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Le Parti socialiste écossais et l’oligarchie financière

Par Steve James
18 janvier 2013

Colin Fox est le porte-parole du Parti socialiste écossais (SSP). Il est aussi un membre du comité consultatif de Yes Scotland (Oui pour l’Écosse), la campagne officielle pour le vote du « oui » lors du référendum sur l’indépendance de l’Écosse qui se tiendra en 2014. Il partage la direction du comité avec Nicola Sturgeon, le vice-premier ministre du Parti national écossais (SNP), le parti dirigeant à Édimbourg. Le SNP impose en ce moment des coupes sociales brutales en alliance avec le gouvernement conservateur-libéral de David Cameron à Londres.

Le vice-président de Yes Scotland est George Mathewson, un ancien PDG de la Royal Bank of Scotland (RBS) et propriétaire de son propre fonds spéculatif. Le rôle de Fox dans Yes Scotland montre de manière explicite l’alliance politique corrompue entre le Parti socialiste écossais, tout le milieu de l’ex-gauche, ainsi qu’une section des couches les plus riches de la Grande-Bretagne.

Le SSP ainsi que des tendances similaires prétendent qu’une Écosse capitaliste indépendante serait un développement progressiste, même une étape vers le « socialisme ». Ce qu’ils veulent dire par « socialisme » est simplement une extension limitée, seulement en Écosse, de la propriété par l’État capitaliste de l’exploitation minière et des secteurs périphériques de production. On prétend apparemment que cela pourrait fournir, même au beau milieu de l’écroulement catastrophique du système capitaliste, une base pour des réformes sociales.

Cette affirmation est le moyen par lequel une mince couche de la classe moyenne aisée cherche à populariser l’indépendance, qu’elle voit comme le chemin vers la fortune et la gloire. La récente « Conférence sur l’indépendance radicale » a réuni une bonne partie de ces éléments, incluant le SSP, le reste de l’ex-gauche, les Verts et une section du SNP.

De récentes publications du SSP montrent toute l’étendue de l’intégration du SSP dans les politiques bourgeoises. Tôt en 2012, le gouvernement écossais a annoncé un exercice de consultation publique cherchant à donner à ses propositions référendaires une certaine légitimité démocratique. La réponse du SSP, écrite par Fox, est une célébration inconditionnelle du nationalisme écossais, remplie d’invocations répétées au « peuple écossais ».

Fox s’adresse humblement au gouvernement écossais : « Nous croyons que l’Écosse serait mieux économiquement, socialement, culturellement et politiquement si nous étions en mesure de prendre nos propres décisions, de diriger notre pays et de déterminer notre destinée. »

« Nous croyons, poursuit-il, qu’une Écosse indépendante et socialiste, une république démocratique moderne, servira les meilleurs intérêts de notre nation. »

L’assertion par Fox d’une identité écossaise, une nation où toutes les classes peuvent être unies, où le « peuple », riche et pauvre, travailleur et PDG de banque, partagent leur « propre destinée », est l’outil rhétorique de base déployé quotidiennement pour subordonner les intérêts des travailleurs au capitalisme. Elle montre que le SSP n’a rien de socialiste, comme c’est le cas depuis sa fondation.

Formé en 1998, le SSP a rassemblé une collection d’ex-membres de Militant Tendency en Écosse, des staliniens, des nationalistes mécontents, des travaillistes, des féministes, des pacifistes et des verts. Son but était spécifiquement de gagner des sièges dans le parlement écossais qui venait tout juste d’être fondé à Holyrood et de promouvoir une version d’apparence plus légèrement à gauche du nationalisme écossais.

En 2003, le parti a gagné plus de 100 000 votes et s’est retrouvé avec six de ses membres les plus en vue élus à Holyrood en se présentant comme une alternative de gauche au Parti travailliste. Cependant, en 2004, le SSP a implosé à propos d’une poursuite en diffamation combattue par l’ancien chef Tommy Sheridan contre des opérations crasses montées contre lui par la presse de Murdoch. Pendant les sept années subséquentes, une bonne partie du leadership du SSP a agi de mèche avec la police de Lothian et Borders, les cours de justice écossaises ainsi que la presse de Murdoch dans le cadre d’une campagne sans précédent qui a ultimement réussi à détruire la carrière de Sheridan.

Sheridan fut emprisonné au début de 2011 pour parjure. Il a passé une année derrière les barreaux et six mois de plus avec un bracelet électronique à la cheville.

