Des dizaines de tués après des frappes israéliennes et égyptiennes au Sinaï

Par Patrick Martin
13 août 2013

Au cours du week-end, les forces militaires israéliennes et égyptiennes ont toutes deux frappé des cibles sur la péninsule du Sinaï dans ce qui semble avoir été une campagne coordonnée contre les forces islamistes qui sont actives dans la région au sein des tribus bédouines.

Le massacre s'est produit au cours de deux attaques distinctes au moins dont les détails restent entourés de secret. Vendredi, un missile, apparemment tiré depuis un drone israélien, s’est abattu sur Ajarah dans le nord du Sinaï, près de la frontière avec la bande de Gaza. Selon les informations de la presse une explosion a détruit un lanceur de roquettes visant Israël, tuant quatre ou cinq militants islamistes.

Samedi soir, des hélicoptères Apache de l’armée égyptienne fournis par les Etats-Unis, ont ciblé de présumés « sites terroristes » dans la ville d’Al-Thoma, au sud de Cheikh Zouwayed. Plusieurs véhicules tout terrain ont été détruits et au moins 15 personnes tuées. Un porte-parole de l’armée égyptienne a fait état plus tard d'un bilan de 25 personnes tuées ou blessées.

Des responsables israéliens, conformément à leur pratique habituelle lors d'attaques transfrontalières contre les voisins arabes, n’ont pas même voulu confirmer que les forces de défense israéliennes avaient tiré vendredi des missiles sur le Sinaï bien que l’attaque ait été largement commentée dans la presse internationale et que le nombre de morts ait été confirmé par le porte-parole d’un groupe armé islamiste, Ansar Beit al-Maqdis.

Cet incident serait le premier depuis des décennies lors duquel les forces israéliennes ont délibérément attaqué une cible sur le sol égyptien. Des forces israéliennes ont bien tué des soldats égyptiens alors qu'elles auraient riposté à des attaques transfrontalières lancées par des islamistes, mais la version officielle a été que ces soldats étaient des victimes accidentelles.

Compte tenu de l’aspect sensible de la question, le ministre israélien de la Défense Moshe Yaalon a dit qu’Israël « appréciait » l’action menée par l’Egypte au cours du week-end au Sinaï. Il a ajouté, « Israël respecte la totale souveraineté de l’Egypte. »

Les responsables de l’armée égyptienne avaient initialement revendiqué la responsabilité de l’attaque de vendredi en vue bien sûr de masquer la collaboration entre les forces armées égyptiennes et israéliennes dans le meurtre de citoyens égyptiens. Des témoins oculaires au sol ont dit à la presse que des hélicoptères de l’armée égyptienne avaient circulé dans la région avant l’explosion et qu’ils pourraient bien avoir aidé à déterminer la cible mais que l’explosion avait été causée par un missile tiré à partir d’un drone israélien.

Un article de Reuters a confirmé des consultations inter-Etats. « Les deux pays, Israël et l’Egypte, travaillent en étroite coordination… cette fois-ci. Je doute fortement que quoi que ce soit ait été fait en dehors du cadre de cette coordination, » a indiqué l’agence d’information en citant une source « qui a refusé que son nom ou sa nationalité soit identifié. »

L’attaque de samedi a certainement été perpétrée par l’armée égyptienne. Les militaires ont utilisé des haut-parleurs pour avertir les habitants de ne pas quitter leurs maisons alors que des hélicoptères Apache sont arrivés et ont ouvert le feu. Selon le site web du journal officiel Al Ahram, plusieurs maisons ont été incendiées suite aux frappes aériennes.

Un porte-parole de l’armée égyptienne, Ahmed Ali, a confirmé en termes généraux dimanche lors d’un point presse les attaques menée dans le Sinaï mais a refusé d’apporter des précisions évoquant des raisons de sécurité opérationnelle.

« Les forces armées égyptiennes affirment travailler en silence en collaboration avec le ministère de l’Intérieur afin de chasser les groupes terroristes et détruire les points criminels dans le nord du Sinaï, » a dit Ali.

La semaine dernière l’armée égyptienne a annoncé avoir arrêté 103 « terroristes » qui sont actuellement interrogés dans des prisons égyptiennes, signifiant qu’il est probable qu’ils soient torturés. 60 autres militants ont été tués en un mois au Sinaï depuis la date du coup d’Etat militaire le 3 juillet.

Dimanche, Al Ahram a rapporté, citant des sources de l’armée égyptienne, que depuis le coup d’Etat du 3 juillet 600 militants du Hamas avaient pénétré dans le Sinaï depuis la bande de Gaza. L’article a mentionné cette supposée invasion de « terroristes » comme étant pour l'armée une raison de plus d'organiser une répression dans la péninsule. Elle pourrait aussi servir de justification à de nouvelles mesures répressives contre les Frères musulmans de la part du régime militaire égyptien.

Le site web Debka Files, qui entretient d’étroits liens avec l’armée et les services secrets d’Israël, a avancé une autre raison pour la collaboration intensive entre l’armée égyptienne et israélienne. Il a indiqué que le dirigeant des opérations clandestines des Frères musulmans, Mahmoud Izzat Ibrahim, s’était enfui d’Egypte après le coup militaire du 3 juillet pour s'installer à l’Hôtel Gaza Beach dans la bande de Gaza, et se trouvait sous la protection du Hamas, fondé par des partisans palestiniens des Frères musulmans.

Selon un site web israélien, « Pour mener une action efficace dans la bande de Gaza, l’armée égyptienne a besoin de l’aide des forces de défense d’Israël (IDF), tout comme les IDF ont besoin de l’armée égyptienne pour neutraliser al Qaïda et d’autres terroristes islamistes au Sinaï qui se vouent à attaquer Israël tout comme l’Egypte.

Le gouvernement Obama est en train d’encourager la collaboration entre l’armée égyptienne et l’Etat d’Israël qui constitue, depuis la signature en 1997 des accords de Camp David, la pierre angulaire de la politique extérieure de l’impérialisme américain. Une brochette de responsables américains s’est rendue dans la région depuis le renversement militaire le mois dernier du président Mohammed Morsi en Egypte.

Dernièrement, le secrétaire d’Etat américain adjoint William Burns s’était rendu au Caire pour rencontrer la direction militaire et son prête-nom civil, le président Adly Mansour. Sont également en voyage au Caire deux sénateurs républicains, John McCain et Lindsey Graham, pour servir d’émissaires politiques officieux de la Maison Blanche d’Obama.

Une couverture politique à l’opération militaire conjointe entre Israël et l’Egypte a été fournie par le New York Times qui avait publié dimanche à la Une un article assez long décrivant la péninsule du Sinaï comme une région sans loi ni droit et accablée par « quelque chose ressemblant à une insurrection ». Le contenu de l’article au même titre que son emplacement bien en vue dans le journal laisse suggérer une coordination entre l’appareil de renseignement de l’armée américaine, le gouvernement de Netanyahu en Israël et les rédactions du grand journal américain.

(Article original paru le 12 août 2013)