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Québec : les syndicats mènent une campagne nationaliste sur l’assurance-emploi

Par Éric Marquis et Richard Dufour
20 avril 2013

La Coalition québécoise contre la réforme de l’assurance-emploi, mise sur pied par les syndicats en coopération avec les milieux d’affaires dans les municipalités, a promis de répondre à l’assaut brutal du gouvernement fédéral sur les chômeurs par une «mobilisation massive».

Elle n’a rien à voir avec une véritable mobilisation des travailleurs contre les coupes draconiennes du gouvernement Harper dans le programme d’aide aux sans-emplois. C’est plutôt un autre exemple du semblant d’opposition que mènent les syndicats depuis des décennies tout en imposant les concessions exigées par la grande entreprise.

Fois après fois, les chefs syndicaux sont intervenus pour torpiller des luttes militantes lancées pour la défense des emplois et des services publics. On peut citer en exemple leur capitulation devant la loi spéciale adoptée par le gouvernement Bouchard en juillet 1999 pour briser une grève des infirmières; leur acceptation en décembre 2005 d’un décret du gouvernement Charest imposant une baisse du salaire réel des 500.000 employés du secteur public québécois; ou leur détournement en 2012 de la grève étudiante derrière l’élection d’un gouvernement du PQ qui impose depuis des compressions budgétaires massives.

La coalition menée par les syndicats lance aujourd’hui de timides appels aux conservateurs pour qu’ils révisent leurs récentes mesures sans remettre en question ce qui motive la «réforme» de l’assurance-emploi: la guerre de classe menée par tous les paliers de gouvernement afin de faire payer les travailleurs pour la crise financière mondiale de 2008.

En fait, les syndicats sont prêts à accepter les nouvelles mesures de Harper s’il y a «une véritable consultation publique» et «des études d’impact». Toute leur campagne tourne autour d’un «consensus national» qui existerait au Québec contre les mesures de Harper et qui irait au-delà des divisions de classe.

Cette fiction nationaliste est mise de l’avant pour subordonner politiquement les travailleurs aux représentants capitalistes que sont les municipalités et les partis d’opposition au niveau fédéral. Elle facilite également les efforts du gouvernement péquiste de Pauline Marois pour camoufler ses propres attaques sur la classe ouvrière derrière une condamnation des coupes fédérales dans l’assurance-emploi.

Les changements apportés à l’assurance-emploi – des règles d’accès plus restrictives, l’obligation d’accepter un emploi même à 70 pour cent du salaire précédent et à 100 km du lieu de résidence, le harcèlement des prestataires par des inspecteurs soumis à des quotas de réduction – ont provoqué une forte opposition dans la population.

Des manifestations ont éclaté à travers le Québec et les provinces maritimes, des régions du pays où le travail saisonnier est répandu et qui seront particulièrement touchées par l’accès réduit aux allocations de chômage. Partout au Canada, les travailleurs se rendent compte qu’en serrant la vis aux sans-emplois, Ottawa cherche à tirer abruptement vers le bas les salaires et le niveau de vie de toute la classe ouvrière.

Devant l’ampleur de l’assaut conservateur, la réponse de la coalition est anémique. Elle consiste largement en «visites à l’improviste» faites à des bureaux de députés conservateurs pour leur signifier que la réforme de l’assurance-emploi «n’a pas de bon sens».

Le caractère futile de ces appels aux représentants de l’élite dirigeante a été vite exposé au grand jour. Après une «visite» aux bureaux du ministre de l’industrie Christian Paradis dans l’Estrie, un porte-parole de la coalition a fait un aveu: «Nous avons convié monsieur Paradis à une rencontre afin de lui faire part des préoccupations de ses propres électrices et électeurs, et je crains que notre demande demeure lettre morte».

Sur le site web de la coalition, on peut lire le commentaire suivant: «Reflétant un véritable consensus québécois contre la réforme, toutes les organisations qui la composent se mobilisent autour du slogan : Chez nous, c'est NON au saccage de l'assurance-emploi.» Ce slogan est inscrit en grandes lettres sur des affiches géantes posées dans plusieurs quartiers de Montréal.

