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Le sommet de l’éducation du Québec: une manœuvre pour hausser les frais de scolarité universitaires

Par Keith Jones
25 février 2013

Aujourd’hui et demain, le gouvernement du Parti québécois présidera le sommet de l’éducation : une manœuvre politique pour imposer une hausse des frais de scolarité universitaires et subordonner encore plus directement l’éducation postsecondaire aux exigences de la grande entreprise.

Seront présents au sommet des dirigeants du gouvernement et des partis d’opposition, des représentants du patronat, des administrateurs des universités et des cégeps, les présidents des principales centrales syndicales de la province et des syndicats des enseignants ainsi que les chefs des fédérations étudiantes, sauf une.

Bien que le but officiel du sommet soit d’en arriver à un « consensus national » sur le financement des universités, le gouvernement a déjà indiqué son intention d’imposer une hausse annuelle des frais de scolarité universitaires et a ordonné aux universités de réduire leurs dépenses de 250 millions de dollars d’ici mars 2014.

En vue du sommet, le gouvernement propose diverses formules d’indexation qui feraient grimper les droits de scolarité de 46 $ à 83 $ par année. Actuellement, les étudiants des universités au Québec paient 2175 $ en droits de scolarité plus des frais d’administration de 800 $ en moyenne par année.

Le gouvernement a aussi affirmé qu’il était prêt à envisager l’imposition de droits de scolarité plus élevés aux grandes universités de recherche de la province ou aux facultés, telles que médecine et dentisterie, dont les coûts sont plus grands.

Le PQ propatronal a pris le pouvoir en septembre dernier en se présentant comme un allié des étudiants et de l’opposition populaire à la hausse de 82 pour cent des droits de scolarité qui avait été imposée par le gouvernement libéral de Jean Charest. Cette hausse, et ensuite l’adoption par les libéraux de la loi 12 (projet de loi 78) – une loi qui criminalisait dans les faits la grève étudiante, qui durait alors depuis plus de trois mois, et qui imposait de sévères restrictions sur le droit de manifester, sur n’importe quel enjeu, partout au Québec – ont provoqué une opposition de masse. Fin mai, à son plus fort, cette opposition menaçait de devenir l’étincelle d’un mouvement d’opposition plus vaste de la classe ouvrière au programme d’austérité de la classe dirigeante.

Finalement, la grève étudiante s’est épuisée en août dernier après la « suspension » de la session d’hiver, qui avait été imposée par le gouvernement dans les cégeps et les universités en grève. Bien que les menaces de sanctions contenues dans la loi 12 aient joué un rôle, la grève a été essentiellement défaite parce que les syndicats, les associations étudiantes, Québec solidaire et d’autres groupes de la pseudo-gauche ont détourné politiquement le mouvement derrière le PQ qui, durant les quatre dernières décennies, a joué le rôle de parti « de gauche » de l’élite québécoise. La CLASSE, le groupe étudiant qui avait mené la grève, a abandonné sa demande pour une « grève sociale » dès que les syndicats ont indiqué qu’ils s’opposaient farouchement à un tel projet, et ses porte-parole n’ont cessé de répéter qu’une défaite du gouvernement Charest aux mains du PQ constituerait une « victoire » pour les étudiants.

À son arrive au pouvoir, le gouvernement minoritaire péquiste a annulé la hausse des droits de scolarité des libéraux et abrogé la loi 12 afin de stabiliser le régime capitaliste qui avait été ébranlé par une grève étudiante de six mois. Aussitôt cet objectif réalisé, le PQ a commencé à imposer l’austérité. L’automne dernier, le nouveau gouvernement a abandonné plusieurs promesses électorales populistes, dont la hausse modeste du taux d’imposition sur les gains en capital, pour ensuite imposer un budget d’austérité « d’urgence » qui comportait les plus profondes coupes sociales de la province en 15 ans.

Récemment, le gouvernement a tenté de minimiser les attentes face au sommet. Vendredi dernier, le ministre de l’Éducation supérieure Pierre Duchesne a affirmé que, contrairement au sommet économique du PQ en 1996 où les syndicats avaient appuyé des coupes radicales dans les dépenses sociales, le gouvernement ne prévoit pas en arriver à un accord ou même à produire une déclaration commune. «Il n'est pas question, a déclaré Duchesne, au moment où on se parle, de déclaration commune où tout le monde signe et tout ça. Ce qu'on vise, c'est vraiment des discussions et d'avoir suffisamment avancé pour dire qu'on se dirige dans telle ou telle direction. Il n'est pas question d'amener les gens à signer quoi que ce soit.»

Les syndicats et les fédérations étudiantes qui sont le plus étroitement liées à eux, la Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ) et la Fédération étudiante collégiale du Québec (FECQ), ont indiqué qu’ils devaient être « convaincus » pour qu’ils acceptent l’indexation. La FEUQ va tenir un congrès qui doit commencer ce lundi matin afin, si nécessaire, de donner à sa présidente Martine Desjardins la « flexibilité » de négocier avec le gouvernement. Hier, la FEUQ a participé à une conférence de presse commune avec la direction de l’organisation jeunesse du PQ, le Comité national des jeunes du Parti québécois.

Les syndicats, faut-il le rappeler, avaient forcé en mai dernier les associations étudiantes à accepter une entente – qui fut ultimement rejetée par les étudiants en grève – qui aurait imposé totalement la hausse des frais de scolarité des libéraux.

