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Il y a quatre-vingt ans, Hitler prenait le pouvoir

Par Peter Schwarz
4 février 2013

Le 30 janvier 1933, il y a quatre-vingt ans, le président allemand Paul von Hindenburg nommait le leader du parti nazi Adolf Hitler au poste de chancelier. Au cours des douze années suivantes le régime hitlérien allait commettre des crimes tels que l’humanité n’en avait jamais vus auparavant. Il détruisit le mouvement ouvrier organisé, soumis le pays à une dictature totalitaire, dévasta l’Europe dans une guerre d’agression non provoquée et assassina des millions de Juifs, de Roms et de membres d’autres minorités.

Le 30 janvier 1933 fut un tournant de l’histoire. Avant cette date, la barbarie et l’antisémitisme étaient considérés comme le caractère de l’arriération économique et culturelle. Mais en 1933, l’élite d’un pays hautement développé tant du point de vue économique que culturel, plaçait le pouvoir entre les mains d’un antisémite barbare dont le parti s’appuyait sur la lie de la société.

Les raisons d’un tel phénomène se trouvent dans les contradictions insolubles du capitalisme allemand et international. Les suites de la première Guerre mondiale et de la crise économique mondiale ayant éclaté en 1929 avaient amené la ruine de larges portions de la classe ouvrière et de la classe moyenne. La société allemande était profondément divisée; la démocratie n’existait qu’en nom. La république de Weimar ne survivait que grâce aux décrets d’urgence et aux cabinets présidentiels et allait droit vers une explosion sociale.

Dans ces conditions Hindenburg décida de confier les rênes du pouvoir à Hitler. On avait besoin des Nazis pour écraser le mouvement ouvrier. Ils jouissaient d’un soutien de masse parmi les couches désespérées de la petite bourgeoisie et du ‘lumpenprolétariat’ qu’ils mobilisaient contre le mouvement ouvrier organisé. La destruction du mouvement ouvrier était la précondition à la préparation de la guerre de conquête que le patronat allemand réclamait avec tant d’insistance.

La décision de Hindenburg fut approuvée par les chefs militaires, le grand patronat et les partis bourgeois. Hitler n’eu pas à conquérir le pouvoir, celui-ci lui fut donné par la classe dirigeante. Mais l’affirmation qu’une majorité des Allemands auraient soutenu Hitler est de toute évidence fausse.

Au cours de la dernière élection ayant eu lieu avant la passation de pouvoirs, en novembre 1932, les deux principaux partis ouvriers, le parti social-démocrate (SPD – Parti socialiste allemand) et le Parti communiste (KPD) obtinrent un demi-million de voix de plus que le NSDAP d’Hitler. Les ouvriers haïssaient les Nazis. Non seulement ils ont voté contre Hitler mais ils voulaient encore le combattre. Mais leurs chefs se sont avérés incapables de mener une telle lutte.

Le SPD qui avait écrasé la révolution prolétarienne de 1918-1919 n’avait aucune intention de mobiliser les travailleurs. Ce parti s’abrita derrière l’Etat dont il affirmait qu’il allait dompter les Nazis. Il encouragea les illusions dans la police, dans l’armée et dans Hindenburg que le SPD a soutenu au cours de l’élection parlementaire de 1932. Neuf mois plus tard, Hindenburg nommait Hitler à la chancellerie.

Les syndicats dominés par les sociaux-démocrates sont même allés plus loin : le ADGB, la confédération des syndicats allemands, déclara sa loyauté au nouveau régime et manifesta le premier mai 1933 sous le drapeau nazi. Bien en vain. Le 2 mai, les Nazis prirent d’assaut les permanences des syndicats.

La clé qui permettait d’arrêter Hitler se trouvait dans les mains du Parti communiste, qui avait été fondé en 1919 pour répondre au tournant à droite effectué par le SPD. Sous l’influence de Staline cependant, le KPD avait poursuivi une politique désastreuse. Il refusait de faire une distinction quelconque entre les nationaux-socialistes et les sociaux-démocrates, qualifiant ces derniers de « sociaux-fascistes ». La direction du KPD se refusa strictement à conclure une alliance défensive avec le SPD contre les Nazis.

