe dirigeante égyptienne de l'autre. Ce conflit a été encore exacerbé par l'augmentation de la pauvreté et le mécontentement social sous le régime de Morsi. 

Ces derniers mois ont vu des vagues de fermetures d'usines et de grèves en Égypte. La prise de pouvoir par l'armée a été précédée par d'énormes manifestations de masses, impliquant des dizaines de millions de travailleurs et de jeunes, contre le gouvernement des FM. L'intervention de l'armée, cependant, n'était pas l'expression de ce mouvement, mais une frappe préventive contre la classe ouvrière. 

L'action de l'armée dans les premiers jours du coup militaire révèle non seulement la nature du nouveau régime, mais également le rôle réactionnaire de la coalition Tamarod (rebelle), qui est soutenue par les groupes de la pseudo-gauche comme le parti des Socialistes révolutionnaires (SR) qui est allié à l'International Socialist Organisation (ISO) aux États-Unis et au Socialist Workers Party (SWP) en Grande-Bretagne. 

Si la junte se concentre actuellement sur l'écrasement des FM, c'est parce qu'elle a, avec l'aide de Tamarod et des SR, au moins temporairement écarté le danger venant de l'opposition des ouvriers et des jeunes qui participaient aux manifestations massives de la semaine dernière. Ceci a donné à l'armée une marge de manœuvre pour consolider son pouvoir, pendant qu'elle se prépare à une épreuve de force plus décisive avec la classe ouvrière. 

Tamarod a été la trouvaille d'une coalition de partis d'opposition libéraux, islamistes et de la pseudo-gauche. Outre les SR, ses partisans comprenaient aussi le Front du Salut national (FSN) de Mohamed ElBaradei, le Parti d'une Égypte forte, islamiste, de l'ex-FM, Abdel Moneim Aboul Fotouh, le Mouvement des jeunes du 6 avril, et même d'ex-responsables du régime de Moubarak comme le général Ahmed Shafiq. 

Tamarod n'a jamais été autre chose qu'une plateforme pour l'opposition bourgeoise, représentant des sections de la classe dirigeante. Cependant, en l'absence de toute force mobilisant la classe ouvrière en lutte contre l'ensemble du système capitaliste, c'est-à-dire à la fois contre les FM et contre les forces corrompues au sein de Tamarod, il a pu bénéficier de la vaste opposition à Morsi, rassemblant des millions de signatures. 

Les principales demandes de Tamarod, dissolution de la chambre haute du Parlement dominée par les islamistes ; nomination du chef du pouvoir judiciaire comme président ; et création d'un gouvernement technocratique libéral, ont été toutes adoptées par la junte comme base de son pouvoir. 

En mai, les SR ont placé tout leur poids derrière Tamarod, le présentant comme une « manière de compléter la révolution. » Les membres des SR ont rassemblé des signatures pour Tamarod, organisé des réunions pour le promouvoir – le 28 mai, les SR ont accueilli les dirigeants de Tamarod Mahmoud Badr et Mohamed Abdel-Aziz dans leurs bureaux de Guizeh – et ont publié des déclarations conjointes soutenant le programme de Tamarod. 

Immédiatement après la prise de pouvoir par l'armée, un membre dirigeant des SR, Sameh Naguib, a applaudi ce coup d'Etat comme étant une « seconde révolution » dans une déclaration sur le site Socialist Worker du SWP britannique. Il a déclaré que « ce n'est pas la fin de la démocratie, ni un simple coup d'Etat militaire, » écrivant que « les gens se sentent plus fort et osent demander plus grâce aux événements de ces derniers jours. » 

Les SR ont également cherché à mobiliser les manifestants pour défendre la junte. Dans une déclaration publiée le 6 juillet sur leur site web en arabe, les SR écrivent que « L'entêtement, la stupidité et la criminalité des Frères musulmans soutenus par les Etats-Unis et de Mohamed Badie, leur Guide suprême, ouvrent des horizons terrifiants de guerre civile. Cela ne peut être stoppé que par des millions de gens descendant sur les places et dans les rues pour protéger leur révolution. Ils doivent faire échouer le plan des États-Unis et des Frères musulmans consistant à dépeindre la Révolution égyptienne comme un coup militaire. » 

Les SR demandent ensuite à la junte de prendre « des mesures immédiates pour réaliser la justice sociale […] et rédiger une constitution civile, démocratique, qui garantisse les valeurs de la liberté et de la justice sociale. » Des conseils aussi amicaux adressés à une junte soutenue par l'impérialisme américain présentent les SR comme une organisation contre-révolutionnaire, dont les mains sont tachées de sang. 

L'idée que c'est l'impérialisme américain, allié aux FM, qui chercherait à diffamer la prise du pouvoir par l'armée comme un coup d'Etat est absurde, étant donné que le gouvernement américain a délibérément choisi de ne pas utiliser ce terme afin d'éviter certaines conséquences légales de son utilisation, dont la suspension des aides à l'armée égyptienne. 

En fait, Tamarod a également maintenu des contacts étroits avec Washington et l'Union européenne (UE) durant ce coup d'Etat. ElBaradei est entré en discussion avec le ministère des Affaires étrangères américain et des responsables de la politique étrangère de l'UE, les enjoignant à soutenir un coup d'Etat, ElBaradei l'a lui-même révélé dans un entretien avec David D. Kirkpatrick dans le New York Times vendredi dernier. 

