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L'intensification des rachats d'entreprises et le parasitisme économique

Par Andre Damon et Barry Grey
25 février 2013

Ce mois-ci a vu une accélération des fusions et acquisitions d'entreprises dans des proportions que l'on avait plus connues depuis la période qui a précédé l'effondrement financier de 2008. Jeudi dernier, la firme Berkshire Hathaway, dirigée par le multimilliardaire Warren Buffet, a annoncé un projet de rachat de H. J. Heinz, le producteur de condiments alimentaires, pour 23 milliards de dollars. Le même jour, American Airlines et US Airways annonçaient un projet de fusion à 11 milliards de dollars.

La semaine précédente, Michael S. Dell et un groupement de fonds d'investissement le soutenant ont annoncé un projet de rachat du fabricant d'ordinateurs Dell Inc.pour 24 milliards, et Liberty Global a accepté une proposition à 16 milliards pour racheter Virgin, qui diffuse la télévision par câble en Grande-Bretagne.

La liste continue. Cette semaine, CVC Capital Partners, un fonds d'investissement britannique, a annoncé qu'il prépare la plus grande acquisition avec effet de levier [Leveraged buy out – LBO] d'Europe continentale depuis le crash de 2008.

Pour le moment, le total des fusions et acquisitions cette année est de 158,7 milliards de dollars, soit le double du montant de l'an dernier à la même période.

Ces rachats, alors qu'ils interviennent au milieu d'une suite d'indices indiquant un affaiblissement supplémentaire de l'économie réelle, ont déclenché des spéculations dans les médias sur une reprise économique. « Les fusions font leur retour : le marché remonte et l'économie se renforce, » déclarait la une du New York Times vendredi. L'affirmation a été rendue particulièrement absurde par le fait que la veille, la zone euro avait enregistré sa plus mauvaise contraction sur un trimestre depuis 2009.

Loin d'annoncer une authentique reprise économique, ces fusions et acquisitions sont entièrement parasitaires. Elles n'ajoutent pas une once de valeur réelle à l'économie ; elles ne développement pas la capacité productive de la société ; elles ne créent pas de nouveaux emplois. Ce sont des opérations purement financières qui permettent aux spéculateurs de s'enrichir en accroissant les valeurs fictives qui viennent s'ajouter à la montagne de dettes déjà existantes.

L'effet économique et social réel de ce type de fusions et de rachats est destructeur. Ce sont le prélude à des réductions d'effectifs et des coûts qui passent par des fermetures de sites et des suppressions d'emplois, inévitablement accompagnées de nouvelles demandes de réductions de salaires et d'augmentation des cadences de travail.

Ces manipulations financières sont le moyen par lequel la classe dirigeante redistribue la richesse du bas vers le haut de la société. La dette surgonflée qui fonde les fortunes personnelles obscènes des aristocrates financiers doit, en fin de compte, être payée. Et c'est à la classe ouvrière que l'on impose ce fardeau, par une politique d'austérité brutale garantie par la violence et la répression de l'Etat.

Cette nouvelle intensification des formes les plus prédatrices de spéculation n'est pas simplement le résultat de forces économiques impersonnelles. C'est plutôt le résultat voulu d'une politique bien précise appliquée par les gouvernements et les banques centrales du monde entier, emmenés par le gouvernement Obama et la réserve fédérale aux États-Unis. Ils cherchent à gonfler le prix des avoirs financiers – actions, obligations, produits dérivés – tout en menant une guerre économique contre les travailleurs.

Les premiers pas de ce processus ont été le renflouage des banques après le crash financier de 2008. Puis il y a eu le tournant de l'austérité pour faire payer la note à la classe ouvrière pour des dettes qui avaient été transférées des banques vers le trésor public. Cela a été complété par une politique d'incitation monétaire, à savoir l'impression de milliers de milliards de dollars, pour injecter des fonds quasiment illimités dans les banques et les marchés financiers. Ces institutions sont subventionnées par du crédit pratiquement gratuit, qu'elles peuvent utiliser comme bon leur semble pour récolter des profits colossaux.

L'un des moyens de faire fructifier ce crédit à bon marché en des profits gigantesques est de racheter des grandes entreprises, des banques etc, de prendre le contrôle de leurs fonds propres, de charger l'entreprise rachetée avec des dettes, et de réduire sans états d'âmes les effectifs et les salaires des travailleurs.

Les prix dopés sur les bourses mondiales facilitent ce genre d'opérations, ce qui, en retour, tend à faire monter ces prix encore plus haut. Les fonds d'investissement mondiaux ont atteint un nouveau record mercredi, et le NASDAQ, ayant complètement récupéré de ses pertes de 2008, parvient à des points hauts qui ne s'étaient plus vus depuis la bulle des nouvelles technologies au début des années 2000.

Le vaste butin de liquidités inutilisées qui sommeille dans les comptes des grandes entreprises contribue également à cette vague de rachats. Au troisième trimestre de 2012, les entreprises retenaient 1700 milliards de dollars en liquidités, d'après la réserve fédérale. Mais l'investissement dans les activités productives se contracte. Au dernier trimestre, l'économie américaine s'est contractée et les investissements dans les entreprises ont encore ralenti.

Le simple fait que quatre ans et demi après le crash, dans un contexte où il n'y a eu aucune reprise dans l'économie réelle, la fièvre spéculatrice atteigne de nouveaux records, pas seulement dans tel ou tel pays mais sur toute la planète, indique que ce type de parasitisme fait partie intégrante du système capitaliste, et n'est pas qu'une verrue bénigne sur un organisme qui serait sain par ailleurs.

On pourrait également ajouter que pas un seul responsable de l'une ou l'autre des institutions financières qui ont plongé le monde dans cet abîme économique n'a eu de comptes à rendre. Pourquoi ? Parce que cette élite financière parasitaire exerce une dictature de fait sur les gouvernements et les institutions publiques, et qu'elle est, en pratique, au-dessus des lois.

Tous les discours sur la maîtrise de la spéculation financière qui veulent conserver le cadre du capitalisme, ou réformer le système pour le rendre plus rationnel et juste, sont le produit soit de la naïveté, de l'auto-persuasion, ou d'une volonté délibérée de tromper les gens. Le système ne peut être réformé. Il doit être remplacé.

Le boom financier actuel ne peut pas durer. Il est construit sur du sable. Un vaste édifice de spéculation et de manipulation financière, soutenu par des injections constantes de l'argent des banques centrales, plane au-dessus d'une économie paralysée qui s'enfonce toujours plus dans l'abîme. Cette situation a les caractéristiques d'un château de cartes et cela se voit dans la réaction paniquée des marchés cette semaine lors de la publication des minutes de la réserve fédérale qui font état d'inquiétudes sur l'expansion massive des comptes de la banque centrale. Tout indice d'un ralentissement de cette injection principale d'argent frais donne des sueurs froides à tout le système financier.

Les besoins sociaux les plus élémentaires de la classe ouvrière, dont le travail est la source réelle de toute richesse, sont incompatibles avec la continuation de ce système et la domination des parasites financiers. Ceci pénètre chaque jour un peu plus la conscience de la classe ouvrière.

Dans les grandes batailles de classes à venir, le programme de la révolution socialiste – briser la dictature de l'élite financière et réorganiser la vie économique sur la base de l'égalité sociale et du bien commun – doit devenir le principe directeur de la lutte des travailleurs du monde entier.

À lire également :

The capitalist crisis and the return of history

[26 mars 2009]

(Article original paru le 22 février 2013)