Sa signification a été mise en évidence dans une remarque de Claude Faucher, vice-président de la CSD (Centrale des syndicats démocratiques), faite à l’occasion du lancement de la coalition en mars dernier. «Les chômeurs, les travailleurs, les employeurs, les associations syndicales, des associations patronales, des gouvernements municipaux et provinciaux ont tous expliqué au gouvernement Harper que sa réforme ne fait pas de sens.»

Contrairement à ce qui est affirmé ouvertement par Faucher, et qui est sous-entendu dans le « Chez nous » du slogan de la coalition, les véritables alliés des chômeurs et des travailleurs du Québec ne sont pas les «employeurs», ni les «associations patronales», ni les «gouvernements municipaux et provinciaux».

Ces forces représentent l’ennemi de classe. Elles travaillent d’arrache-pied pour intensifier l’exploitation des travailleurs afin d’augmenter les profits de la classe capitaliste dirigeante. Les véritables alliés des travailleurs québécois sont les travailleurs dans le reste du Canada, aux États-Unis et outre-mer qui subissent la même offensive patronale sur leur niveau de vie.

La perspective nationaliste de la coalition se reflète dans sa composition. On y retrouve aux côtés des syndicats et des associations étudiantes et communautaires des représentants de sections plus faibles de la bourgeoisie – producteurs agricoles, municipalités, chambres de commerce – qui se sentent menacées par les nouvelles règles de Harper. «On anticipe déjà une pénurie de main-d'œuvre saisonnière dans les entreprises des régions, une perte de productivité et donc moins de revenus pour les entreprises dans une économie locale déjà fragilisée», a fait savoir le maire des Îles-de-la-Madeleine et membre en vue de la coalition, Joël Arseneau.

Lors d’un spectacle parrainé par la coalition le 4 avril dernier à Montréal, il y avait des représentants du Parti libéral du Canada, du Nouveau parti démocratique (NPD) et du Parti québécois (PQ). Ces trois partis de la grande entreprise ont imposé, lorsqu’ils étaient au pouvoir à l’échelle fédérale ou provinciale, leur propre programme de compressions budgétaires.

C’est d’ailleurs le rôle que joue aujourd’hui le PQ à la tête du gouvernement du Québec. Depuis son élection en septembre dernier, acquise notamment grâce au soutien des centrales syndicales, le PQ multiplie les attaques sur la classe ouvrière.

Le gouvernement Marois a déposé un budget comprenant des coupes records dans les dépenses publiques depuis quinze ans, imposé une hausse perpétuelle des droits de scolarité, opéré des coupes brutales dans l’aide sociale, et donné le feu vert à une répression policière systématique des opposants à ses mesures d’austérité.

Au même moment, le gouvernement péquiste a cherché à camoufler ses propres mesures de droite en mettant sur pied une Commission nationale d’examen sur l’assurance-emploi. Sans surprise, cette manœuvre a été accueillie par la coalition qui est menée par des syndicats dont le rôle consiste depuis des décennies à subordonner la classe ouvrière québécoise au parti de la grande entreprise qu’est le Parti québécois.

Le PQ et ses alliés syndicaux ont une longue expérience dans l’art d’utiliser les mesures réactionnaires adoptées à Ottawa pour détourner l’attention des mesures semblables adoptées à Québec.

Au milieu des années 1990, le gouvernement péquiste avait entrepris un vaste programme de fermetures d’hôpitaux. Lors du référendum de 1995, il a appelé les Québécois à voter pour la souveraineté du Québec comme le seul moyen de créer un rempart contre le «vent de droite» qui balayait l'Amérique du Nord.

C’était une référence aux compressions massives imposées dans l’assurance-emploi par le gouvernement libéral fédéral de Chrétien-Martin, et à la «révolution du bon sens» du gouvernement conservateur de Mike Harris en Ontario qui a réduit les prestations d’aide sociale de 22 pour cent.

Un an après le référendum, le PQ de Lucien Bouchard mettait en œuvre, avec le soutien des syndicats, son propre programme de coupes sociales drastiques y compris la suppression de dizaines de milliers d’emplois dans les réseaux de la santé et de l’éducation.

L’assaut conjoint sur ce qui reste de l’État-providence est mené aujourd’hui par un gouvernement conservateur au niveau fédéral, un gouvernement libéral minoritaire soutenu par le NPD en Ontario, et un gouvernement du PQ au Québec.