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La grève des chauffeurs de bus scolaires de New York et la défense de l’éducation publique

Par Andre Damon
16 février 2013

Pratiquement ignorée par les médias, une lutte importante est en train de se jouer à New York. Environ 8000 travailleurs des autobus scolaires sont maintenant dans leur quatrième semaine de grève contre la tentative du maire Michael Bloomberg d’éliminer leur sécurité d’emploi. Cela fait partie d’une tentative plus vaste pour réduire radicalement les salaires et les avantages sociaux.

Ce conflit est un microcosme de la société américaine. Bloomberg, qui a une fortune d’environ 25 milliards $, demande à des travailleurs qui font 35 000 $ par année, dans une des villes les plus chères du monde, d’accepter un déclin considérable de leur niveau de vie.

Les travailleurs eux-mêmes sont conscients du fait que des questions beaucoup plus larges sont en jeu, des questions qui vont plus loin que celles que pose immédiatement la grève. Bloomberg tente de briser la grève – avec l’assistance des syndicats – dans le cadre d’attaques contre la classe ouvrière dans son ensemble.

En particulier, pour Bloomberg et la classe dirigeante pour laquelle il parle, l’assaut contre les travailleurs des autobus fait partie d’une attaque à grande échelle contre l’éducation. Les professeurs subissent des demandent incessantes pour des concessions et la ville prévoit fermer encore plus d’écoles publiques. Sous son administration, 140 écoles ont été fermées et rouvertes comme des écoles à chartes et 8000 postes de professeurs ont été abolis.

Bloomberg joue un rôle dans la campagne nationale contre l’éducation publique, défendue tant par les démocrates que les républicains. Dans un État et une ville après l’autre, les professeurs sont congédiés par milliers. Détroit, Chicago, Philadelphie et Washington, DC – des villes toutes dirigées par des maires démocrates – mettent en oeuvre en ce moment des programmes de fermeture de dizaines d’écoles. Dans certaines villes, la privatisation de districts entiers est concrètement envisagée.

Ces politiques sont coordonnées par l’administration Obama qui, depuis le début, a fait agressivement la promotion des écoles à chartes et a fait des professeurs les boucs émissaires de la crise de l’éducation. Dans leurs politiques concernant l’éducation, les démocrates et les républicains sont pratiquement identiques. En fait, Obama a supervisé beaucoup plus de fermetures d’écoles et de congédiements de professeurs que son prédécesseur.

Ce qui prend place est l’affaiblissement et le démantèlement intentionnels de toute l’institution de l’éducation publique. Le concept que tout le monde devrait avoir accès à ce droit social essentiel est jeté aux orties. Ce qui reste du système d’éducation sera encore plus directement subordonné à différents intérêts de profits et aux diktats de toute la classe dirigeante.

C’est une transformation historique. L’institution de l’éducation publique aux États-Unis remonte jusqu’à la Révolution américaine il y a plus de 200 ans.

Les dirigeants de la Révolution américaine voyaient l’institution de l’éducation publique comme un pilier central de la démocratie, nécessaire pour la gouvernance populaire. Lorsqu’elle était encore une force révolutionnaire, la bourgeoisie la voyait comme un contrepoids nécessaire à l’aristocratie britannique et, plus tard, au sud esclavagiste.

« Faites que l’éducation des gens ordinaires soit exigée par la loi », écrivait Thomas Jefferson à un ami en 1786. « Faites savoir à nos compatriotes que seule la population peut nous protéger contre ces maux [de la tyrannie et de l’oppression] et que la taxe qui sera perçue à cette fin sera mille fois moindre que ce que l’on devra payer aux rois, aux prêtres et aux nobles qui surgiront parmi nous si nous laissons le peuple dans l’ignorance. » Benjamin Franklin a non seulement participé à la création de la République des États-Unis, mais aussi à celle de la première bibliothèque publique sur le continent.

Les esclavagistes au Sud étaient terrifiés par l’idée d’une population de gens éduqués, qu’ils fussent esclaves ou libres. La réaction s’est toujours drapée du manteau de l’ignorance. De plus, les plus fervents abolitionnistes, comme Thaddeus Stevens, étaient réputés autant pour leur lutte en faveur de l’éducation publique que pour leur haine de l’esclavage.

Vers la fin du 19e et au début du 20e siècle, le principal conflit social aux États-Unis devint celui entre la classe ouvrière et la bourgeoisie. Le développement de l’éducation publique fut inextricablement lié aux luttes de masse de la classe ouvrière.

La classe dirigeante américaine, bien consciente de la menace de révolution sociale que laissait planer la Révolution russe, réagit à la croissance des conflits de classe en faisant, entre autres, certaines concessions. La démocratisation de l’accès à l’éducation publique, ce que favorisait la fin de la ségrégation, faisait partie d’une politique libérale de réformes qui était possible grâce à la position du capitalisme américain en tant que puissance économique mondiale dominante.

Mais la classe dirigeante a rejeté toutes ces traditions démocratiques. Au cours des quatre dernières décennies, elle a entrepris de démanteler tous les gains faits par la classe ouvrière sur des décennies et la totalité de l’héritage de la Révolution américaine et de la Guerre civile.

Dans son existence sociale même, la classe dirigeante américaine – qui a bâti de vastes fortunes par la spéculation, le parasitisme financier et la fraude – est hostile à l’esprit démocratique et égalitaire qui anime le concept de l’éducation publique. Elle voit ces institutions comme des ponctions inacceptables sur les profits, des reliques d’un passé où tout n’était pas subordonné à l’enrichissement direct de la classe dirigeante.

L’élite patronale et financière ainsi que ses représentants politiques agissent avec une certaine insouciance. Ils saccagent toute une tradition démocratique et, par le fait même, ce qu’il reste de leur légitimité politique. La même administration qui procède au démantèlement de l’éducation publique s’arroge le droit d’assassiner des citoyens américains sans jugement en bonne et due forme, rejetant ainsi sans même sourciller des principes constitutionnels fondamentaux qui existent depuis des siècles.

La préservation de l’éducation publique est incompatible avec l’existence de cette classe dirigeante et du système social, le capitalisme, sur lequel elle repose. Rien ne peut être gagné en adressant des demandes aux démocrates ou aux républicains, tous deux défenseurs endurcis de cet ordre social.

La défense de l’éducation publique, comme celle de tous les autres droits démocratiques et sociaux, est la tâche de la classe ouvrière, la seule véritable force progressiste et révolutionnaire de la société.

La seule façon de défendre et développer l’éducation publique est par la reconstruction totale de la société sur la base de l’égalité sociale. Le pouvoir de l’oligarchie financière doit être renversé; les banques et les grandes sociétés, nationalisées. C’est seulement à travers un programme socialiste, pour lequel luttera un parti propre à la classe ouvrière, qu’une telle tâche pourra être accomplie.

(Article original paru le 13 février 2012)