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Foxconn organise des élections syndicales: un piège pour les travailleurs chinois

Par John Chan
15 février 2013

Dans une démarche qui montre clairement l’existence de tensions de classes croissantes en Chine, le premier fabricant mondial d’électronique, Foxconn, a décidé d’organiser des « élections » syndicales dans ses usines gigantesques et qui emploient 1,2 million de travailleurs. Cette décision, soutenue par le régime stalinien du Parti communiste chinois (PCC) et les grands groupes occidentaux qui dépendent des ateliers de misère comme celui de Foxconn, est une tentative qui vise à éviter une explosion sociale.

Foxconn a promis de tenir des élections d’ici juillet après que des préparatifs auront été faits pour expliquer aux travailleurs leurs soi-disant droits juridiques et comment voter. La première élection devrait se tenir dans le complexe industriel de Foxconn, à Shenzhen, qui compte 400.000 travailleurs et qui est le lieu de travail le plus grand de la planète.

Le caractère orchestré de cette « élection » ressort clairement des annonces officielles. L’agence d’information Xinhua l’a décrite comme étant « plutôt une refonte des mécanismes existants qu’une réforme capitale. » Gu Cheng, un responsable de la Fédération générale des syndicats, contrôlée par l'Etat, dans la ville de Shenzhen (GFTUSC), a dit que Foxconn serait en mesure d’établir un processus électoral « détaillé » conformément aux instructions de la fédération. « Chaque étape, depuis l’élection du candidat et de la notification publique au vote final, a été clairement réglementée en respectant les lois et réglementations chinoises, » a-t-il dit.

Foxconn a carrément déclaré que les élections syndicales existaient depuis 2008 et qu’il n’y avait aucune modification fondamentale au processus. Au cours de ladite année, la « Fédération syndicale de Foxconn » avait été créée alors que le régime du PCC cherchait à étendre son rôle de gendarme joué au sein des syndicats contrôlés par l’Etat à ceux du secteur privé qui emploie la vaste majorité des travailleurs du pays.

L’unique changement, selon Xinhua, qui a bénéficié d’une information « exclusive » de la part de Foxconn, est qu’au moins trois travailleurs de première ligne seraient choisis dans chacune des 12 sections manufacturières du complexe industriel de Shenzhen. Il est clair que le but est de donner une nouvelle apparence aux syndicats affiliés à la fédération syndicale, afin de les présenter comme les représentants des travailleurs.

La fédération officielle des syndicats de Chine, (All-China Federation of Trade Unions, ACFTU) contrôle tous les syndicats d’entreprise du pays. Les travailleurs chinois les considèrent largement comme des « briseurs de grève » ou des « syndicats jaunes » –pareils à ceux gérés par le régime de Tchang Kai-chek avant la révolution de 1949. C’est parce que ces agences se sont ouvertement rangées du côté des employeurs et du régime du PCC contre les travailleurs qu’ils sont supposés représentés. Chez Foxconn, comme dans le cas d’autres entreprises, se sont de hauts responsables de l’entreprise qui sont aussi souvent les secrétaires des branches du PCC, qui gèrent les syndicats.

L’initiative d’établir un mécanisme syndical plus crédible pour contrôler les ouvriers rebelles de chez Foxconn est survenue après qu’Apple, client clé de l’entreprise, s’est inquiété de dommages éventuels causés à son image par l’association de Foxconn aux ateliers de misère qui assemblent les iPads et les iPhones. En 2010, le suicide de plus d’une douzaine de jeunes employés a révélé les conditions de baraquement militaire régnant au sein des énormes usines de Foxconn. L’année dernière, des protestations, des grèves et des émeutes avaient éclaté chez Foxconn alors que l’entreprise tentait d'atteindre les objectifs de production de l’iPhone 5.

Le rôle véritable joué par l’élection syndicale chez Foxconn a été clairement précisé dans l’éditorial du 4 février publié par l’un des principaux porte-parole du capital financier mondial, le Financial Times basé à Londres, et intitulé : « Les syndicats de Foxconn : des élections libres contribueront à préserver la stabilité et le pouvoir du parti. » Le commentaire se lit comme un réquisitoire contre ceux qui affirment que dans des pays tels la Chine l’oppression des travailleurs peut être soulagée par des syndicats « indépendants. »

Le Financial Times a publiquement salué les élections syndicales chez Foxconn parce que « les travailleurs ont besoin d’une voix plus efficace dans les ateliers s’ils on veut les tenir éloignés de la rue. » En d’autres termes, ce qui doit être évité à tout prix c’est la descente des travailleurs chinois dans les rues, organisés en un mouvement politique qui menacerait le régime du PCC duquel dépendent les groupes mondiaux pour la sauvegarde de leurs profits.