Léon Trotsky et ses partisans luttèrent inlassablement pour un tel Front unique et furent persécutés avec âpreté par les Staliniens. La politique stalinienne prit une forme d’ultra gauche qui dissimulait en fait le refus du Parti communiste d’entreprendre une lutte pour démasquer la direction du SPD, gagner les ouvriers sociaux-démocrates et développer une lutte sérieuse pour s’opposer à Hitler.

En mai 1933, Trotsky écrivait: « Aucune politique du Parti communiste n’aurait bien sûr pu transformer la social-démocratie en parti de la révolution. Mais ce n’était pas non plus le but recherché. Il était nécessaire d’exploiter à fond la contradiction entre le réformisme et le fascisme – afin d’affaiblir le fascisme, affaiblissant en même temps le réformisme en démontrant aux ouvriers l’incapacité de la direction social-démocrate. Ces deux tâches se fondaient tout naturellement en une. La politique de la bureaucratie du Komintern mena au résultat contraire: la capitulation des réformistes servait les intérêts du fascisme et non pas ceux du communisme ; les ouvriers sociaux-démocrates restèrent avec leurs dirigeants ; les ouvriers communistes perdirent foi en eux-mêmes et en leur direction. »

Trotsky tira de la défaite désastreuse de la classe ouvrière allemande des conclusions d’une grande portée. Jusque là, l’Opposition de gauche, dirigée par Trotsky, avait lutté pour une réorientation politique des partis communistes et de l’Internationale communiste. Mais, suite au refus de celle-ci de tirer quelque leçon que ce soit de la catastrophe allemande et de l’interdiction de toute discussion sur la politique désastreuse du KPD parmi ses membres, une telle orientation n’était plus possible.

« Une organisation qui n’est pas réveillée par le tonnerre du fascisme », déclara Trotsky « démontre par là qu’elle est morte et que rien ne pourra jamais la faire revivre. Dire cela ouvertement et publiquement constitue véritablement un devoir vis-à-vis du prolétariat et de son avenir. » La tâche n’était ainsi plus de réformer le Komintern, mais de construire de nouveaux partis communistes et une nouvelle internationale.

Trotsky se vit confronté à une virulente résistance de la part de groupes centristes, qui partageaient certaines de ses critiques vis-à-vis du stalinisme mais déclaraient que la construction d’une nouvelle internationale était prématurée. Une telle démarche, arguaient-ils, était seulement possible sur la base d’un nouvel essor du mouvement révolutionnaire.

Trotsky rejetait résolument des tels arguments. « Les marxistes ne sont cependant pas des fatalistes » écrivait-il. « Ils ne font pas porter au ‘processus historique’ les tâches que le processus historique leur a donné… Sans un parti révolutionnaire soudé et éprouvé, une révolution socialiste est inconcevable. »

Ces paroles revêtent une fois de plus une signification brûlante et immédiate. La crise internationale du capitalisme, qui s’est aggravée de façon dramatique depuis la crise financière de 2008, met à l’ordre du jour des luttes de classes explosives. En Egypte, en Grèce au Portugal en Espagne, les ouvriers se rebellent quotidiennement contre les mesures brutales d’austérité et les attaques politiques menées par leurs gouvernements. En réponse, ces derniers ont recours aux méthodes autoritaires et encouragent la croissance d’organisations fascistes comme Aube dorée en Grèce, le Front national en France et Jobbik en Hongrie.

Un grand nombre d’organisations appelées faussement ‘de gauche’ et les syndicats font tout ce qu’ils peuvent pour conduire les luttes des ouvriers dans une impasse et pour défendre le pouvoir de la bourgeoisie. La tâche la plus importante aujourd’hui est de construire une direction révolutionnaire qui unisse les travailleurs au niveau international et les mobilise dans la lutte pour le pouvoir ouvrier et la construction d’une société socialiste. Cette direction est incarnée par le Comité international de la Quatrième internationale et ses sections, les Partis de l’égalité socialiste.

(Article original publié le 2 février 2013)