Le patronat, les grands médias et les recteurs des universités ont toutefois laissé entendre qu’une simple « indexation » des frais de scolarité serait une concession inacceptable faite aux étudiants. Les deux autres principaux partis de la grande entreprise, les libéraux et la CAQ, se sont opposés aux coupes du PQ dans les dépenses des universités, même s’ils sont tout à fait d’accord avec le PQ sur la nécessité d’un budget équilibré pour le prochain exercice financier et qu’ils exigent d’autres baisses d’impôt.

Dans une déclaration qui a suscité beaucoup d’appui dans les médias, la rectrice sortante de l’Université McGill, Heather Monroe-Blum, a récemment qualifié le futur sommet de « farce », affirmant que le gouvernement avait déjà pris les principales décisions financières.

L’ASSÉ (l’Association pour une solidarité syndicale étudiante), l’organisation sœur de la CLASSE, a participé à toutes les rencontres préparatoires au sommet. Cependant, le 14 février, soit trois jours après que ses représentants ont rencontré la première ministre Pauline Marois et le ministre Duchesne, l’ASSÉ a annoncé qu’elle allait boycotter le sommet de l’éducation car le gouvernement n’était pas prêt à discuter sérieusement de sa proposition d’abolir les droits de scolarité.

Avant ces discussions privées avec Marois, l’ASSÉ avait émis une série d’« ultimatums » qui ne soulevait même pas la question des coupes dans le budget des universités, pas plus que celle du programme d’austérité du gouvernement péquiste.

En annonçant la décision de l’ASSÉ de boycotter le sommet, son porte-parole Jérémie Bédard-Wien a déclaré que son organisation n’avait pas l’intention de légitimer « une autre » hausse des droits de scolarité. « Nous défendrons l’option de la gratuité scolaire et nous tenterons de bloquer l’indexation dans la rue », a-t-il dit.

Bédard-Wien a ensuite dénoncé le PQ pour avoir « surfé sur la vague » de la grève étudiante. « Ils ont surfé sur des promesses comme l’annulation de la hausse des frais de scolarité, l’annulation de la taxe santé… mais ils ont reculé sur chacun de ces dossiers. Le Parti québécois n’est pas un parti progressiste. Il prétend être un parti progressiste, mais finalement, il écoute surtout les grandes entreprises. »

Mais ce que Bédard-Wien n’a pas dit, et ne pouvait dire, est que si le PQ fut en mesure d’exploiter l’opposition populaire au gouvernement libéral de Charest et de tromper les étudiants et les travailleurs, c’est parce que l’ASSÉ est ses alliés – les syndicats, Québec solidaire et la pseudo-gauche en entier – ont entretenu le mensonge que ce parti de la grande entreprise constituait un « moindre mal », ou même une alternative progressiste aux libéraux.

En juin, QS a tenté de courtiser le PQ pour établir une alliance électorale et, dans la dernière semaine de la campagne pour les élections du 4 septembre, il a promis que, s’il détenait la balance du pouvoir, il ne poserait aucune condition au gouvernement minoritaire du PQ.

En juin dernier, plutôt que de mettre les étudiants en garde et de dire que le PQ s’apprêtait à imposer le programme du patronat, y compris des lois draconiennes antigrèves semblables à la loi 12, la CLASSE a prié la dirigeante du PQ, Pauline Marois, de remettre son carré rouge (un badge symbolisant la grève) après qu’elle l’eut enlevé pour rassurer la grande entreprise sur les véritables intentions de son parti.

L’ASSÉ, contrairement à ses alliés des syndicats et de QS, a décidé à la dernière minute de boycotter le sommet du PQ. Mais cela ne représente en rien une rupture avec ses politiques de protestation nationalistes et petites-bourgeoises. L’ASSÉ continue de traiter la question de la hausse des droits de scolarité et la lutte pour l’éducation en tant que droit social séparément de tout mouvement d’opposition à l’assaut de la classe dirigeante sur les emplois, les salaires et les services sociaux. Dans sa campagne pour la manifestation qu’elle organise en marge du sommet ce mardi, l’ASSÉ ne dit rien sur les mesures d’austérité du gouvernement péquiste, pas même sur les coupes dirigées contre le budget des universités. Elle ne dit rien non plus sur les coupes draconiennes effectuées par le gouvernement conservateur au niveau fédéral et les représentants de la grande entreprise à travers le Canada et internationalement.

La perspective de l’ASSÉ a conduit les étudiants dans une impasse. Un an après le déclenchement d’une grève étudiante qui aurait pu devenir l’étincelle d’une puissante contre-offensive de la classe ouvrière, les élites au Québec et au Canada mènent une véritable contrerévolution sociale en attaquant l’assurance-emploi, les retraites, la santé et tous les services sociaux, et s’apprêtent à imposer une autre hausse des frais de scolarité universitaire au Québec.

Pour défendre les droits sociaux fondamentaux, y compris le droit à une éducation gratuite de qualité, les étudiants doivent se tourner vers la classe ouvrière – la seule force sociale qui a le pouvoir de mettre un terme à la domination politique et économique de la grande entreprise – et lutter pour la mobiliser en tant que force politique indépendante, armée d’un programme socialiste.