L’éditorial a rassuré ses lecteurs en disant que ces changements ne saperaient pas leurs intérêts et ne seraient pas pour les travailleurs un moyen de faire pression pour améliorer leurs conditions de travail et les salaires. Il a carrément déclaré : « Les élections libres ne visent pas à donner le pouvoir aux ouvrier. Elles visent à relâcher la pression qui risquerait de déclencher une explosion de colère que les autorités auraient du mal à contenir. »

Nous avons ici, pour ainsi dire de source sûre, l’énoncé de la fonction des syndicats « indépendants ». Sur fond de signes croissants de troubles sociaux en Chine, et dans la situation d’une aggravation de la crise économique mondiale, des élections syndicales telles celles qui vont se tenir chez Foxconn sont indispensables en tant que soupape de sécurité pour désamorcer une dangereuse confrontation politique avec le régime du PCC.

En utilisant presque les mêmes mots, il s’agit précisément de la perspective prônée par le « dirigeant ouvrier » en exil Han Dongfan et son China Labour Bulletin basé à Hong Kong. Han, qui jadis avait dirigé les protestations des travailleurs lors du mouvement de Tiananmen en 1989, avant que ce mouvement ne soit écrasé par les chars, a été promu par les milieux d’affaires occidentaux et les bureaucraties syndicales, allant de la centrale syndicale AFL-CIO aux Etats-Unis au Conseil des syndicats (Australian Council of Trade Unions, ACTU) en Australie.

En 2010, lorsqu’un débrayage des travailleurs de l’automobile chez Honda en Chine méridionale avait déclenché une vague de grèves dans tout le pays, Han avait dit au Financial Times : « Je fais tout mon possible pour dépolitiser le mouvement ouvrier en Chine. » Autrement dit, le mouvement des travailleurs ne doit pas défier le gouvernement et sa politique capitaliste mais être guidé dans l'impasse consistant à réclamer des concessions aux autorités.

En 2011, Han avait écrit une rubrique dans le quotidien britannique The Guardian, expliquant que son objectif était de « réformer » les syndicats affiliés à l’ACFTU qui est contrôlé par l’Etat en « de vrais syndicats » de façon à ce que les travailleurs chinois ne soient pas « condamnés à descendre dans la rue. » La même année, Han avait lancé, via un article publié dans le Wall Street Journal, un appel à l’élite patronale américaine pour reconnaître qu’en Chine les syndicats seraient « une bonne chose pour les affaires. »

En décembre dernier, le China Labour Bulletin exhortait le régime du PCC à agir avant que l'agitation sociale au travail ne dérape hors de tout contrôle. Malgré des représailles, des arrestations et des licenciements, les grèves avaient de nouveau augmenté. « Il est donc certainement dans l’intérêt du gouvernement et du monde des affaires de donner aux travailleurs les outils dont ils ont besoin pour négocier efficacement en garantissant ainsi des relations de travail stables, » avait conseillé le Bulletin.

Foxconn, le PCC et le Financial Times ont entendu le message. En incorporant une poignée de travailleurs « de première ligne » dans les syndicats, on est en train de tendre un piège aux travailleurs pour qu'ils soutiennent un mécanisme qui imposera les exigences du patronat en faveur d’une plus forte productivité et d’une discipline plus stricte. De plus en plus souvent, la Chine se retrouve en concurrence avec d’autres plateformes de main-d’œuvre bon marché comme le Vietnam ou l’Inde ainsi qu’avec des pays capitalistes avancés où les salaires des travailleurs ont été drastiquement baissés depuis le début de la crise économique mondiale de 2008.

Tout comme les travailleurs du monde entier, les travailleurs chinois ne peuvent défendre même leurs droits les plus fondamentaux au moyen des syndicats. De nouvelles formes d’organisation, tels des comités d’action de travailleurs de la base, sont requis pour mobiliser et unir la classe ouvrière dans une lutte politique pour le pouvoir. La classe ouvrière chinoise doit avant tout construire un parti révolutionnaire pour mener la lutte pour le renversement du régime du PCC et établir un authentique Etat ouvrier en s'unissant à la lutte pour le socialisme menée par les travailleurs de toute l'Asie et de par le monde. Telle est la perspective du Comité international de la Quatrième Internationale, le mouvement trotskyste mondial.

(Article original paru le 13 février 2013)