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Les États-Unis vont établir une base de drones en Afrique du Nord-Ouest

Par Bill Van Auken
6 février 2013

Washington a obtenu un accord avec le gouvernement du Niger afin d’établir une base militaire dans ce pays d’Afrique du Nord-Ouest qui borde le Mali. L’accord survient au beau milieu de l’intervention de la France au Mali, qui utilise des avions de combat et des troupes au sol.

L’accord, rapporté pour la première fois par le New York Times le 29 janvier, prépare le terrain au Pentagone pour qu’il établisse une base pour les vols de drones à travers toute la région. L’article du New York Times citait des responsables américains anonymes.

Tandis que les responsables américains et les médias plaçaient l’accord sur la base militaire dans le contexte de la guerre française au Mali, c’est évident que Washington a négocié avec le gouvernement du Niger bien avant que l’avancée des milices islamistes vers le sud du Mali ne déclenche l’intervention française le 11 janvier. Il semble plutôt que les récents événements au Mali aient servi de prétexte pour une militarisation américaine de la région qui était déjà planifiée.

Pendant plusieurs mois, les médias et les milieux officiels n’ont cessé de désigner l’Afrique comme le « nouveau front » de la guerre contre le terrorisme. Il a été rapporté qu’AFRICOM, le commandement militaire américain servant aux opérations en Afrique, tente d’établir des bases sur le continent et de déployer pour la première fois des brigades de combat en sol africain.

L’accord conclu avec le gouvernement du Niger est semblable à ce qu’exige d’habitude le Pentagone partout où il déploie des troupes : les forces américaines bénéficient de l’immunité totale pour n’importe quel crime commis sur le territoire.

Selon le Times, on anticipe que quelque 300 soldats américains et d’agences privées seront stationnés à la base du Niger. Le Wall Street Journal a rapporté mardi de la semaine dernière qu’environ 50 membres de l’armée américaine étaient déployés au Niger.

Les États-Unis ont préalablement établi des bases de drones en Éthiopie et au Djibouti, l’étroit territoire africain semi-colonial situé à la jonction de la mer Rouge et du Golf d’Aden, qui est l’endroit où les États-Unis et la France gèrent conjointement Camp Lemonnier. Ce dernier est le site d’une équipe américaine d’opérations spéciales composée de 200 membres. Ces bases, ainsi que des bases aériennes secrètes dans la péninsule arabe, ont été utilisées pour réaliser les attaques et les assassinats aux missiles par drones en Somalie et au Yémen. Cependant, elles sont situées à près de 5000 kilomètres du Mali.

Washington a aussi déployé des avions-espions turbopropulsés à partir de bases aériennes secrètes au Burkina Faso et en Mauritanie, selon ce que rapportait le Washington Post l’an dernier d’après des câbles diplomatiques américains qui avaient été rendus publics par WikiLeaks et des documents contractuels de l’armée. Des représentants des États-Unis ont cependant admis que ces vols d’espionnage au-dessus du Mali et d’autres régions de l’ouest de l’Afrique du Nord avaient connu peu de succès.

« Pour l’instant, les représentants ne prévoient déployer que des drones de surveillance à partir de cette base [du Niger], mais ils n’écartent pas la possibilité d’effectuer des frappes de missiles si la menace s’intensifie », a rapporté le Times le 29 janvier.

Cette explication est peu crédible. Même si les drones peuvent très bien être employés pour recueillir des renseignements qui seraient transmis à la France pour l’exécution de cibles potentielles, il ne fait pas de doute que l’administration Obama prévoie étendre son massacre par drones à l’Afrique du Nord-Ouest.

Le secrétaire américain à la Défense, Leon Panetta, a lancé implicitement cette menace suite à la prise d’otages en Algérie plus tôt le mois dernier. « Nous avons la responsabilité de pourchasser Al-Qaïda où qu’il se trouve », a déclaré Panetta en ajoutant que les États-Unis le « pourchassaient » au Pakistan, au Yémen et en Somalie – où des attaques de drones prennent place continuellement – et vont empêcher qu’il n’établisse de « base d’opérations en Afrique du Nord et au Mali ».

Comme l’a fait remarquer le Wall Street Journal, les préparatifs pour établir une base permanente au Niger « montrent jusqu’à quel point les États-Unis et la France se préparent pour une campagne militaire à durée indéterminée en Afrique du Nord et de l’Ouest ».

En effet, l’un des plus hauts responsables du département d’État américain chargés du dossier de l’Afrique a soutenu le 28 janvier que l’offensive actuelle au Mali « pourrait prendre des années ».

