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25 ans depuis la mort de Keerthi Balasuriya

Le plus grand marxiste d’Asie du Sud de la seconde moitié du 20e siècle

Première partie

Par Wije Dias
9 janvier 2013

L’article suivant est le premier d’une série de deux articles portant sur la lutte pour l’internationalisme prolétaire menée par le fondateur et secrétaire général de la LCR au Sri Lanka, Keerthi Balasuriya. La seconde partie sera publiée demain.

Keerthi Balasuriya, le secrétaire général et fondateur de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR), la section sri lankaise du Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI), est décédé d’une crise cardiaque foudroyante à l’âge de 39 ans seulement, le 18 décembre 1987. Son décès prématuré a écourté une vie dévouée consciemment, durant plus de deux décennies, à la lutte pour raviver la stratégie révolutionnaire de l’internationalisme prolétaire parmi les travailleurs et les masses opprimées au Sri Lanka et à travers la région. La LCR était la prédécesseure du Parti de l’égalité socialiste (PES).

Keerthi Balasuriya

Le jour de sa mort, camarade Keerthi rédigeait un document pour le CIQI, clarifiant les tâches politiques que confrontait le mouvement trotskyste au lendemain de la scission de 1985-86 avec les renégats du Workers Revolutionary Party (WRP) britannique. Il se concentrait particulièrement sur les problèmes auxquels faisaient face la LCR et la classe ouvrière à travers l’Asie du sud, à la suite de l’intervention politique et militaire de l’Inde au Sri Lanka à partir de juillet 1987.

Dans un hommage écrit à l’époque, le secrétaire national de la Workers League, David North, déclarait : « Malgré toutes les immenses pressions politiques que confrontait la Ligue communiste révolutionnaire au Sri Lanka, camarade Keerthi ne se laissait pas décourager de ses responsabilités en tant que dirigeant du Comité international de la Quatrième Internationale. Le grand idéal qui inspirait tous ses travaux était la cause de l’internationalisme prolétaire, qui pour camarade Keerthi trouvait sa suprême expression dans la lutte pour bâtir le parti mondial de la révolution socialiste. »

S’adressant aux centaines de travailleurs et de jeunes aux funérailles de Keerthi, North a souligné l’énorme importance de son rôle : « Dans la période juste à venir, les travailleurs, non seulement en Asie mais à travers le monde, vont lire et étudier les écrits de camarade Keerthi. »

La recrudescence de la lutte des classes aujourd’hui, propulsée par l’effondrement du capitalisme mondial qui s’est enclenché en 2008, souligne combien il est nécessaire d’étudier la pénétrante contribution théorique et politique de Keerthi Balasuriya. Qu’il soit question de l’Afrique du Nord ou du Moyen-Orient, des pays historiquement arriérés ou avancés, il y a urgente nécessité de résoudre la crise de direction de la classe ouvrière en se basant sur la théorie de la révolution permanente de Léon Trotsky.

Début 1966, Keerthi a joint les rangs d’un groupe radicalisé de jeunes qui tentait de surmonter les problèmes et la confusion politiques créés par la trahison historique du Lanka Sama Samaja Party (LSSP) en 1964. Le LSSP avait été le premier parti au monde se décrivant trotskyste à faire partie d’un gouvernement capitaliste en se joignant à une coalition avec le parti au pouvoir, le Sri Lanka Freedom Party (SLFP) de Madame Sirima Bandaranaike.

Cette trahison prit place à une période où la classe ouvrière et la jeunesse entraient dans une lutte au potentiel révolutionnaire contre le gouvernement du SLFP. Les principales fédérations syndicales, des secteurs public et privé, avaient bâti un front commun appelé le Joint Committee of Trade Union Organisations (JCTUO) et menaçaient de sortir en grève si le gouvernement ne respectait pas leurs 21 demandes. La jeunesse se radicalisait. Les étudiants des universités manifestaient contre la guerre du Vietnam et l’assassinat de Patrice Lumumba au Congo, contre l’assaut sur l’éducation gratuite et en appui aux luttes des travailleurs.

