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Le danger de guerre en Asie

Par Peter Symonds
20 février 2013

Deux récents commentaires soulignent la nervosité grandissante dans les cercles dirigeants internationalement face au danger d’une nouvelle guerre mondiale qui éclaterait en Asie. Les deux articles attirent l’attention sur les disputes maritimes extrêmement tendues de la région, particulièrement entre la Chine et le Japon, et tracent les parallèles avec le développement des intérêts et alliances concurrents qui ont inexorablement mené à l’éruption de la Première Guerre mondiale en 1914.

Dans un article intitulé «Les Balkans du 21e siècle en mer de Chine?» dans le journal Foreign Policy le 30 janvier, l’ancien premier ministre australien, Kevin Rudd, a déclaré : Nous sommes dans une période trouble en Asie de l’Est. Avec les tensions qui émergent des revendications territoriales conflictuelles dans les mers de Chine orientale et méridionale, la région ressemble de plus en plus à une reprise au 21e siècle du conflit des Balkans d’il y a un siècle, cette fois-ci en mer – une poudrière sur l’eau. Les sentiments nationalistes augmentent à travers la région, ce qui réduit la marge de manoeuvre politique pour réduire les stratégies de confrontation… En termes de sécurité, la région est plus fragile qu’à n’importe quel moment depuis la chute de Saigon en 1975 ».

Écrivant dans le Financial Times le 4 février, le commentateur Gideon Rachman a fait le même point dans son article, «L’ombre de 1914 plane sur le Pacifique». Il écrit : «Les vieux films en noir et blanc montrant des hommes “lancer l’assaut” dans la Première Guerre mondiale semblent incroyablement distants. Pourtant, l’idée que les grandes puissances ne puissent plus jamais retomber dans une guerre, comme elles l’ont fait en 1914, est beaucoup trop complaisante. La montée des tensions entre la Chine, le Japon et les États-Unis rappelle le terrible conflit qui a éclaté il y a près de cent ans».

Aucun des auteurs ne croit que la guerre mondiale est imminente, mais, dans leurs sombres évaluations, nul ne l’exclut. Un conflit pourrait éclater rapidement dans la dispute territoriale concernant les affleurements rocheux dans la mer de Chine orientale connus sous le nom de Senkaku au Japon et Diaoyu en Chine. Depuis septembre dernier, lorsque Tokyo a «nationalisé» ces îles, des manœuvres de plus en plus dangereuses par des navires et avions japonais et chinois dans les eaux et espaces contestés ont augmenté le risque d’un incident qui pourrait déclencher un conflit ouvert.

Ce risque a été aggravé à la suite des élections de décembre au Japon. Comme l’a écrit Rachman : «Le nouveau cabinet japonais est rempli de nationalistes purs et durs qui sont davantage prêts à appuyer une confrontation avec la Chine.» Récemment, Tokyo a accusé des navires chinois d’avoir dirigé ses systèmes d’armement contre des cibles japonaises à deux reprises, ce qui a provoqué une autre série d’accusations et de dénis acerbes.

Rudd et Rachman n’ont pas mentionné les véritables causes de la montée des tensions géopolitiques et du nationalisme, qui est en fait l’intensification de la crise économique mondiale. Ils offrent aussi une couverture politique au rôle de l’administration Obama et son «pivot vers l’Asie» qui a délibérément encouragé des alliés comme le Japon et les Philippines à adopter une attitude plus agressive dans des disputes territoriales avec la Chine. Washington met en place un système d’alliances et de bases militaires, et de partenariats stratégiques à travers la région, y compris en Australie, en Inde, en Corée du Sud et au Japon, en opposition à Beijing.

Les promesses d’une nouvelle période de paix et de prospérité qui avaient été faites triomphalement par la bourgeoisie dans la foulée de l’effondrement de l’Union soviétique, sont depuis longtemps chose du passé. La fin de la guerre froide a ramené les vieux antagonismes et anciennes rivalités des grandes puissances qui attisent maintenant une nouvelle course néocoloniale à travers le monde pour les matières premières, les marchés et la main-d’œuvre bon marché. L’impérialisme américain est l’élément le plus déstabilisateur en politique mondiale. Il exploite la supériorité de son armée pour déclencher une guerre après l’autre dans le but désespéré de compenser son déclin économique.

Le «pivot vers l’Asie» d’Obama est lié à la transformation de la région, et surtout de la Chine, en un gigantesque atelier de misère pour les grandes sociétés rivales du monde. L’offensive stratégique de Washington à travers l’Asie pour miner l’influence qu’exerce la Chine est intimement liée à sa tentative de maintenir sa domination économique en dictant les règles commerciales à travers son partenariat transpacifique.

Comparant la situation à 1914, Rachman a écrit : «La Chine maintenant, comme l’Allemagne il y a 100 ans, est une puissance en essor qui a peur que les grandes puissances établies [les États-Unis] tentent de bloquer son ascension.» Il est vrai qu’en parcourant le globe à la recherche de matières premières et de marchés, la Chine, tout comme l’Allemagne, entre en conflit avec les puissances dominantes, principalement les États-Unis. Contrairement à l’Allemagne cependant, la Chine n’est pas une puissance impérialiste. Ses importations massives d’énergie et de minéraux alimentent d’énormes entreprises manufacturières qui sont soient possédées, ou approvisionnées, par des sociétés manufacturières mondiales géantes. Malgré sa taille, l’économie chinoise est complètement dépendante de l’investissement étranger, de la technologie étrangère et de l’ordre capitaliste dominé par l’impérialisme américain.

Rudd et Rachman ont tous les deux conclu leurs articles en exprimant l’espoir que la rationalité et les intérêts économiques communs l’emporteraient sur la guerre. Cependant, ces espoirs ont été minés par les commentaires, cités par Rachman, du professeur de Harvard Joseph Nye, qui a participé à une mission américaine de haut rang à Beijing et Tokyo en octobre. «Nous avons discuté de l’analogie de 1914 entre nous, a expliqué Nye. Je ne pense pas qu’aucune des parties ne souhaite la guerre, mais nous avons mis en garde contre le manque de communication et les accidents. La dissuasion fonctionne habituellement entre des acteurs rationnels, mais les principaux acteurs en 1914 étaient aussi rationnels.»

Les commentaires de Nye montrent que la guerre n’est pas une question d’intentions subjectives, mais est provoquée par des forces sociales et économiques objectives. Après 1914, les révolutionnaires marxistes les plus clairvoyants de l’époque – Lénine et Trotsky – ont conclu que la guerre signalait l’effondrement du capitalisme et l’ouverture d’une nouvelle époque de guerres et de révolutions, c’est-à-dire l’époque de l’impérialisme. L’éclatement de la guerre a aussi amené la Révolution russe d’octobre 1917 qui a établi le premier État ouvrier et qui a donné une impulsion à la classe ouvrière internationalement.

De profonds changements économiques, technologiques et politiques ont pris place lors du dernier siècle, mais les contradictions fondamentales du capitalisme demeurent : entre l’économie mondiale et le système dépassé des États-nations et entre la production socialisée et la subordination de toute l’activité économique au profit privé. La force sociale capable d’empêcher la descente vers la guerre mondiale et la barbarie est la classe ouvrière internationale, par l’abolition du système de profit et l’établissement d’une économie socialiste planifiée à l’échelle mondiale. Cela nécessite l’assimilation rigoureuse des leçons des expériences stratégiques de la classe ouvrière au 20e siècle, ce qui veut dire surtout l’assimilation de la longue lutte du mouvement trotskyste international pour le marxisme.

(Article original paru le 12 février 2013)