Home » Nouvelles internationales » Europe de l'Ouest » France

France: Un chômeur s’immole par le feu devant l'agence Pôle Emploi

Par Antoine Lerougetel
18 février 2013

Mercredi après-midi, 13 février, Djamal Chaab, 43 ans, un travailleur algérien au chômage, s’est aspergé d’essence et est mort en s’immolant par le feu devant l’agence Pôle Emploi à Nantes, en Loire-Atlantique, qui avait supprimé ses droits aux indemnités de chômage.

La veille, à 10 heures, il avait écrit au quotidien local, Presse Océan, pour faire valoir son droit aux indemnités : « Aujourd’hui, c’est le grand jour pour moi car je vais me brûler à Pôle emploi. J’ai travaillé 720 heures et la loi, c’est 610 heures. Et Pôle emploi a refusé mon dossier. »

A 13 heures, le même jour, le journal avait reçu un nouveau courriel disant : « Je suis allé à Pôle emploi avec 5 litres d’essence pour me brûler, mais c’était fermé [...] ; alors ça sera demain le 13 ou le 14, car ce serait vraiment préférable au sein de Pôle emploi. Merci. »

Julien Chaillou, un porte-parole de la CGT (Confédération générale du Travail) a expliqué : « Il aurait perçu des allocations pendant une période où il travaillait, et dans ces cas-là, c’est la double peine : il faut rembourser le trop perçu et l’ouverture de droits est refusée pour la période concernée ».

Chaab a finalement exécuté sa promesse de suicide le mercredi peu après midi. Pour ne pas être empêché de le faire il s’est aspergé d'essence et y a mis le feu à une cinquantaine de mètres de l’agence puis a couru vers l’entrée où un seul policier était de garde et dans l’incapacité de le sauver.

La police a dit que Chaab était marié, qu’il bénéficiait d’un titre de séjour de dix ans et d’un casier judiciaire vierge, et avait une vie normale. Il avait récemment terminé un stage de chaudronnerie.

Comment se fait-il que – malgré le sérieux évident de ses intentions et les détails précis donnés sur la manière, le moment et le lieu où il les concrétiseraient – les autorités n’ont pas empêché ce drame ? Les mesures prises paraissent être le minimum nécessaire pour fournir une couverture pour permettre à cet homme manifestement désespéré de se tuer. L’AFP a indiqué que, « Selon la direction régionale de Pôle Emploi, des conseillers l’ont alors appelé pour l’aider à trouver des solutions alternatives, tant d’allocations de solidarité que d’étalement de sommes qu’il devait à l’institution. Mais mercredi matin, au domicile de l’allocataire, les policiers ont trouvé porte close. Et les appels de Pôle Emploi sont restés sans réponse. »

Jean Bassères, directeur général de Pôle Emploi, a affirmé, en contredisant ce compte rendu : « Lorsqu’il nous a indiqué qu’il avait l’intention de s’immoler, on a alerté les services de police et de pompiers. On a réussi à le contacter, on lui a proposé un rendez-vous pour examiner toutes les possibilités de faire face à la situation. Il n’a pas voulu venir et le matin même on a encore essayé d’avoir un contact téléphonique avec lui. » Bassères a poursuivi en disant : « Les agents sur place ont le sentiment d’avoir fait tout ce qui était dans leur possibilité pour éviter ce drame. »

Et pourtant, mercredi matin Chaab a été en mesure de prendre un bus, de descendre à 50 mètres de l’agence, de s’asperger d’essence, de s’immoler par le feu et de se diriger sans être stoppé jusqu’à l’entrée de l’agence. Un article de presse a dit qu’un seul garde de sécurité était positionné devant l’agence. Bassères a dit qu’il y en avait quelques-uns à l’intérieur du bâtiment.

Jeudi, le ministre du Travail, Michel Sapin, s’est rendu personnellement à Nantes où il a dit à la presse que tout avait été fait pour empêcher Chaab de se tuer. « Tout le monde avait agi comme il se devait, » a dit Sapin en ajoutant que le défunt était « dans un tel état qu’aucune main tendu n’a permis d’arrêter son geste. » Le premier ministre PS (Parti socialiste) Jean-Marc Ayrault, ancien maire de Nantes, a exprimé sa « vive émotion » face à la situation.

L’hypocrisie de ses déclarations est époustouflante venant de personnes qui ont appliqué la décision du gouvernement d’accroître la compétitivité des entreprises françaises en anéantissant les lois sur la protection de l’emploi et en réduisant les coûts chez PSA Peugeot-Citroën et chez Renault au moyen de licenciements de masse et de fermetures d’usines.

Le programme d’austérité de l’Union européenne qu’ils soutiennent et appliquent avec vigueur a contribué de manière significative à la contraction de l’économie de l’UE et a provoqué un chômage record, notamment en Grèce et en Espagne. La France a eu en 2012 une croissance nulle et un taux de chômage de 10,5 pour cent, soit 3,13 millions de personnes sans aucune activité et 4,6 millions si l’on ajoute les travailleurs à temps partiel.

Un élément du programme d’austérité du gouvernement consiste à rendre le plus difficile possible pour les travailleurs l’accès à leurs allocations chômage.

Les défenseurs des chômeurs ont condamné le règlement qui pousse les gens dans la pauvreté et qui « ne sert qu’à sanctionner, fliquer et humilier les chômeurs. » L’on a calculé que l’Etat économisait 5 milliards d’euros parce que de nombreuses personnes ayant droit aux indemnités ne connaissent pas leurs droits ou sont rebutées par des procédures de demande compliquées. De vastes sommes sont aussi perdues parce que les employeurs se soustraient au versement de leurs cotisations.

Vendredi 15 février, un autre travailleur, d’une quarantaine d’année, sans emploi et en fin de droits a tenté de s’immoler par le feu en pleine rue près d’une école primaire de Seine-Saint-Denis et se trouve à l’hôpital.

En août 2012, un homme de 51 ans est mort des suites de ses blessures après s’être immolé par le feu dans les locaux d’une caisse d’allocations familiales de Mantes-la-Jolie (Yvelines) à quelque 50 km de Paris. Tout comme dans le cas de Chaab, cela semblait être un acte de désespoir après avoir appris qu'il ne toucherait plus ses indemnités.

La fin tragique de Djamal Chaab rappelle l’immolation par le feu de Mohamed Bouazizi en Tunisie en décembre 2010, un geste qui avait impulsé la révolution tunisienne.

Gérard Schmit, professeur de psychologie à la faculté de Médecine de Reims, a dit que le suicide de Chaad ressemblait à ce que les experts appellent un « suicide altruiste » qui est perçu comme un acte de sacrifice de la victime. Pour les autres, ces suicides peuvent paraître comme les actes d’une personne isolée, a dit Schmit, mais cette personne croit fermement avoir un message à transmettre au nom des autres.

(Article original paru le 16 février 2013)