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Pour le pouvoir ouvrier en Egypte !

Par Johannes Stern et Joseph Kishore
1 février 2013

Alors que le deuxième anniversaire de la chute du dictateur Hosni Moubarak approche, la classe ouvrière égyptienne est de nouveau poussée dans la lutte révolutionnaire. Les protestations de masse font trembler les villes partout en Egypte, défiant une répression meurtrière de la police et de différentes sections de l’armée égyptienne présidées par le président Mohammed Morsi des Frères musulmans.

Résumant la situation révolutionnaire qui menace la bourgeoisie égyptienne et ses partisans à Washington et dans les capitales européennes, le ministre de la Défense, le général Abdul Fatha al-Sisi, a carrément déclaré que l’actuel soulèvement « pourrait entraîner l’effondrement de l’Etat. »

L’armée menace d’intervenir directement pour écraser l’opposition et la noyer dans le sang.

Les promesses démocratiques par lesquelles la classe dirigeante avait tout d’abord réagi au soulèvement de la classe ouvrière en 2011 sont clairement démasquées par l'amère expérience. « Le processus politique essentiel d’une révolution, » a écrit Léon Trotsky dans sa célèbre Histoire de la Révolution russe, « est précisément en ceci que la classe prend conscience des problèmes posés par la crise sociale, et que les masses s’orientent activement d’après la méthode des approximations successives. »

En deux ans de luttes, les travailleurs soupèsent et testent les forces politiques qui se présentent elles-mêmes comme étant des alternatives au régime Moubarak.

Il y avait eu initialement des espoirs selon lesquels l’armée égyptienne, en tant qu’« armée du peuple », accorderait aux travailleurs des droits démocratiques et sociaux. De tels espoirs ont été rapidement anéantis. Parrainée par Washington et représentant les intérêts des gros bonnets de l’armée, la junte militaire qui avait succédé à Moubarak a eu tôt fait d'interdire les grèves et d’écraser les protestations.

Les premières élections après la chute de Moubarak ont amené au pouvoir les Frères musulmans. Au bout de six mois seulement, le caractère réactionnaire des Frères a été révélé devant les masses égyptiennes. Depuis la prise de pouvoir l’été dernier, ils poursuivent la politique anti-classe ouvrière et pro-impérialiste de Moubarak. Morsi est en pourparlers avec le FMI pour imposer une réduction des subventions pour le pain et les carburants et qui sera dévastatrice pour la classe ouvrière. Le gouvernement des Frères musulmans a aussi appuyé la répression des Palestiniens dans la bande de Gaza et la guerre par procuration menée par les Etats-Unis contre la Syrie.

La soi-disant opposition officielle contre les Frères musulmans ainsi que les factions libérales de la classe dirigeante qui sont regroupées dans le Front de Salut national (NSF) dirigé par Mohammed ElBaradei n’a absolument rien à offrir. Il inclut des responsables de l’ère Moubarak tels Amr Moussa et les partis Wafd et Tagammu qui ont collaboré étroitement avec Moubarak.

L’éventail des forces politiques en Egypte est une justification de la thèse centrale de la théorie de la Révolution permanente de Trotsky, selon laquelle dans les anciens pays coloniaux et économiquement arriérés, il n’existe aucune faction de la bourgeoisie qui soit capable ou intéressée à mener à bien les tâches démocratiques fondamentales, et encore moins à répondre aux revendications économiques et sociales des masses. Engagées à défendre l’ordre capitaliste et subordonnées à l’impérialisme, toutes les factions de la bourgeoisie réagissent à l’opposition sociale par la répression et la dictature.

Une analyse parue dans l’Egypt Independent souligne ce point. L’auteur, Amr Adly, fait remarquer la profonde crise économique existant en Egypte et la dépendance du pays des finances extérieures et fait état de la position précaire du gouvernement des Frères musulmans. Et pourtant, « le NSF, la plus importante coalition d’opposition, reste lourdement tributaire du soutien des classes moyennes et supérieures urbaines, » écrit Adly. « C'est à peine si la plateforme politique du Front comprend d’authentiques éléments sociaux et économiques. »

Tout en s’efforçant de contrer l’islamisme des Frères au moyen d’un vague nationalisme égyptien, le NSF n’a pas de programme indépendant. « Quant à la dégradation de la situation économique, l’attitude du Front est dans une large mesure opportuniste et à courte vue, avec peu d’alternatives à apporter aux mesures d’austérité, » a précisé Adly.

La classe ouvrière d’Egypte entre en conflit direct avec toutes les factions de l’élite bourgeoise, un conflit qui est en train de prendre une forme de plus en plus violente. Dans ces conditions, un rôle tout spécialement réactionnaire est joué par la « gauche » petite bourgeoise.