Dans un article intitulé « Un libéral égyptien de premier plan dit qu'il a cherché l'aide de l'occident pour un soulèvement, » Kirkpatrick écrit que ElBaradei a déclaré qu'« il avait travaillé dur pour convaincre les puissances occidentales [de] la nécessité de faire sortir par la force le président Mohamed Morsi. » 

Kirkpatrick écrit que « durant les jours de la prise de pouvoir, M. ElBaradei disait qu'il s'était longuement entretenu avec le ministre des Affaires étrangères John Kerry et avec Catherine Ashton, haut responsable de la politique étrangère de l'Union européenne, pour l'aider à les convaincre de la nécessité de se débarrasser de M. Morsi. » D'après Kirkpatrick, ElBaradei affirmait que « avec autant de millions de gens dans les rues demandant la sortie de M. Morsi […] une éviction par l'armée était "l'option la moins pénible". »

Une révolution démasque sans merci la charlatanerie politique. Les tentatives réactionnaires des SR de présenter l'opération Tamarod et le coup d'Etat soutenu par les États-Unis comme une « deuxième révolution » sont réfutés par les meurtres de masse dans les rues du Caire. 

Le soutien actuel des SR pour la junte militaire est la dernière manœuvre d'une série d'opérations sordides depuis le début des manifestations de protestations contre Hosni Moubarak en 2011. En réaction à l'éruption de l'opposition en janvier 2011, les SR avaient rejoint ElBaradei et d'autres factions de l'élite bourgeoise pour appeler, non à la chute du régime, mais à un gouvernement qui instituerait « la démocratie, les droits civiques et des élections libres et non faussées, » d'après une déclaration commune publiée le 21 janvier. 

Après les manifestations du 25 janvier qui s'étaient développées en un mouvement révolutionnaire de masse de la classe ouvrière qui avait forcé Moubarak à quitter le pouvoir, les SR ont mis tout leur poids derrière la junte soutenue par les États-Unis qui est arrivée au pouvoir. Le 31 mai, Moustafa Omar, membre en vue des SR, avait écrit un article pour Socialist Worker affirmant que la junte du Conseil suprême des forces armées « cherche à réformer le système politique et économique, lui permettant de devenir plus démocratique et moins oppressif. » 

Quand des manifestations de masse renouvelées avaient éclaté à nouveau contre le pouvoir militaire, les SR s'étaient ouvertement opposés à une « seconde révolution, » passant rapidement au soutien en faveur de Morsi et des FM. Lors des élections présidentielles, ils avaient fait campagne pour Morsi, produisant un grand nombre de déclarations vantant les FM comme « l'aile droite de la révolution » et Morsi comme « un candidat révolutionnaire. » Quand Morsi était finalement devenu président, ils avaient fêté sa victoire. 

À la conférence Socialism 2012 organisée par l'ISO, Sameh Naguib a déclaré que « la victoire de Morsi, le candidat des Frères musulmans, est une grande réussite pour repousser la contre-révolution et faire reculer ce coup d'Etat […] À chaque fois qu'il y a une menace de contre-révolution, les islamistes se ruent vers les masses et mobilisent des centaines de milliers de gens contre le régime militaire. » 

La promotion par Naguib des FM comme une force révolutionnaire était grotesque. Mais comme on peut le voir, les SR ont à nouveau changé de camp et soutiennent maintenant un coup d'Etat contre les FM. 

Les SR n'ont jamais donné aucune explication à ces tours et détours extraordinaires. Ils affirment simplement que l'éviction des FM (qu'ils qualifient tout à coup de contre-révolutionnaires) par la junte soutenue par les États-Unis (qu'ils applaudissent tout à coup comme des progressistes) constitue une seconde révolution. 

Des oscillations politiques aussi inconsistantes et rapides sont la marque de fabrique d'un groupe qui représente des sections corrompues des classes moyennes, étroitement liées à l'Etat bourgeois et à l'impérialisme mondial. 

Les dernières manœuvres des SR soutiennent la tentative de la bourgeoisie égyptienne et de ses appuis impérialistes pour faire appliquer la politique exigée par le capital financier de façon encore plus impitoyable que Moubarak et Morsi avant cela. ElBaradei est depuis longtemps l'un des partisans les plus agressifs d'un nouveau prêt du Fonds monétaire international (FMI). En échange, le FMI va demander des coupes brutales dans les subventions aux prix des denrées de base comme les céréales et le carburant, dont dépendent les masses d'Égyptiens. 

L'armée est en train de bricoler un gouvernement engagé à une seule chose : mener à bien la politique exigée par le capital financier international. Mis à part ElBaradei, on compte parmi les candidats au poste de nouveau premier ministre égyptien Farouq El-Oqda, ex-chef de la banque centrale Égyptienne et Adel El-Labban, ex-banquier de Morgan Stanley qui est actuellement directeur en vue à la Ahli United Bank dont le siège se trouve au Bahreïn. 

Une junte militaire impitoyable, engagée à faire appliquer l'austérité, va inévitablement entrer dans un conflit social amer avec la classe ouvrière. La tâche essentielle maintenant est de construire une direction pour la classe ouvrière, s'appuyant sur une lutte pour le socialisme contre toutes les factions de la classe capitaliste. 

En apportant leur soutien à un coup militaire sanglant soutenu par les États-Unis et en cherchant à créer les conditions d'une répression encore plus violente contre la classe ouvrière, les SR se sont mis à nouveau dans le camp de la réaction. Les travailleurs et les jeunes aux idées socialistes en Égypte devraient traiter cette organisation avec mépris. Dans la lutte révolutionnaire des travailleurs égyptiens et des jeunes pour la démocratie et l'égalité sociale, cette organisation se tient de l'autre côté des barricades.

(Article original paru le 9 juillet 2013)