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Inde: Les travailleurs de Maruti Suzuki, victimisés, organisent de nouvelles protestations

Par Deepal Jayasekera
17 avril 2013

Les travailleurs victimisés de l’usine d’assemblage automobile Maruti Suzuki (MSI) à Manesar, dans l’Etat de l’Haryana au Nord de l’Inde, continuent d’organiser des protestations contre le licenciement et l'emprisonnement arbitraires de plus de 200 travailleurs à la suite d’accusations graves fabriquées de toutes pièces par la police, à l’instigation de l’entreprise et du gouvernement de l’Etat mené par le Parti du Congrès.

Les travailleurs exigent aussi une enquête impartiale dans la mort du directeur des ressources humaines, Awanish Kumar Dev, qui a été tué le 18 juillet dernier durant un conflit provoqué par la direction à l’usine. La direction de MSI et le gouvernement de l’Etat ont saisi l’occasion de la mort de Dev pour intensifier leurs effort en vue d’éradiquer la lutte des travailleurs de MSI qui dure depuis des années contre les conditions de travail qui règnent à l’usine de Manesar et qui sont proches de l’esclavage.

Les travailleurs insistent sur le fait que le directeur a été tué par d’autres sections de la direction de MSI parce qu’il éprouvait des sympathies pour les travailleurs et qu'il les avait même aidés à faire enregistrer en février 2012 leur syndicat, le Syndicat des travailleurs de Maruti Suzuki (MSWU). Les travailleurs ont lutté pendant des mois pour constituer le MSWU après s’être rebellés contre le syndicat jaune de l’entreprise. Ils ont souligné que, compte tenu de la sympathie éprouvée par Dev à leur égard, ils n’avaient aucune raison de vouloir qu’il lui arrive quoi que ce soit.

Les travailleurs exigent aussi la réintégration de 546 travailleurs permanents et de 2.000 travailleurs sous contrat que MSI a épurés de ses effectifs en août et septembre derniers et la libération immédiate de 147 travailleurs, dont la totalité des dirigeants du MSWU qui croupissent en prison depuis fin juillet. La plupart des travailleurs emprisonnés ont subi des sévices et ont été torturés par la police dans le but de leur arracher des aveux de graves crimes commis dont le meurtre de Dev. (Voir : Inde: Des travailleurs de Maruti Suzuki emprisonnés sont soumis à la torture )

Vu que la totalité de la direction élue de MSWU a été jetée derrière les barreaux, un groupe de travailleurs a mis en place une direction provisoire du MSWU pour continuer le combat contre l’attaque conjointe de la direction de MSI et de l’Etat. L’hostilité de l’Etat à l’égard des travailleurs est telle que fin janvier il a arrêté à l’improviste l’un des dirigeants provisoires.

Les troubles les plus récents ont commencé le 24 mars lorsque des travailleurs organisaient des protestations devant la maison de la ministre de l’Etat de l’Haryana en charge de l’Industrie, Randeep Singh Surjewala. Des milliers de villageois, d’autres travailleurs et des membres des familles de travailleurs de MSI étaient venus apporter leur soutien.

Quatre jours plus tard, les travailleurs ont décidé d’intensifier leur agitation en montant une tente non loin de la maison et quatre des travailleurs licenciés ont commencé une grève de la faim. Les travailleurs ont exigé une réunion avec la ministre de l’Industrie.

Comme on pouvait s’y attendre, deux jours plus tard, le 30 mars, le gouvernement d’Etat mené par le Parti du Congrès a déployé un vaste contingent de policiers, soi-disant pour protéger la ministre de l’Industrie contre ces travailleurs pacifiques et non armés qui, dans leur tente ouverte, bravent la pluie et le vent. Cependant, les travailleurs ont refusé d’être intimidés et ont poursuivi leur agitation tout en avertissant qu’ils pourraient envisager d’autres moyens pour contraindre la ministre de l’Industrie à les rencontrer.

Finalement, la ministre de l’Industrie Singh et le ministre en chef d’Haryana, Bhupinder Singh Hooda, ont accepté de rencontrer le 3 avril la direction provisoire du MSWU pour empêcher que l’agitation ne prenne davantage d’ampleur.

Après la réunion qui s’est déroulée à Chandigarh, la capitale de l’Etat, la direction provisoire du MSWU a publié le communiqué suivant :

Le ministre en chef et la ministre de l’Industrie ont donné leur parole que le commissaire additionnel du travail de Gurgaon, sera informé que les travailleurs qui n’ont pas de procès en leur nom devront être repris à l'usine. Les travailleurs emprisonnés contre lesquels un procès sera ouvert au nom de l’Etat d’Haryana contre Jiya Lal & autres ne seront pas traités avec un esprit de vengeance, ont-ils promis.

Sur la base de ces promesses, n'ayant aucune valeur, la grève de la faim a été annulée, bien que le comité provisoire du MSWU admette que durant toute leur lutte, le gouvernement a effectivement agi comme un instrument de la direction du MSI.

C'est à dire qu'il a renforcé l’autorité du syndicat jaune, appuyé les exigences de l’entreprise demandant que les travailleurs signent une charte de bonne conduite, insinuant par là que les travailleurs ont agi au nom des Naxahilites (ou pour reprendre le langage du gouvernement indien, au nom de terroristes), et mobilisé des policiers en masse pour empêcher ou pour briser le mouvement de grève des travailleurs.

