Des travailleurs de l'agroalimentaire et des patrons de Bretagne protestent contre l’écotaxe en France

Par Pierre Mabut et Alex Lantier
6 novembre 2013

Une manifestation de masse contre une nouvelle écotaxe pour les poids lourds a rassemblé samedi dernier plus de 20.000 personnes à Quimper qui est situé à l’extrême ouest de la Bretagne. Cette taxe minerait davantage encore la compétitivité de l’industrie régionale qui a déjà subi au cours de ces derniers mois des licenciements massifs avec la perte au total de 10.000 emplois dans l'agriculture et l’agroalimentaire.

Les travailleurs bretons sont confrontés à une attaque frontale contre les emplois et les conditions de travail suite aux mesures d’austérité de l’Union européenne (UE) qui ont dévasté l’ensemble du continent. L’abattoir Gad de Lampaul-Guimiliau (Finistère) a fermé, entraînant la perte de 820 emplois. De même, l’industriel de la volaille Doux, premier producteur de volaille en Europe, licencie des milliers de travailleurs et Tilly-Sabco, deuxième producteur français de poulets, est en train de licencier un millier de travailleurs.

L’écotaxe qui doit entrer en vigueur en 2014, instaurée par le précédent gouvernement droitier du président Nicolas Sarkozy et qui est censée s’appliquer aux véhicules de plus de 3,5 tonnes, a été suspendue il y a une semaine face à la vague grandissante de manifestations dans les rues bretonnes. Mais les organisateurs des manifestations exigent la « suppression » pure et simple de la taxe.

Les sondages montrent que dans la population 67 pour cent sont opposés à la taxe qui frappe indistinctement les petits et les gros transporteurs. Les recettes de l’écotaxe devraient servir à financer l’infrastructure de transport, notamment de voies ferroviaires et fluviales.

Les travailleurs confrontés aux licenciements et aux réductions de salaire ont participé aux manifestations de samedi à Quimper, aux côtés de responsables des organisations patronales, d’agriculteurs et de commerçants. Un grand nombre d’entre eux sont des partisans du mouvement de protestation anti-écotaxe « Bonnet rouge », ainsi nommé en référence à la révolte de 1675 contre la taxation arbitraire des paysans bretons, prélevée pour financer les dépenses militaires du roi de France.

Les manifestants ont dû affronter à Quimper des gaz lacrymogènes et des canons à eau, qui ont fait plusieurs blessés. Les manifestations en Bretagne ont résulté en une série d’affrontements entre CRS et manifestants ; lors d’une précédente manifestation, un jeune homme avait eu la main arrachée suite à la violence policière.

A Quimper, les manifestants scandaient des slogans contre le président François Hollande, dont « Hollande démission » et, en plus de bonnets rouges, ils brandissaient le drapeau régional breton. La manifestation avait été organisée par des organisations patronales, des entreprises de transport routier, les Fédérations départementales des Syndicats d’exploitants agricoles, (FDSEA) ainsi que des commerçants et le syndicat Force Ouvrière (FO).

La réaction du gouvernement PS (Parti socialiste) aux manifestations était empreinte de colère et de crainte. Lors de sa visite à Moscou, le premier ministre Jean-Marc Ayrault a dénoncé une « spirale de violence » en Bretagne.

La manifestation à Quimper était fortement influencée par le nationalisme breton de droite. Le maire de Carhaix, Christian Troadec, figure influente du mouvement autonomiste MBP (Mouvement Bretagne et Progrès), a critiqué le « dumping social » qui est pratiqué en Europe. Il a accusé l’Allemagne de miner toute l’économie bretonne en recrutant des travailleurs agricoles à bas salaire, originaires majoritairement d’Europe de l’Est.

Le Front national néo-fasciste (FN) a envoyé des forces pour participer à la manifestation de Quimper, tout comme le Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) qui était représenté par son candidat présidentiel de 2012, Philippe Poutou.

Ces manifestations en Bretagne représentent les premières grandes manifestations sociales depuis l’arrivée au pouvoir du gouvernement PS l’année dernière et le début de la mise en œuvre de son programme d’austérité. Le fait qu'elles aient démarré sous la direction de fédérations patronales bretonnes et de groupes autonomistes reflète la duplicité des forces de pseudo-gauche tel le NPA dans l’imposition de la politique d’austérité de Hollande.

Après avoir soutenu l’année dernière l’élection de Hollande, le NPA et le Front de Gauche n’ont rien entrepris contre les mesures d’austérité de Hollande. Ils ont réprimé la colère populaire contre les suppressions d’emplois massives et les licenciements de masse dans le secteur industriel partout en France, dont la fermeture de l’usine automobile PSA à Aulnay, ainsi que les coupes dans les retraites et les modifications réactionnaires du code du travail.

Le NPA a publié un communiqué faisant l'éloge de l’« immense » manifestation de Quimper « réunissant principalement des salariés, des précaires, des petites artisans, des paysans en colère contre les licenciements et le massacre social qu’ils subissent tous les jours. »

La formulation cynique vise à camoufler le fait, qu’au-delà des travailleurs et des petits commerçants qui constituent « principalement » la manifestation, des groupes d’exploitants et des forces politiques telles le MBP qui entretient des liens étroits avec le PS, continuent d’exercer un contrôle politique sur les manifestations. Le NPA cherche à occulter ce fait parce qu’il est lui-même un allié du PS contre la classe ouvrière.

Les travailleurs ne peuvent pas lutter contre des mesures d’austérité telle l’écotaxe uniquement à l'intérieur des frontières régionales de la Bretagne ou sous le contrôle d’alliés politiques du gouvernement réactionnaire de Hollande. On ne peut combattre la politique d’austérité de Hollande et de l’UE que par la mobilisation indépendante de la classe ouvrière dans une lutte contre le capitalisme aux quatre coins de la France et internationalement, y compris en Allemagne et en Europe de l’Est.

Cette mobilisation ne peut être développée qu’au moyen d’une lutte politique contre les forces de pseudo-gauche, les forces nationalistes bretonnes et néofascistes qui cherchent à diviser les travailleurs et à déstabiliser l’opposition de classe au PS. En cela, le NPA, tout comme son prédécesseur, la Ligue communiste révolutionnaire, joue un rôle majeur. Historiquement, il a soutenu les mouvements nationalistes et séparatistes petits bourgeois, y compris en Bretagne, en Corse et au Pays basque, dans le but de diviser la classe ouvrière.

Plusieurs alliés politiques du NPA au sein de la « gauche » bourgeoise étaient en fait explicitement hostiles aux manifestations de Quimper. Le Front de Gauche de Jean-Luc Mélenchon, qui est proche tant du PS que du NPA, a préféré ne pas participer aux manifestations de Quimper. Au lieu de cela, il a organisé dans la ville de Carhaix une contre-manifestation réactionnaire contre celles de Quimper, dans le but de défendre le gouvernement Hollande.

Mélenchon a critiqué les manifestants de Quimper en les qualifiant de « nigauds » et d’« esclaves [qui] manifest[ent] pour les droits de leurs maîtres. » Il a calomnié les travailleurs qui luttent contre les mesures d’austérité du PS en les accusant d’être des instruments des patrons bretons.

La manifestation de Carhaix a rassemblé à peine un millier de bureaucrates des syndicats, dont la CGT stalinienne (Confédération générale du Travail) et le syndicat Solidaires qui est affilié au NPA, ainsi que des responsables du parti des Verts.

(Article original paru le 5 novembre 2013)