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Tsar to Lenin

Introduction par David North


8 février 2013

Tsar to Lenin est l’un des films les plus importants réalisés au XXe siècle. Le film a pour objet la Révolution russe de 1917. Le spectateur n’y perd jamais son sens de l’étonnement, étant témoin des événements qui ont changé le cours de l’histoire. Avant l’ère de la télévision et de son omniprésente couverture instantanée 24 heures sur 24, l’histoire saisie et conservée sur film semblait quelque chose de miraculeux.

Ce documentaire exceptionnel est le fruit d’une collaboration complexe et litigieuse entre Max Eastman (1883-1969), célèbre radical socialiste américain, et Herman Axelbank (1900-1979), un immigrant d’origine russe qui a rassemblé le plus grand enregistrement cinématographique d’un événement fondateur de l’histoire mondiale.

Dans ses mémoires, Love and Revolution: My Journey through an Epoch, Eastman livre un récit vivide des origines et des processus de création à partir desquels le film a été créé.

« À la fin de l’automne 1928, un jeune homme nommé Herman Axelbank est venu me voir – un homme jeune et persuasif. Large et trapu, il était assez barbu que son menton restait toujours bleu. Son crâne rasé avait une forme qui lui donnait une apparence plutôt redoutable. Seuls ses yeux d’un bleu profond et chaleureux trahissaient une expression très convaincante de sa noblesse d’esprit. Il avait en sa possession une chose inestimable pour l’humanité : une collection de tous les films importants, ou à tout le moins de la plupart d’entre eux, qui avaient été pris des événements marquants et des personnalités de la Révolution russe... Son imagination éclairée et sa résolution d’atteindre son but, combinées avec son respect mûr pour autrui, communiquaient l’idée d’un génie. Depuis 1920, il avait rassemblé ces images avec inlassable énergie, ingéniosité et un sens très fin de leur valeur historique, avec une compétence hors pair à obtenir ce qu’il voulait, sans ne jamais perdre rien de ce qu’il avait déjà. »

Axelbank a demandé l’aide d’Eastman pour monter le film, préparer les légendes des scènes et recueillir des fonds pour financer le projet. Le choix d’Eastman par Axelbank était inspiré. Eastman était en effet l’un des premiers partisans américains de la Révolution bolchevique. Il avait voyagé en Union soviétique dans les années 1920, formant d’étroites relations politiques et personnelles avec la plupart des dirigeants du régime soviétique – surtout avec Léon Trotsky. Dans les années 1920, Eastman avait non seulement écrit la biographie The Young Trotsky, mais il avait aussi fourni à un public international le premier compte rendu détaillé de la lutte politique menée par Trotsky contre la bureaucratie soviétique de plus en plus puissante et son chef, Joseph Staline.

Eastman a accepté la proposition et s’est jeté dans le projet. Fin 1929, au cours d’un voyage en Europe, il enrichit de séquences supplémentaires les archives cinématographiques d’Axelbank. Celles-ci comprenaient notamment une séquence étonnante du Tsar, tournée quelques années avant la révolution, où il nage nu avec ses courtisans. [Dans le documentaire, cette scène s’accompagne de l’observation ironique d’Eastman : « C’est la première fois que le monde voit un roi au naturel »].

Eastman réussit également à convaincre Alexandre Kerensky, le chef en exil du gouvernement provisoire renversé par les bolcheviks, de poser devant le photographe américain, Man Ray, pour quelques secondes de séquences filmées. Eastman n’est cependant pas parvenu à trouver la moindre scène cinématographique où Staline apparaît durant les années révolutionnaires critiques de 1917 à 1921. La raison de cette absence est simple : le rôle de Staline n’a pas été suffisamment important dans la conquête du pouvoir bolchevique pour attirer l’attention des cameramen de la révolution.