Sheridan n’a pas de différends politiques majeurs avec Fox, qui a remplacé Sheridan en tant qu’organisateur du SSP, mais Fox est un allié plus discret et malléable pour le SNP. De manière plus importante, comme ce fut prouvé par le procès pour parjures, il a montré qu’il peut collaborer avec la police, les cours de justice et l’élite financière si nécessaire.

Le rôle de Fox et du SSP est de fournir une rhétorique de gauche nécessaire afin de promouvoir l’indépendance. Cela repose généralement sur l’affirmation fausse selon laquelle les travailleurs en Écosse sont en quelque sorte plus radicaux que leurs homologues en Angleterre, et que le démembrement de l’État capitaliste britannique, peu importe ce qui en émerge, rend le nationalisme écossais plus progressiste par nature.

En réalité, même si des régions de l’Écosse sont touchées par une pauvreté sociale aigüe, les travailleurs font face aux mêmes problèmes et au même ennemi de classe que ceux dans le reste de la Grande-Bretagne et partout en Europe. L’Écosse fait partie d’une nation impérialiste et deviendrait une puissance impérialiste (très secondaire) si elle obtenait l’indépendance. Elle possède sa propre oligarchie financière qui, en plus de ceux qui dépendent d’elle dans la classe moyenne élevée, voit l’indépendance comme un moyen de défendre ses intérêts.

Glasgow et Édimbourg sont toutes deux dans le top 50 de l’index semestriel des Services financiers mondiaux, respectivement aux positions 41 et 37, ce qui les place tout près de Dublin, Oslo et Copenhague et loin devant Moscou, Madrid et Rome. Ce secteur gère 750 milliards £ d’actifs et 24 % des secteurs de l’assurance et des retraites du Royaume-Uni sont situés en Écosse. Édimbourg, en particulier, possède un grand pourcentage de sièges sociaux de l’industrie de la finance et jusqu’à 80 % de tous les courtiers de titres et de tous les gestionnaires de fonds de l’Écosse.

Récemment, le dirigeant actuel de RBS, Sir Philip Hampton, a dit au gouvernement à Westminster : « Nous n’avons aucune intention de quitter l’Écosse. Nous sommes très heureux et l’Écosse est une place très efficace en ce moment pour faire des affaires. Si, en conséquence de l’indépendance, nous faisons face à des difficultés supplémentaires ou des pressions au niveau des coûts, alors nous penserons à des alternatives. Mais nous ne prévoyons pas pour l’instant, nous n’avons pas l’intention d’effectuer un changement majeur de domicile. »

Ces sections de l’oligarchie qui s’oppose à une indépendance pure et simple sont généralement en faveur d’une plus grande décentralisation et d’une meilleure autonomie fiscale.

En se soumettant au gouvernement écossais, Fox ne fait pas le moindre effort pour se distancer, même formellement, des sections les plus riches – excepté, bien sûr, la monarchie britannique. Fox, qui se présente comme un républicain, râle loyalement : « Nous ne sommes pas d’accord avec le point de vue, exprimé dans le document de consultation “Votre Écosse, votre référendum” [P4, janvier 2012] qui dit que “Sa Majesté la Reine demeurerait la chef de l’État dans une Écosse indépendante. ” »

Il poursuit : « Selon nous, la volonté du peuple doit être “souveraine” autant dans le résultat de ce référendum que dans la gouvernance de notre pays. L’Écosse a besoin d’un chef d’État élu et non d’un monarque héréditaire qui n’est pas élu et n’a pas de comptes à rendre et nous soutenons que cette question constitutionnelle profondément importante soit résolue dans le cadre des négociations post-référendaires avec le gouvernement du Royaume-Uni. »

Voilà une rébellion à genou. Fox n’est pas d’accord avec la monarchie, mais il est heureux que cette question soit décidée par du marchandage entre les gouvernements capitalistes à Holyrood et Westminster.

Peu après sa soumission au gouvernement écossais, le SSP a produit un journal « spécial indépendance » qui attaquait les opposants au nationalisme écossais qui veulent lutter pour unir la classe ouvrière contre la grande entreprise.

Fox y affirme que depuis sa fondation en 1998, le SSP « rejette la formulation… que le droit à l’autodétermination de l’Écosse a mis de côté la lutte des classes en Grande-Bretagne. Nous n’étions pas d’accord à l’époque et nous ne sommes pas d’accord aujourd’hui : le processus d’indépendance de l’Écosse est indissociable de cette lutte des classes. »

Pourquoi en serait-il ainsi? Fox ne daigne pas l’expliquer, car il est le protégé du SNP et de divers hommes d’affaires écossais et n’est pas en lutte contre ces derniers.

