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Le gouvernement tunisien commence à se désagréger

Par Antoine Lerougetel
14 février 2013

L'assassinat le 6 février du dirigeant politique laïc anti-islamiste Chokri Belaïd mine la coalition gouvernementale, dont l'élément principal est le parti islamiste Ennahda. Ce parti a obtenu 89 des 217 sièges de l'Assemblée nationale constituante (ANC) à l'élection d'octobre 2011 et gouverne avec deux partis laïcs, le Congrès pour la République (CPR) et le parti social-démocrate Ettakatol.

Le président tunisien Moncef Marzouki est membre du CPR qui a annoncé dimanche qu'il quittait le gouvernement.

La veuve de Belaïd a accusé Ennahda d'être impliqué dans l'assassinat qui a provoqué des protestations de masse de par le pays, des attaques contre les QG d'Ennahda et des échauffourées avec les forces de sécurité . L'AFP a signalé lundi que l'armée était largement présente aux côtés de la police et que des échauffourées entre les manifestants et les forces de sécurité s'étaient poursuivies durant la nuit de dimanche dans la ville minière de Gafsa et à Sidi Bouzid, connu pour être le berceau de la Révolution tunisienne qui a chassé dictateur soutenu par l'impérialisme Zine el-Abidine Ben il y a deux ans.

Le premiers ministre Hamadi Jebali, qui est aussi le secrétaire national et le numéro deux d'Ennahda, a annoncé qu'il formerait un gouvernement apolitique de technocrates pour gérer la crise sociale et politique provoquée par ce meurtre. Il a dit qu'il démissionneraient s'il était empêché de former ce gouvernement.

Quatre groupes de l'opposition au parlement – le Front populaire, bloc de Belaïd, Nidaa Tounès (L'Appel de la Tunisie), Al Massar, et le Parti républicain ont appelé à une grève générale vendredi dernier, le jour des funérailles de Belaïd. L'UGTT (Union générale tunisienne du travail), principal syndicat tunisien a soutenu l'appel, ce qui a donné la première grève générale en Tunisie depuis 35 ans.

Plus d'un million de gens auraient participé à la procession funéraire à Tunis vendredi, dont beaucoup demandaient la chute du gouvernement Ennadha et appelaient à une seconde révolution.

Le dirigeant d'Ennahda, Rached Ghannouchi a rejeté la proposition de Jebali d'un gouvernement de technocrates, tout comme la majorité des députés du parti. Mais ils étaient divisés: 56 soutenaient la direction du parti et 33 soutenaient Jebali.

Le correspondant de Médiapart en Tunisie a commenté: « Il s'agit là d'une révolution pour un parti aussi uni qu’Ennahda, d'autant qu'Hamadi Jebali s’était montré toujours fidèle à la ligne de l'organisation »

La direction d'Ennahda affirme que Jebali n'a pas le pouvoir de changer le gouvernement et que seul le parlement élu peut le faire. Elle a insisté pour dire qu'elle défendrait dans la rue « la légitimité des urnes. » Samedi dernier, au lendemain des funérailles quelque 3 000 partisans d'Ennahda à Tunis et 1 000 à Gafsa ont manifesté. Sur leurs pancartes on pouvait lire: « Il faut défendre la légitimité de l'Assemblée nationale constituante. »

Cependant, citant la constitution provisoire (« la petite constitution »), les avocats de Jebali affirment que le premier ministre peut « créer, modifier et supprimer les ministères et les secrétariats d'Etat, ... après délibération du Conseil des ministres et information du président de la République ».

Les ministres CPR, qui ont quitté le gouvernement, ont comme le président Marzouki, rejeté la proposition de Jelabi au motif qu'elle passe outre le parlement.

Le CPR et Ettakol réclament un remaniement ministériel qui déboucherait sur l'attribution à des « personnalités indépendantes » de portefeuilles-clés détenus par Ennahda. Ils demandent en particulier le départ du ministre de la Justice, Noureddine B'hiri et celui du chef de la diplomatie, Rafik Abdessalem, qui est aussi le gendre de Rached Ghannouchi, président d'Ennahda.

Un bonne partie de la bourgeoisie, laïque et islamiste, se range derrière la proposition de Jabali. Le journal d'affaires, l'Economiste écrit que « l’initiative du premier ministre et sa proposition de constituer un gouvernement de technocrates apolitique est une réponse a minima, mais salutaire. Le rejet de cette solution raisonnable par son propre parti atteste des divisions internes qui rongent Ennahda ... »

Un éditorial du journal francophone Business News a félicité Jebali: « Il a fini par faire son choix et cela ne peut que nous réjouir....La tunisianité de Hamadi Jebali a fini par avoir raison de son islamisme politique. »

L'inflation érode le pouvoir d'achat et le chômage est plus élevé qu'avant la révolution de 2011. Les responsables admettent que dans les régions plus pauvres qui ont été les premières à s'insurger contre le régime de Ben Ali presque 50 pour cent des diplômés sont sans emploi. Sous la pression des conditions imposées par le Fonds monétaire international et l'effondrement du commerce avec l'Europe causé par la crise économique, la bourgeoisie tunisienne, tant islamiste que laïque, et ses maîtres impérialistes cherchent à intensifier leur exploitation des masses.

Certains commentateurs insistent pour dire que la principale division dans la société tunisienne se trouve entre les partis islamistes et laïcs, ou entre la démocratie et la dictature. Leurs appels à l'unité nationale et à « un dialogue national » sont une tentative d'empêcher que la classe ouvrière défendent ses propres intérêts. Parmi ceux qui lancent ce type d'appel on trouve le banquier et dirigeant tunisien Mansour Moalla. Interviewé dans La Presse, il a appelé à « un référendum sur un projet et un programme d’union nationale, qui doit impliquer tous les partis politiques, les principales organisations nationales, l’UGTT, l’Organisation tunisienne de défense des droits de l’homme, l’Utica et la société civile. »

Le maoïste Hamma Hammami, dirigeant de la coalition petite-bourgeoise Front populaire, travaille main dans la main avec le dirigeant de l'UGTT Houcine Abassi pour « l'unité nationale. ». Il avait soutenu la décision de l'UGTT d'annuler le projet d'une grève générale pour le 12 décembre dernier après l'explosion de colère partout dans le pays en réaction à la répression policière violente d'une protestation dans la ville de Siliana.

(Article original publié le 12 février 2013)