Au cours d’une précédente réunion avec la direction provisoire du MSWU, Hooda avait qualifié les travailleurs de criminels. Surjewala, quant à elle, a dit qu’en tant que ministre de l’Industrie de l’Etat, sa seule responsabilité est d’acquérir des terrains pour les entreprises privées.

Le gouvernement d’Haryana, qui travaille de conserve avec l’UPA (coalition de l’United Progressive Alliance) menée par le Parti du Congrès au centre, est déterminé à écraser la lutte des travailleurs de Maruti Suzuki pour démontrer aux grandes entreprises étrangères et nationales qu’il ne tolérera aucun défi aux conditions de travail qui rappellent celles des ateliers de misère et qui sont la règle dans l’industrie automobile et les autres industries indiennes mondialement interconnectées.

Un appel lancé par la direction du MSWU à partir de la prison a mis en lumière les conditions terribles auxquelles ils sont confrontés, eux-mêmes et les autres travailleurs emprisonnés, ainsi que le harcèlement et l’intimidation auxquels leurs familles sont soumises par la direction de MSI et des autorités gouvernementales.

L’appel précise: Un grand nombre de nos collègues de travail n’ont pas de parents ou de tuteurs et assument tout le poids financier du ménage. De nombreuses épouses de travailleurs étaient enceintes lorsque nous avons été incarcérés. Et même au moment de l’accouchement de leurs femmes les travailleurs n'ont pas été libérés sous caution ni ne se sont vus accorder de liberté conditionnelle.

Cet appel désespéré se poursuit ainsi: A l’intérieur de la prison, nous sommes soumis à un stress psychologique grave. Nombre d’entre nous souffrent de maladies comme la tuberculose, d’hémorroïdes, de troubles psychiques et d'autres maladies.

La principale responsabilité politique de la souffrance et de la situation des travailleurs de MSI incombe entièrement aux principales fédérations syndicales qui opèrent dans la ceinture industrielle de Gurgaon-Manesar. Elles ont systématiquement isolé les travailleurs de Maruti Suzuki depuis que ces derniers se sont révoltés contre le syndicat jaune. Parmi eux on compte le CITU (Centre of Indian Trade Unions) qui est affilié au CPM stalinien (Parti communiste d’Inde – marxiste) et l’AITUC (All India Trade Union Congress), la branche syndicale de l’autre parti parlementaire stalinien, le Parti Communiste de l’Inde ou CPI. L’AITUC et le CITU ont conseillé aux travailleurs de MSI de placer leur confiance dans des appels inoffensifs adressés à ce même gouvernement de l’Etat mené par le Parti du Congrès et qui est de connivence avec la direction de l’entreprise.

D’autres organisations prétendument de gauche qui se sont jointes aux protestations des travailleurs de MSI, dont des groupes maoïstes la Nouvelle Initiative syndicale (New Trade Union Initiative), mettent en avant une perspective similaire. Elles exhortent les travailleurs à en appeler au CITU et à l’AITUC pour organiser des manifestations visant à faire pression sur le gouvernement et les autres politiciens pro-patronaux pour qu’ils interviennent en leur faveur.

Influencé par de telles idées, le MSWU a mis l’accent sur des protestations envers le gouvernement au lieu de lutter pour mobiliser la puissance de classe de la classe ouvrière. Les dirigeants du MSWU auraient décidé de concentrer l’attention de leurs toutes récentes protestations sur la ministre de l’Industrie parce qu’elle est en train de manigancer l’éviction de Hooda en tant que ministre en chef et qu’elle serait une proche de la présidente Sonia Gandhi du Parti du Congrès. L'éminence grise du gouvernement national indien, Gandhi se présente comme une amie des pauvres tandis que l’UPA poursuit implacablement une politique patronale.

Cette orientation des protestations a conduit les travailleurs de MSWU dans une impasse en dépit de leur combativité et de la grande sympathie éprouvée à leur égard au sein de la classe ouvrière et des villageois pauvres d’Haryana. C’est ce qui ressort de la déclaration publiée par les travailleurs emprisonnés qui dit :

Nous avons transféré notre appel pour plus de justice du ministre de l’Industrie de l’Etat au ministre en chef, mais le gouvernement s’est démené pour se ranger du côté de la direction de l’entreprise et des propriétaires au lieu de nous écouter, nous les travailleurs.

Plus loin il est dit: Pour la dernière fois, nous en appelons au gouvernement pour que, avant d’être contraints au suicide ou à tuer, justice nous soit rendue parce qu’elle nous est due.

Les travailleurs de chez Maruti Suzuki doivent rejeter cette perspective qui est l’aboutissement de l’isolement de leur lutte par les staliniens et tous les appareils syndicaux.

Ils doivent transformer leur lutte en fer de lance d’une offensive sociale et politique des travailleurs dans la ceinture industrielle de Gurgaon-Manesar et à travers toute l’Inde contre les bas salaires, le travail sous contrat et les gouvernements pro-patronaux qui les préconisent. Pour ce faire, il est indispensable de construire de nouvelles organisations de lutte indépendantes, en opposition aux actuels syndicats pro-capitalistes et à leurs partis respectifs, notamment le CPI stalinien et le CPM.

(Article original paru le 13 avril 2013)