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Les syndicats font taire l'opposition à la fermeture de l'usine Ford en Belgique

Par Dietmar Henning
16 février 2013

Les trois syndicats de l'usine automobile Ford de Genk en Belgique ont systématiquement cherché à saper toute résistance effective des travailleurs après l'annonce fin octobre dernier que l'usine serait fermée en 2014.

L'usine Ford à Genk, Belgique

Les 4600 travailleurs de l'usine, comme les près de 5000 qui travaillent pour des sous-traitants, ont été outrés par l'annonce de la fermeture programmée. Les syndicats, en revanche, ont accepté les plans de fermeture dès le début et ont simplement déclaré leur intention de réaliser un « plan social coûteux. »

Rohnny Champagne, président régional du syndicat social-démocrate (l'ABVV-Metaal : Fédération générale du travail belge - métallurgie), a promis « de vendre chèrement notre peau lors des négociations », alors qu'il est évident que ce qui est vendu c'est la peau des travailleurs et non celle des représentants syndicaux.

De nombreux travailleurs ont refusé d'accepter une trahison pareille et ont organisé des arrêts de travail spontanés. Les syndicats ont alors intensifié leur coopération avec la direction de Ford. Avec l'ABVV, l'ACV (Confédération des syndicats chrétiens) et les libéraux de l'ACLVB (Confédération générale des syndicats libéraux de Belgique) ont des membres à Genk. Les syndicats ont immédiatement entrepris des négociations avec la compagnie et demandé que les travailleurs reprennent le travail. Néanmoins, il y a eu une série de manifestations spontanées et de perturbations sur les lignes d'assemblage.

Les syndicats et la direction ont par la suite accepté le processus suivant : après la première réunion, les négociations ont été déclarées être un échec et une agence nommée par le gouvernement a été mise en place, présidée par le maire de Genk. Pour empêcher de nouvelles grèves et manifestations, les syndicats ont accepté un temps de travail réduit pour tout le mois de décembre. Cela signifie que les travailleurs ont dû sacrifier 40 pour cent de leur salaire.

Une discussion vigoureuse s'est alors engagée avec les travailleurs, durant laquelle la nécessité d'une grève et la « trahison des syndicats » ont été des questions centrales.

À la fin de 2012, les travailleurs ont reçu des lettres de l'arbitrage leur demandant de voter sur le conflit social.

Les travailleurs avaient trois choix : premièrement, pour une grève ; deuxièmement, pour la production de 1000 voitures par jour, plus un bonus de 40 pour cent jusqu'à la fin de l'usine ; troisièmement, pour une production journalière de 950 voitures, avec 25 pour cent de bonus.

Dans la lettre jointe, la direction de Ford les prévenait qu'en cas de grève, les grévistes ne recevraient aucune forme d'aide du gouvernement, et qu'ils ne pourraient pas non plus réclamer quoi que ce soit de leur propre fonds de grève.

Les syndicats n'ont pas contesté cette lettre. Il est évident que toute la procédure avait été validée à l'avance par les deux parties – la compagnie et les syndicats. De nombreux travailleurs étaient en colère. Le chantage était évident et la procédure de vote était propice aux manipulations et aux falsifications. Certains travailleurs ont dit n'avoir pas reçu les documents, d'autres ont reçu plusieurs bulletins de vote.

Pour participer au vote, les travailleurs de Genk n'avaient pas besoin de s'identifier à l'usine ni par leur passe d'usine. On leur demandait juste de renvoyer leur bulletin de vote par la poste ou de le déposer à l'usine.

Les trois syndicats ont rendu parfaitement claire leur opposition à une grève. Leur but était de faire dévier le conflit social depuis l'usine vers les tribunaux, déclarant que les travailleurs devaient avoir confiance dans le système légal. Ils ont accusé Ford de rupture abusive de contrat parce que les syndicats avaient accepté deux ans auparavant, sans consulter les employés, une réduction de 12 pour cent des salaires en échange d'une garantie des emplois jusqu'en 2020.

Le résultat du vote le 7 janvier n'a fait qu'intensifier la colère des travailleurs. En dépit de l'ultimatum de la compagnie, près de 47 pour cent des travailleurs ont voté en faveur d'une grève. Les syndicats ont alors additionné les résultats des deux autres choix et affirmé que 53 pour cent des travailleurs avaient voté en faveur d'une reprise du travail.

Les représentants syndicaux ont dit aux travailleurs furieux que cette farce électorale était une « décision démocratique » qu'ils devaient tous accepter. Cela a provoqué des protestations véhémentes, avec un certain nombre de travailleurs brûlant leur veste aux couleurs des syndicats devant les caméras de la télévision.