Le film a été terminé en janvier 1931. Eastman était convaincu que Tsar to Lenin pouvait attirer un large public. Comme il l’explique dans ses mémoires :

« L’intérêt pour la révolution était intense et encore très ouvert – pas encore canalisé et contrôlé par les révisionnistes de l’histoire du Kremlin. Par cela je veux dire que les Américains qui réfléchissaient avaient toujours le droit de se rappeler que Trotsky avait organisé l’insurrection d’Octobre et mené l’Armée rouge à la victoire, et que Lénine était capable de traverser la rue sans l’aide de Staline. »

Le plan d’Eastman était de vendre le film et d’en assurer une large diffusion par les voies professionnelles. Parmi les gens présents à l’avant-première du film, il y avait notamment Charlie Chaplin, qui a réagi avec enthousiasme. Mais à ce stade, les relations entre Eastman et Axelbank se sont détériorées. Ayant consacré toute sa vie adulte à la création de Tsar to Lenin, et doté d’une conscience aiguë de l’immense importance historique et politique du film, Axelbank craignait les conséquences de la vente du film à une puissante société d’Hollywood comme Columbia Pictures. Comme les événements ultérieurs devaient le démontrer, les craintes d’Axelbank étaient bien justifiées, même si ses soupçons sur les motivations d’Eastman ne l’étaient pas. Il a accusé Eastman de tenter de voler le film, et le conflit entre les deux hommes a retardé la sortie de Tsar to Lenin pendant six ans!

Ce retard n’est pas tout à fait si négligeable. Lorsque le différend juridique entre Eastman et Axelbank a été partiellement résolu, le développement de la technologie du son avait si avancé que les légendes écrites à l’origine pour le documentaire ne suffisaient plus. C’est ainsi qu’Eastman a créé la narration magistrale de Tsar to Lenin qu’il livre avec une véritable passion et un sens de la synchronisation digne d’un acteur.

La première du film a lieu le 6 mars 1937, au Filmarte Theatre de la 58e Rue à New York. Il a fallu neuf ans pour porter le film au public, et la réaction tant de la critique que de l’audience a été époustouflante. Le New York Times fait l’éloge de Tsar to Lenin comme « une oeuvre importante... un historique cinématographique complet, impartial et intelligent de la Révolution russe. » Le critique du New York Post quant à lui décrit le film comme « le film le plus important que j’aie jamais vu de ma vie... Le film le plus vital et absorbant, à mon avis, de toute l’histoire du cinéma. »

Des foules immenses sont allées visionner le film. Mais il n’a pas fallu longtemps avant qu’une campagne massive visant à discréditer le film et à bloquer sa présentation ne soit organisée par le gouvernement soviétique et le Parti communiste américain, alors entièrement stalinisé. Apparaissant en même temps que les procès de Moscou et les purges sanglantes contre les vieux bolcheviks, le film était vu par le régime stalinien comme un obstacle dangereux à ses efforts de falsification historique. Comme Eastman l’a rappelé :

« Trotsky avait mené l’insurrection d’Octobre et organisé l’Armée rouge – c’est ce que révélaient les séquences filmées – mais Staline exerçait maintenant un pouvoir total. Tsar to Lenin n’est jamais allé bien loin au-delà du Filmarte Theatre. Cinq jours après le déluge de louanges [de la presse new-yorkaise], un article paraissait en première page du Daily Worker [le journal du Parti communiste américain] :

“Max Eastman, apologiste en chef de la bande de traîtres à la terre socialiste soviétique dirigée par Trotsky, a rassemblé des bobines d’actualités et des clips documentaires. Cet homme est un expert de la distorsion, de l’intrigue, de la ruse, de l’insinuation et du mensonge... Tsar to Lenin doit être boycotté... Protestez auprès de la direction du Filmarte Theatre... Faites bien comprendre aux autres salles de cinéma que Tsar to Lenin est de la pure propagande trotskyste, et qu’en tant que telle, elle ne peut être tolérée par les amis de la liberté. Boycottons... Tsar to Lenin! ” »