L’entrée du LSSP dans le gouvernement de Bandaranaike entraîna une confusion généralisée parmi les travailleurs et la jeunesse. Le LSSP mit un terme au mouvement des 21 demandes. Des sections de travailleurs et de jeunes plus sérieux qui voulaient lutter contre la trahison du LSSP furent ensuite désorientées et démoralisées par le LSSP (révolutionnaire) ou LSSP (R), qui avait fait scission avec le LSSP et condamné sa trahison. Le LSSP (R) refusa toutefois de rompre avec le Secrétariat unifié pabliste de la Quatrième Internationale, qui servait de camouflage politique à l’opportunisme du LSSP. Le LSSP (R) bloqua toute tentative de discuter de l’origine politique internationale de la dégénérescence du LSSP, ce qui laissa un grand nombre de ses adhérents, notamment les jeunes, frustrés, mais qui n’allaient cependant pas se taire.

Le groupe Shakthi fut créé dans le but de trouver une issue à l’impasse politique. Keerthi, qui à l’époque était étudiant et préparait son examen d’entrée à l’université, se joignit à ce groupe de jeunes activistes politiques. Ce dernier était plutôt hétérogène et centriste et comportait des éléments qui critiquaient le LSSP (R) dans l’optique d’effectuer un retour au sein du LSSP.

Des membres du groupe résistèrent à cette orientation, mais ce fut seulement par l’intervention du CIQI que les questions théoriques fondamentales purent être clarifiées.

Une visite de Tony Banda, un leader de la Socialist Labour League (SLL), qui était la section britannique du CIQI, mit les jeunes en contact avec Wilfred « Spike » Pereira. Camarade Spike était un trotskyste d’expérience qui avait menaé, presque à lui seul, une bataille politique dans le LSSP (R) sur la base de la lutte du CIQI contre l’opportunisme pabliste. Les documents de Spike, incluant une critique exhaustive des politiques centristes du groupe Shakthi, ainsi que sa lutte courageuse contre la défense de Castro par le Secrétariat unifié, furent une révélation pour ces jeunes.

Les jeunes qui furent attirés au CIQI formèrent le groupe Virodaya. Ils entreprirent une étude intense et des discussions sur les documents du CIQI, qui avait été formé en 1953 dans une lutte contre une tendance opportuniste dans la Quatrième Internationale menée par Michel Pablo et Ernest Mandel. Les pablistes avaient abandonné la lutte pour l’indépendance politique de la classe ouvrière et capitulé devant la bureaucratie stalinienne, les sociaux-démocrates et les bourgeois nationalistes qui dominaient le mouvement ouvrier dans plusieurs pays. La SLL britannique venait tout juste de lancer une longue lutte contre la retraite politique du Socialist Workers Party aux États-Unis qui s’était réunifié aux pablistes en 1963. Dans la lutte pour la clarté théorique dans le groupe Virodaya, Keerthi est devenu le combattant le plus avancé pour défendre les politiques du CIQI.

Même s’il n’était pas encore officiellement reconnu comme une de ses sections, le groupe Virodaya suivait de près les documents et le travail du CIQI, particulièrement de la SLL britannique. Le groupe a réagi avec stupéfaction lorsqu’il prit connaissance d’un éditorial écrit en février 1968 par Mike Banda. Cet éditorial faisait l’éloge de la « lutte prolongée du peuple » menée par Ho Chi Minh au Vietnam et de Mao Zedong comme étant le « plus grand représentant » de la guérilla. Keerthi écrivit à la SLL pour protester contre cette glorification du maoïsme et l’édition suivante incluait une brève note indiquant que l’éditorial exprimait l’opinion personnelle de Banda. Cette attitude de laisser-aller à l’endroit du penchant maoïste de Banda était une indication que la SLL était en train de se retirer de la lutte de principe qu’elle avait menée contre le SWP.

Keerthi a montré la même rigueur théorique plus tard la même année lors du Congrès fondateur de la LCR. Il s’était alors opposé à une tendance qui voyait le parti nouvellement formé comme la continuité d’un courant révolutionnaire national qui traçait son histoire à travers le LSSP, le LSSP (R) et le groupe Shakthi. Il souligna que la continuité du trotskysme se trouvait dans la lutte internationale menée par le CIQI contre le pablisme, en dehors de laquelle aucun groupement national ne pourrait maintenir une orientation révolutionnaire systématique. Le congrès fondateur a adopté à l’unanimité une perspective pour mener une lutte politique révolutionnaire partout sur le sous-continent indien sur la base de la théorie de la révolution permanente. À l’âge de 19 ans seulement, Keerthi fut élu secrétaire général de la LCR.

À suivre