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La guerre des monnaies plane au-dessus de la réunion du G20

Par Nick Beams
16 février 2013

La réunion des ministres des Finances du G20 et des gouverneurs des banques centrales se tiendra à Moscou ces deux prochains jours dans le contexte d’une profonde contradiction de l’économie capitaliste mondiale.

D’une part, une certaine stabilité est revenue sur les marchés financiers, du moins provisoirement, avec des marchés boursiers en hausse, alors que d’autre part la croissance économique continue de stagner. De larges sections du monde sont ou vont entrer en récession et les pays développés se disputent ce que le Financial Times a décrit comme les « copeaux de la croissance économique. »

Cette contradiction grandissante est la force motrice qui se cache derrière les nouvelles craintes d’une « guerre [mondiale] des monnaies », une question qui dominera très certainement les débats.

Le danger d’une guerre monétaire mondiale avait d’abord été soulevé en 2010 par le ministre brésilien des Finances, Guido Mantega, qui avait prévenu que la politique monétaire expansionniste (« quantitative easing » qui consiste à faire tourner la planche à billets) pratiquée par le conseil des gouverneurs de la Réserve fédérale américaine (Fed) réduisait la valeur du dollar américain, minant de ce fait la position économique des autres puissances et ouvrant la voie à d’éventuelles représailles.

La question est de nouveau revenu sur le devant de la scène après l’arrivée, en décembre dernier, d’un nouveau gouvernement au Japon et la décision du nouveau premier ministre, Shinzo Abe, d’exiger que la Banque du Japon poursuive sa propre version du « quantitative easing » dans le but de stimuler l’économie stagnante du Japon. Davantage d’huile a été jetée sur le feu par la déclaration faite au début du mois par le président français, François Hollande, à savoir que le cours élevé de l’euro portait atteinte à l’économie.

L’ampleur des tensions relatives aux questions monétaires a été soulignée la veille de la réunion du G20 lorsque le G7, la Grande-Bretagne, les Etats-Unis, le Japon, l’Allemagne, la France, l’Italie et le Canada, a publié un communiqué pour mettre en valeur le fait que les niveaux des monnaies devraient être déterminés par les forces du marché et non par les banques centrales. Le communiqué a tout d’abord été interprété comme soutenant le Japon mais les marchés ont été précipités dans la tourmente quand un responsable a dit que ce communiqué visait à critiquer les récentes mesures prises par le Japon.

Dans son communiqué le G7 a dit que ses banques centrales ne ciblaient pas leurs monnaies respectives. « Nous réaffirmons que nos politiques budgétaires et monétaires sont et resteront orientées vers nos objectifs nationaux respectifs en utilisant des instruments nationaux et que nous ne ciblerons pas les taux de change. »"

Mais, l’interconnexion même de l’économie mondiale et du système financier signifie que cette déclaration est tout aussi ridicule que de dire que l'augmentation de la pollution par le gaz carbonique dans un pays ne contribuerait pas au réchauffement de la planète parce qu’il ne s’agirait que d’une mesure « nationale. »

Depuis le déclenchement de la crise financière mondiale en 2008, la Réserve fédérale américaine a triplé son montant d’actifs financiers. Elle augmente actuellement son bilan de 80 milliards de dollars par mois, soit près d’un millier de milliards de dollars par an. Ces achats d’actifs financiers s’ajoutent à l’offre de dollars et contribuent à faire baisser le taux de change par rapport aux autres monnaies au profit des exportateurs américains et aux dépens de leurs rivaux.

De plus, que les intérêts américains en profitent ou non, le rôle du dollar américain en tant que monnaie mondiale primordiale signifie que sa chute augmente la valeur relative de toutes les autres monnaies et aggrave la position de ces pays dans la lutte pour les marchés d’exportation tout en ouvrant leurs marchés nationaux aux pressions grandissantes exercées par la concurrence internationale.

A un certain moment, ces pressions alimentent un besoin de représailles. C’est pourquoi les mesures japonaises sont considérées comme significatives, occasionnant des tensions accrues et de nouvelles mises en garde de guerres monétaires.

Il y a d’autres conséquences à plus long terme qui soulignent le fait que le krach financier de 2008 a représenté un effondrement de l’ordre capitaliste mondial.

Le programme de la Fed consistant à faire tourner la planche à billets et à dévaluer ainsi le dollar américain est sans précédent. Le dollar avait été dévalué dans le passé – par exemple, en vertu des soi-disant accords du Plaza en 1985 – cela s’était fait du moins avec l’accord officiel et la collaboration des autres principales puissances capitalistes.

Actuellement, les Etats-Unis poursuivent leur programme économique d'une manière unilatérale et totalement irresponsable. Leur travail de sape des fondements du système monétaire mondial comporte le risque d’un effondrement de la confiance dans la monnaie papier et un retour aux blocs économiques qui avait caractérisé les années 1930, avec des conséquences incalculables pour le commerce mondial et les investissements.

Une menace encore plus immédiate est que les achats réguliers d’actifs financiers par la Fed et d’autres banques centrales recréeront, à une échelle encore plus large, les conditions qui ont entraîné le krach de 2008. Depuis le début de 2008, la Fed a augmenté son bilan de 220 pour cent, la Banque d’Angleterre de 350 pour cent et la Banque centrale européenne de près de 98 pour cent.

En l’absence de toute politique favorisant la croissance économique, le recours à la manipulation financière crée de nouvelles contradictions explosives au cœur même de l’économie mondiale, un fait reconnu par au moins certains des responsables du système financier. Dans un récent discours, le chef de l’autorité britannique des services financiers (FSA), Adair Turner, a mis en garde que « le recours exclusif » à une politique monétaire et du crédit « comportait des risques importants à long terme – un risque par lequel, en cherchant à échapper au piège du désendettement créé par des excès antérieurs, nous pourrions développer de futurs vulnérabilités. »

Lors de la crise de 2008, les banques centrales partout dans le monde ont pu agir comme des « prêteurs en dernier ressort » en renflouant des banques et autres institutions financières qui auraient fait faillite si elles n’avaient pas reçu de l’aide. Les banques centrales ont pu exercer cette fonction parce qu’elles n’étaient elles-mêmes pas directement impliquées dans les marchés financiers affectés.

La situation a complètement changé. Les banques elles-mêmes détiennent actuellement des obligations gouvernementales et d’autres formes de dettes s’élevant à des milliers de milliards de dollars. Un effondrement de ces marchés forcerait les banques centrales à tenter de renflouer les principales banques et investisseurs alors même que leur propre viabilité financière serait en train d’être mise en péril.

En d’autres termes, les mesures prises au cours des cinq dernières années ont non seulement créé les conditions pour une intensification des guerres monétaires, mais elles garantissent que la prochaine crise financière majeure impliquera les banques centrales mêmes.

Certains des participants à la réunion du G20 admettront, du moins dans leurs discussions en coulisse, ces dangers qui se profilent. Mais, ils seront impuissants à présenter une quelconque politique pour y remédier parce que la crise est enracinée dans les fondements mêmes du système de profit de l’Etat-nation qu’ils défendent. L’unique réponse aux énormes dangers que représente l’effondrement capitaliste en cours est que la classe ouvrière engage une lutte politique en faveur du programme du socialisme international et pour le remplacement du système de profit anarchique par une planification consciente de l’économie.

(Article original paru le 15 février 2013)