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Le message de Noël de la chancelière allemande

Par Ulrich Rippert
4 janvier 2013

Dans quelques jours, la chancelière allemande va prononcer, près d’un sapin de Noël et du drapeau allemand, son traditionnel discours de fêtes de fin d’année à la nation. Dans son allocution annuelle, Angela Merkel, fille d’un pasteur du Land de Mecklenburg dans l’Est de Allemagne, invoque invariablement les vertus de l’harmonie, de la paix et de la charité.

Cette année, pourtant, Merkel a transmis son véritable message au moyen d’une interview accordée au Financial Times, et intitulée « Merkel met en garde contre les coûts de l’Etat-providence ». Dans l’interview publiée mi-décembre, Merkel fait clairement savoir qu’elle considère que les programmes sociaux européens sont insoutenables.

Confrontée à une concurrence internationale grandissante, l’Europe « doit travailler d’arrache-pied pour sauvegarder sa prospérité et son mode de vie, » a dit Merkel. « Nous tous, devons cesser de dépenser plus que nous gagnons chaque année. »

Pour donner une idée de l’ampleur des coupes sociales qu’elle sollicite, Merkel a cité les chiffres suivants : « L’Europe représente actuellement à peine plus de 7 pour cent de la population mondiale, elle produit environ 25 pour cent du PIB mondial et doit financer 50 pour cent des dépenses sociales mondiales. »

L’appel lancé par Merkel, à la manière d’une ménagère économe, est foncièrement cynique. Cet appel émane d’une chancelière qui, durant son mandat, a débloqué plus de 700 milliards d’euros pour les soi-disant renflouements des banques allemandes – en fait pour garantir les profits d’un groupe indécemment fortuné de spéculateurs et de profiteurs financiers.

L’ancien directeur de Deutsche Bank, Josef Ackermann, a fêté son 60ème anniversaire à la chancellerie avec Merkel pour hôtesse, précisément au moment où, comme on l'apprend aujourd'hui, il utilisait des méthodes criminelles pour promouvoir les activités financières de la banque. La crise financière a été utilisée pour accélérer l’enrichissement des riches aux dépens des fonds publics. En Allemagne, selon les chiffres du gouvernement, les actifs financiers nets privés ont augmenté de 1,4 milliers de milliards d’euros entre 2007 et 2008, c’est-à-dire durant les années de crise. Alors que le gouvernement injectait de vastes sommes d’argent dans les coffres des banques, il créait un énorme réservoir de gens au bas de la société, condamnés à la pauvreté, à la misère et au désespoir rappelant les années 1930.

En Grèce, Merkel a montré quelles sont les conséquences de telles attaques perpétrées contre l’Etat-providence. Cinq programmes d’austérité dictés par l’UE, mais mis au point en grande partie dans les bureaux de la chancelière, ont ruiné le pays. Le chômage a grimpé en flèche, les salaires et les retraites ont été drastiquement réduits et les systèmes de santé et d’éducation du pays ont été détruits. Actuellement, des bandes fascistes et des partis politiques d’extrême-droite sont encouragés à réprimer une résistance populaire croissante. Ce qui se passe actuellement en Grèce est un crime politique monstrueux.

Dans son interview au FT, la chancelière allemande montre clairement que la thérapie de choc appliquée à la Grèce devrait être étendue à l’Espagne, au Portugal et à l’Italie, ainsi qu’aux pays disposant d’un budget équilibré. Parmi ces derniers, Merkel cite la France et l’Allemagne. Le monde a depuis longtemps cessé de considérer l’Etat-providence européen comme un modèle, a-t-elle déclaré, et elle s’oriente vers « d’autres modèles ». La nouvelle norme de la compétitivité internationale, remarque-t-elle, sont la Chine et l’Inde.

Avec cette déclaration d’intention d’imposer des normes chinoises à l’Europe, Merkel jette le gant à la classe ouvrière. Son projet est de réduire considérablement les salaires et d’abroger les droits sociaux, dont la législation existante en matière de protection du travail, les prestations maladie et l’assurance maladie en général, les retraites et autres.

Dans sa campagne menée contre l’Etat-providence européen, Merkel reconnaît qu’elle se fonde consciemment sur son expérience lors de la restauration de l’exploitation capitaliste après l’effondrement du régime stalinien en Allemagne de l’Est. Cette ancienne adhérente stalinienne du mouvement FDJ d’Allemagne de l’Est (Freie Deutsche Jugend, Jeunesse libre allemande, FDJ) qui n’a jamais payé un centime pour toute son éducation en RDA (République démocratique allemande), considère la destruction du système social en Allemagne de l’Est comme une étape clé pour devenir compétitif au niveau international.

A présent, la catastrophe sociale qui existe en Europe de l’Est – et qui a, à son tour, donné naissance à des partis fascistes en Hongrie et en Pologne exerçant leur influence sur la politique gouvernementale – doit être élargie à l’Europe de l’Ouest.

Ce n’est pas un hasard que le chef du gouvernement allemand et le président fédéral soient tous deux d’anciens citoyens de la RDA qui ont été politisés durant la période réactionnaire de ces deux dernières décennies, depuis la réintroduction du capitalisme. Alors que Merkel était en train d’attaquer l’Etat-providence dans le FT, le président Joachim Gauck s’envolait pour l’Afghanistan pour participer à une fête de Noël organisée pour les soldats allemands et pour propager le besoin de soutenir l’armée.

La raison pour laquelle la chancelière allemande se sent libre d’attaquer ouvertement et agressivement l’Etat-providence est évidente. Elle jouit de l’appui de tous les partis parlementaires et des syndicats. Le parti La Gauche (Die Linke) ne fait pas exception à cet égard. Il a joué un rôle clé dans la restauration capitaliste en RDA. Le parti considérait la réunification capitaliste de l’Allemagne comme étant « absolument nécessaire » et quelque chose devant « être entreprise avec détermination », selon les paroles du ministre-président de l’époque et, plus tard, le président d’honneur de Die Linke, Hans Modrow.

Partout où le parti Die Linke exerce une influence politique, il se trouve au premier plan pour mettre en oeuvre les coupes sociales et les mesures d’austérité. Dans le même temps, il s’efforce de barrer la route aux protestations et de restreindre les luttes des travailleurs à la rédaction de pétitions à l’adresse du gouvernement.

Durant une récente séance au Bundestag, tenue pour débattre du démantèlement de l’usine GM-Opel à Bochum, le principal appel lancé par Die Linke était destiné à Merkel, « Madame la chancelière, faite d’Opel votre affaire propre ! » Il ne s’agit là pas seulement d’une déclaration de faillite politique, mais d’une tentative d’empêcher et de supprimer une lutte politique de la classe ouvrière contre le gouvernement.

Le message de Noël de Merkel dans le Financial Times équivaut à une déclaration de guerre contre l’Etat-providence et marque le début d’une période de lutte des classes féroce. Les travailleurs doivent planifier leur propre stratégie pour les conflits sociaux et politiques à venir. Ceci requiert avant tout la construction d’un parti révolutionnaire menant une lutte sans relâche contre la politique réactionnaire des partis traditionnels, y compris Die Linke, et la mobilisation de la classe ouvrière sur la base d’un programme socialiste international.

(Article original paru le 21 décembre 2012)