« Ce n’est que la première phase », a admis Don Yamamoto, le principal sous-secrétaire d’État aux affaires africaines, à Associated Press. « Je pense que les gens ne devraient pas avoir d’illusions et croire que ce conflit va être réglé rapidement », a-t-il ajouté. « Cela va prendre du temps, plusieurs années… il faut aller jusqu’au bout. »

Yamamoto a indiqué que Washington avait déjà commencé à former et équiper des soldats du Niger, du Tchad, du Sénégal, du Burkina Faso et du Togo et qu’il allait les transporter jusqu’au Mali pour qu’ils soient intégrés à des forces armées africaines. AFRICOM a aussi annoncé qu’il appuyait l’intervention de la France en fournissant des avions de transport militaires pour le déplacement des troupes et des armes françaises et en effectuant le plein de carburant de leurs avions de guerre.

Le représentant du département d’État américain a aussi déclaré à AP : « Beaucoup de groupes rebelles qui se battent présentement dans la région faisaient partie des troupes de Kadhafi. Ils ont été formés durant plus d’une décennie. Ces groupes rebelles sont bien entraînés, bien armés et très agressifs. Des problèmes de gouvernance dans le pays ouvriraient la porte à ces groupes extrémistes, et c’est ce qui est arrivé au Mali. »

C’est une présentation grossièrement déformée et intéressée des événements au Mali. La réalité est que la crise a été précipitée par la guerre États-Unis-OTAN pour un changement de régime, qui s’est terminée par l’assassinat du dirigeant libyen Mouammar Kadhafi. Le renversement du régime libyen a déstabilisé la région entière. Il a amené les Touaregs, une population nomade présente en Libye, au Mali, au Niger et ailleurs dans la région, a fuir vers le Mali dans des conditions où les « rebelles » soutenus par les Américains traquaient et tuaient les personnes de race noire en Libye.

Les Touaregs, qui ont combattu du côté de Kadhafi, ont amené avec eux une grande quantité d’armes, ravivant une révolte qui a éclaté au moins quatre fois depuis l’indépendance du Mali en 1960. Des unités touarègues entières de l’armée malienne ont grossi les rangs des rebelles.

Toutefois, des islamistes mieux armés et mieux financés, affiliés à Al-Qaïda du Maghreb islamique, sont entrés par le nord du Mali et ont pris le contrôle de larges étendues de territoire. Il s’agissait des mêmes forces que les États-Unis et l’OTAN ont soutenues et armées en Libye, les utilisant comme une force terrestre par procuration dans la guerre pour renverser Kadhafi.

Les remarques de Yamamoto suggèrent fortement que l’impérialisme américain intervient au Mali non simplement pour chasser ou détruire ses alliées d’autrefois, les islamistes (les mêmes forces qu’ils défendent toujours en Syrie), mais aussi afin d’écraser la révolte touarègue.

Étant donné que la même population touarègue existe à l’est du Niger, l’intervention américaine pourrait étendre cette révolte et enflammer une guerre civile ethnique transnationale.

Ce qui sous-tend les activités incendiaires de Washington en Afrique du Nord-Ouest n’est pas, fondamentalement, la crainte d’une supposée menace terroriste, mais plutôt la détermination de l’impérialisme américain, comme son homologue français, à mettre la main sur les richesses énergétiques et minières stratégiquement vitales de la région.

Les États-Unis font la démonstration de leur pouvoir militaire dans des conditions où ils ont été devancés en termes d’échange et d’investissement par leur rival ascendant dans la région, la Chine.

Comme le câble diplomatique secret divulgué par WikiLeaks a révélé, les activités économiques de la Chine ont été une préoccupation centrale pour les espions et diplomates américains assignés à Niamey, la capitale du Niger.

Un des câbles vers Washington mentionnait ceci : « La Chine se bâtit un important portfolio dans les secteurs des ressources du Niger et va probablement remplacer la France comme premier investisseur étranger du Niger lorsque les projets en construction seront pleinement fonctionnels. Les investissements chinois incluent la production de pétrole et de gaz, le raffinage, les mines d’uranium et l’infrastructure. Il n’y a pas d’exemples actuels d’une collaboration États-Unis-Chine au Niger. »

La démarche pour militariser la région du Sahel africain fait partie intégrante du fameux « pivot » de l’administration Obama vers l’Asie, basé sur une escalade continue de la confrontation de Washington avec la Chine. Elle s’étend jusqu’en Afrique, où la tentative d’assurer la domination militaire américaine des territoires riches en ressources et où la Chine a développé des intérêts économiques considérables, a le potentiel de contribuer à une guerre bien plus importante.

(Article original paru le 30 janvier 2013)