Parmi les principales organisations qui opèrent dans l’orbite de l’establishment bourgeois figurent les Socialistes révolutionnaires. Après avoir tout d’abord fait l’éloge de la junte militaire pour avoir proposé un « espace démocratique », les SR ont ensuite célébré l’élection de Morsi comme « une véritable victoire des masse égyptiennes. » Au fur et à mesure que le rôle contre-révolutionnaire de Morsi se révélait, les SR ont décidé de promouvoir le NSF en devenant les conseillers de l’opposition bourgeoise libérale.

Une récente déclaration des Socialistes révolutionnaires, camouflant une politique totalement conformiste par un verbiage gauchiste, traduit leur rôle essentiel. Après avoir critiqué les Frères musulmans et Morsi du fait qu'ils poursuivent la même politique que Moubarak, ce qui démasque de façon dévastatrice leur propre soutien antérieur aux Frères musulmans, les SR continuent à montrer clairement leur opposition intransigeante à l’égard d’une lutte indépendante pour le pouvoir de la classe ouvrière.

S’exprimant au nom d’une section privilégiée de la classe moyenne supérieure, les SR offrent des conseils aux partis bourgeois. Ils déplorent le fait que les « Frères musulmans creusent leur propre tombe en poursuivant la politique de Moubarak. »

Malheureusement, continuent-ils, le NSF « a fait l’erreur d’inclure des restes du vieux régime dans ses rangs. » Ces « restes » [de la dictature de Moubarak!] sont « réputés pour leurs préjugés politiques contre de la révolution. » C’est ainsi que les SR parlent des participants à un régime qui des décennies durant a régné avec une brutalité sauvage au nom de la classe dirigeante égyptienne et de l’impérialisme américain !

Dans un passage qui résume leur perspective, les SR écrivent, « Nous appelons la jeunesse révolutionnaire au sein du Front à lutter pour effectuer un travail de nettoyage dans ses rangs. » Autrement dit, la coalition bourgeoise doit être rénovée.

Ils appellent ensuite le NSF à « participer avec nous et avec tous les révolutionnaires à la construction d’un authentique front révolutionnaire capable d’atteindre les objectifs de la révolution du pain, de la liberté, de la justice sociale et de la dignité humaine. »

Les SR préconisent non pas un mouvement indépendant de la classe ouvrière mais une réorganisation de la politique bourgeoise. Toute référence au socialisme, au renversement de l’Etat bourgeois ou à un appel en faveur d’organes indépendants de pouvoir de la classe ouvrière est absente de leur proclamation démagogique.

Ce qui sous-tend la faillite de tous les partis politiques existant est ceci : alors qu’ils rendent hommage en parole à la révolution, ils se fondent sur la propriété capitaliste et refusent tout changement des formes fondamentales du pouvoir politique. Ils défendent l’ordre établi.

Deux tâches fondamentales émergent de la logique sociale et politique de la Révolution égyptienne.

Premièrement, il y a l’établissement d’organes indépendants du pouvoir ouvrier. Les principaux exemples d’organisations de lutte de la classe ouvrière et des masses opprimées furent les soviets mis en place par la classe ouvrière russe qui arriva au pouvoir lors de la Révolution d’Octobre 1917. La classe ouvrière ne peut pas compter sur l’Etat bourgeois. Elle doit développer ses propres formes d’organisations qui deviendront le fondement pour la conquête du pouvoir.

Deuxièmement, il y a le développement d’une direction révolutionnaire capable d'apporter la direction stratégique nécessaire pour guider ces organisations ouvrières dans la lutte pour le pouvoir.

Toute l’expérience de la Révolution égyptienne, de sa toute première éruption en janvier 2011 à la croisée des chemins où elle se trouve actuellement, a confirmé le fait que l’héroïsme et la ferveur révolutionnaires ne peuvent à eux seuls surmonter la crise de la direction. La classe ouvrière a besoin d'un parti et d'un programme qui lui soient propres – indépendants des Frères musulmans et du Front de Salut national bourgeois et de leurs partisans au sein des organisations bourgeoises.

Depuis le tout premier soulèvement il y a deux ans, le Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI) a insisté pour dire que la classe ouvrière en Egypte ne serait pas en mesure de concrétiser ses intérêts et ses aspirations sans la conquête du pouvoir d’Etat et la réorganisation socialiste de la vie économique. Cette perspective a été confirmée. Nous appelons les travailleurs et les jeunes d'Egypte à s’atteler à la tâche essentielle qui est à l’ordre du jour : la construction d’une section du Comité international de la Quatrième Internationale.

(Article original paru le 30 janvier 2013)