L’Écosse n’est pas une nation opprimée et son peuple ne souffre pas d’oppression nationale. L’oppression dont souffrent les travailleurs en Écosse, en Angleterre et au Pays de Galles est une oppression de classe. Pour se défendre contre l’austérité, les travailleurs d’Écosse et de la Grande-Bretagne doivent s’unir aux travailleurs d’Europe et du monde avec leur propre stratégie politique pour renverser leur ennemi de classe.

Fox méprise cette perspective essentielle. « Pour nous, affirme-t-il, l’argument classique de la gauche qui dit que l’indépendance de l’Écosse viendrait miner l’unité de la classe ouvrière britannique est une formulation démodée. »

Il ajoute : « Même s’il est vrai que les travailleurs de Glasgow, Édimbourg, Aberdeen et Dundee ont davantage en commun avec leurs homologues de Londres, Liverpool, Birmingham et Manchester qu’avec les riches capitalistes écossais comme Sir David Murray ou Fred Goodwin, on peut en dire autant des travailleurs d’Athènes, de Madrid, de Buenos Aires, de New York et de Pékin.

Mais Fox n’explique pas ce qui a pu rendre obsolète cet « argument classique de la gauche » sur l’unité de la classe ouvrière et ne fait que prétendre que les opposants du SSP – et il veut dire le Parti de l’égalité socialiste et le World Socialist Web Site – font faussement passer l’enjeu de l’unité de la classe ouvrière en Grande-Bretagne au-dessus de son unité globale.

Mais il ne fait qu’éviter la question. Comment la création de nouvelles frontières et d’une nouvelle mini-nation peut-elle favoriser l’unité de la classe ouvrière où que ce soit? Les travailleurs en Écosse et en Angleterre partagent un même territoire, une même langue, entretiennent d’innombrables liens familiaux, professionnels et sociaux, sans parler de leurs siècles d’expériences politiques communes. Si l’on présume que l’identité nationale est l’élément déterminant en Grande-Bretagne, il faut conclure que c’est l’élément déterminant partout.

Le SSP défend les mouvements séparatistes nationaux partout où ils émergent, car ils partagent les mêmes objectifs et les mêmes intérêts sociaux. Des mouvements séparatistes sont apparus à travers l’Europe, pour la plupart dans des régions plus riches comme la Catalogne, les Flandres et l’Italie du Nord. Ces élites provinciales exigent toutes que l’on mette fin aux subventions des régions les plus pauvres par l’impôt centralisé, et que l’on accorde beaucoup plus de pouvoirs pour réduire les impôts des grandes sociétés et répondre davantage aux besoins du capital mondial.

Tous les mouvements séparatistes réagissent aux mesures d’austérité dévastatrices imposées aux travailleurs de partout à travers l’Europe par la troïka – l’Union européenne, le Fonds monétaire international et la Banque centrale européenne – en disant : « imposez cette austérité à d’autres ».

Les séparatistes et leurs alliés de l’ex-gauche soutiennent en même temps qu’il n’existe pas d’alternative à l’UE capitaliste. Ils exigent plutôt que l’UE reconnaisse leur État « indépendant » émergeant et les accueille. Voilà ce que vaut leur supposée opposition à l’austérité! L’UE est le principal instrument qui sert à imposer les coupes brutales dans un pays après l’autre. La défense de l’« autodétermination » et autres légendes nationalistes ne cadrent pas plus avec la réalité. Actuellement, l’UE est, en pratique, à la tête d’une dictature en Grèce et envoie ses employés pour s’assurer que les revenus provenant de la privatisation soient transférés directement aux banques. Le gouvernement non élu qu’elle a installé en Italie joue le même rôle.

Le sort de l’Écosse serait-il différent? Poser la question, c’est y répondre.

Le SSP défend une perspective procapitaliste pour la division et la fragmentation de la classe ouvrière. Il offre un soutien considérable à la contrerévolution sociale que mènent tous les gouvernements européens et l’UE au nom de l’élite patronale du continent.

La question qui est posée à la classe ouvrière n’est pas la création de nouveaux et encore plus petits États-nations, indépendants de nom seulement et dominés par les milliardaires du coin, mais plutôt l’abolition de l’UE et du système d’État-nation.

Ce n’est que de cette façon que les vastes richesses du continent pourront être gérées rationnellement pour répondre aux besoins sociaux. Le Parti de l’égalité socialiste défend la lutte politique unifiée de la classe ouvrière pour la création d’un gouvernement des travailleurs en Grande-Bretagne en tant que partie intégrante des États socialistes unis d’Europe et d’une fédération socialiste mondiale.

(Article original paru le 29 décembre 2012)