Plus insidieux encore que les critiques anti-Trotsky du Daily Worker était la campagne en arrière-plan organisée par le régime soviétique, menaçant les distributeurs de ne pas les autoriser à commercialiser les films soviétiques – comme ceux du populaire Sergueï Eisenstein – s’ils projetaient Tsar to Lenin dans leurs cinémas. Cette campagne s’est révélée très efficace. Tsar to Lenin, rappelle Eastman, « n’a jamais eu de diffusion. Son triomphe au Filmarte a été, à toutes fins pratiques, le seul et unique. »

Selon un dicton, les livres ont leur propre destin. La même chose est vraie pour les films. Tsar to Lenin a été victime de son intégrité artistique et historique. Il a d’abord été vilipendé par les staliniens et la gauche libérale, qui ne pouvaient encaisser sa représentation exacte quant aux faits de la Révolution et du rôle de Trotsky en elle.

Avec le début de la guerre froide, de nouveaux problèmes se sont posés pour Herman Axelbank et son documentaire. Même la projection limitée d’un film présentant la Révolution d’Octobre et les bolcheviks sous un jour favorable était alors devenue tout simplement impossible. Eastman avait lui-même depuis dégénéré tellement vers la droite qu’il cherchait à empêcher toute projection du film dont le récit exprimait un point de vue radical qu’il avait depuis longtemps répudié. Axelbank a essayé de sauver son film en utilisant une autre narration doublée, et le film a été projeté sous cette forme de temps en temps dans de petits théâtres et sur les campus. Mais ce doublage était une parodie anticommuniste de la narration d’origine d’Eastman et, dans les faits, une parodie des images rassemblées par Axelbank.

Eastman est décédé en 1969 à l’âge de 86 ans. Le film d’Axelbank avait alors été en grande partie oublié. Ce n’est qu’au milieu des années 1970 que la Workers League (Ligue des travailleurs), ancêtre du Socialist Equality Party, a établi des contacts avec Herman Axelbank qui, alors dépassé les 70 ans, était toujours aussi combatif qu’il ne l’avait jamais été.

J’ai informé Herman que le Workers League voulait acheter le film, ne serait-ce que pour s’assurer qu’il ne soit jamais perdu. Les demandes initiales d’Axelbank n’ont pas pu être satisfaites. « Mendiez, empruntez ou volez » fut sa réponse à mes appels pour des conditions plus clémentes. Mais après de longues négociations, un accord a été conclu et Axelbank a transféré la propriété de Tsar to Lenin à la Workers League en janvier 1978. Vigoureux jusqu’au dernier moment, Axelbank est décédé subitement un an et demi plus tard, en juillet 1979.

Dans les années qui ont suivi, la Workers League et son successeur, le Socialist Equality Party, ont organisé de nombreuses projections du film. Des projections de Tsar to Lenin ont également été parrainées à travers le monde par les camarades politiques du SEP des sections du Comité international de la Quatrième Internationale. Mais, comme le centenaire de la Révolution d’Octobre approche, le temps est venu de faire une copie DVD de ce film extraordinaire afin de le rendre disponible à tous ceux qui veulent comprendre la Révolution d’Octobre.

Soixante-cinq ans après la première de Tsar to Lenin, l’importance du film reste la même. En effet, la nouvelle vague de falsification historique provoquée par la dissolution de l’Union soviétique en 1991 donne à ce film une pertinence exceptionnelle. Dans une nouvelle période de crise capitaliste mondiale et d’effondrement économique, où sévissent les inégalités sociales et la montée du militarisme, le film Tsar to Lenin témoigne d’un moment de l’histoire où les idéaux socialistes ont inspiré le plus grand mouvement révolutionnaire de l’histoire mondiale.

Le World Socialist Web Site et les Étudiants et jeunes internationalistes pour l’égalité sociale (EJIES) sont fiers d’organiser la projection du film Tsar to Lenin à Montréal, le mercredi 13 février.

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