Les travailleurs des fournisseurs en particulier se sont sentis trahis et laissés à la merci de la direction de Ford. Alors que l'âge moyen des travailleurs de Ford tourne autour de 50 ans, après des années de réductions d'effectifs, les travailleurs des fournisseurs sont bien plus jeunes. De plus, une bonne partie de ces derniers viennent de Turquie ou du Maroc et n'ont pas une formation très poussée. La position des syndicats, focalisée sur les indemnités de départ et les retraites anticipées pour les travailleurs de Ford plus âgés, est perçue avec une hostilité intense par les travailleurs des fournisseurs.

Un comité d'action mis en place par un rassemblement de travailleurs de Ford et des fournisseurs a décidé le 9 janvier de reprendre la grève. Ce comité était dominé par des délégués syndicaux du Parti des travailleurs (Partej van de Arbeid, PvdA) d'orientation maoïste-stalinienne. Le comité d'action a bloqué plusieurs entrées d'usines chez des fournisseurs et chez Ford où ses partisans en sont venus aux coups avec des travailleurs qui allaient prendre leur service. Cela a entraîné une baisse sensible de la production en janvier.

8000 voitures seulement ont été produites ce mois-là au lieu des 1000 par jour prévues. Pour faire pression sur la direction, les travailleurs ont retenu 7000 des voitures produites. C'était l'une des demandes formulées par le Comité d'action.

La direction de Ford et le gouvernement ont alors utilisé la police pour disperser les occupations des entrées et mettre fin au blocus. Les piquets cherchant à empêcher les travailleurs d'entrer dans l'usine ont été menacés d'amendes de 1000 euros et les médias comme les syndicats faisaient des déclarations contre les travailleurs.

Finalement, le 21 janvier, ce mouvement de protestation isolé, mené par le Comité d'action et qui impliquait quelques centaines de salariés, a touché à sa fin. Les grévistes se sont vus refuser les indemnités de grève et ont été placés sous une énorme pression. Les représentants syndicaux ont également essayé de rompre le front de grève en promettant d'inclure les employés des fournisseurs dans les négociations futures et en jurant que ces derniers recevraient le même type de plan de licenciements que les travailleurs de Ford.

Attaqués de tous côtés, les travailleurs en grève ont été contraints à mettre fin à leur grève. Ils ont également dû renoncer à deux journées de congés durant les neuf jours de la grève. Après la grève, Stephen Odell, PDG de Ford Europe, est rapidement revenu sur la promesse d'inclure les employés des fournisseurs dans les négociations sur les plans sociaux.

Les événements des trois derniers mois à Ford Genk ont clairement montré que les travailleurs sont non seulement confrontés aux multinationales de l'automobile, mais aussi à leurs propres syndicats.

La seule différence substantielle entre les directions syndicales et les délégués syndicaux maoïstes était la demande de ces derniers que tous les travailleurs de Ford continuent à être payés jusqu'en 2020 même si l'usine fermait à la fin 2014. Ils ont affirmé que cette concession aurait coûté à Ford environ un quart des profits réalisés en 2011. En d'autre termes, eux aussi ont accepté la fermeture de l'usine, mais ils voulaient simplement extorquer un plus haut prix de Ford.

Les travailleurs ont vécu une expérience importante. Lorsque le conflit a menacé de se développer en une opposition ouverte entre travailleurs et syndicats, les maoïstes du PvdA sont entrés en jeu. Leur glorification d'une « lutte » dont aucun des enjeux n'était clairement défini et qui était isolée, posée en termes purement syndicaux, visait à faire diversion et à démoraliser les travailleurs récalcitrants, et à s'assurer une fois de plus qu'à l'avenir ils seront soumis aux syndicats.

Les efforts des maoïstes dans le Comité d'action visent à empêcher une rupture politique avec les syndicats existants. « Les représentants syndicaux [délégués] ne cherchaient pas à travailler en dehors des syndicats » a déclaré le président de la branche locale du PvdA, Stany Nimmegeers, au WSWS, ajoutant, « mais c'était un risque cependant. »

D'autres membres du PvdA ont insisté sur le fait qu'ils préfèrent agir dans le cadre des syndicats officiels, « parce que ce n'est qu'ensemble que nous sommes forts ». L'"unité" prescrite par le PvdA signifie la subordination des travailleurs aux syndicats pendant que ces derniers s'activent à vendre les travailleurs de Genk en collaboration avec la direction de Ford. En fin de compte, le rôle du PvdA a été de pacifier les travailleurs et a permis aux trois syndicats de reprendre le contrôle de la situation. Ayant achevé son objectif principal, le Comité d'action a ensuite été dissout.

(Article original paru le 14 février 2013)