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La directrice du FMI impliquée dans un scandale financier

Par Olivier Laurent
28 juin 2013

Dans un contexte d'aggravation de la crise économique, sociale et politique en France et mondialement, Christine Lagarde, directrice du FMI (Fonds Monétaire International), la principale institution à l'origine des politiques d'austérité mondiales, est inquiétée en France pour un scandale financier portant sur des centaines de millions d'euros et impliquant des politiciens de droite et un homme d'affaire lié à la gauche.

L'affaire concerne principalement une indemnité versée par l'Etat français à l'homme d'affaires Bernard Tapie en 2008, suite à une plainte de celui-ci relative à une escroquerie complexe de la part du Crédit Lyonnais en 1993, une banque alors détenue par l'Etat, et certaines de ses filiales.

Tapie s'est retrouvé complètement ruiné au milieu des années 1990 suite à cette affaire et à diverses autres où il était accusé de corruption et d'abus de biens sociaux et il fut condamné en 1997 à une peine d'un an de prison ferme.

Il a maintenu être la victime d'une escroquerie de la part du Crédit Lyonnais. A l'époque cette banque publique avait développé une politique d'investissements risqués et opaques par l'intermédiaire de nombreuses filiales et qui nécessitaient des afflux de liquidités importants. En 1993, la Banque a annoncé des pertes de 130 milliards de francs, déclenchant l'un des plus grands scandales de la 5ème république. L'Etat français a repris les dettes à son compte, gérées par un « Consortium de réalisation » public. La banque a été reprivatisée et "assainie" en 1999. C'est pourquoi Tapie a réclamé l'indemnité à l'Etat français.

La procédure a abouti à une condamnation de l'Etat en appel à verser 135 millions d'euros à Tapie en 2005. Cependant, en 2006, la Cour de cassation a cassé l'arrêt en affirmant qu'aucune faute n'était relevée à l'encontre du Crédit Lyonnais et renvoyait l'affaire devant la cour d'appel.

Le 10 octobre 2006, les services de l'Etat ont accepté le principe d'un arbitrage dans l'affaire, mais à ce moment-là, Tapie jurait vouloir un nouveau procès.

Pourtant, une fois Sarkozy élu en 2007, Tapie a fait volte-face et proposé une nouvelle médiation, qui cette fois fut acceptée par Lagarde, qui était ministre de l'Economie.

Le tribunal arbitral chargé de la médiation a surévalué l'indemnité de Tapie en 2008, lui accordant 403 millions d'euros (dont 45 pour le préjudice moral, un record absolu en droit français), ce qui lui laisse un peu plus de 200 millions d'euros après avoir payé toutes ses dettes. Lagarde s'est ensuite abstenue de contester cette décision alors qu'elle en avait la possibilité.

L'enquête encore en cours indique qu'il y aurait eu entente entre le gouvernement, les arbitres, dont des collaborateurs de Tapie, et Tapie. L'un des trois juges du tribunal arbitral a été mis en examen, ainsi que l'ancien directeur de Cabinet de Lagarde et l'ancien président du Consortium de réalisation.

Tapie a par ailleurs reconnu dans un entretien pour le Parisien le 14 juin être « allé plusieurs fois à l'Élysée » pour discuter de cet arbitrage à l'avance. Ce qui mettrait au moins en cause le plus proche collaborateur de Sarkozy à l'époque, le secrétaire général de l'Élysée, Claude Guéant, surnommé le Premier ministre bis » ou le « vice-président » tant ses liens avec Sarkozy et son pouvoir étaient forts. Si c'est le cas, il est certain que Sarkozy a dû donner son accord également.

Pour l'instant Lagarde bénéficie du statut de témoin assisté, c'est-à-dire que les indices dont disposent les magistrats existent bien mais ne seraient pas encore assez « graves ou concordants » pour la mettre en examen. D'après les journaux, le commentaire favorable de l'actuel ministre PS de l'économie Pierre Moscovici a été décisif dans leur décision de ne pas la mettre en examen immédiatement. Celui-ci a déclaré au quotidien Le Monde « Mme Lagarde garde toute la confiance des autorités françaises dans ses fonctions à la tête du FMI. Je le redirai si nécessaire, par moi-même ou par l'intermédiaire du représentant de la France au board du Fonds. »

L'intervention de Moscovici est d'autant plus remarquable que le PS s'était opposé au versement de ces 403 millions d'euros dès l'annonce de la décision, l'actuel Premier ministre Jean-Marc Ayrault déclarant alors que « tout dans cette affaire relève du copinage d'état. » Mais la direction du FMI est une prérogative traditionnelle de la France qui a déjà été mise à mal par l'affaire Strauss-Kahn en 2011, dans cette situation l'intérêt supérieur de l'Etat bourgeois prime sur les rivalités politiques.

La contrepartie pour Lagarde et Sarkozy n'est pas encore clairement établie. Il se pourrait qu'elle tienne simplement au soutien dont ils ont bénéficié de la part de Tapie dans les médias. Ce dernier, un self-made man emblématique des années 1980, a été lancé en politique en 1987 par le président social-démocrate François Mitterrand, car il symbolisait l'union de la social-démocratie et du monde des affaires. Il fut possible de dissimuler cela derrière une image populiste qui s'appuyait principalement sur les succès du club de football de Marseille dont il était propriétaire et sur une rhétorique très agressive envers le Front national néo-fasciste dont il traitait les électeurs de « salauds ». Il a été député des Bouches-du-Rhône de 1989 à 1992 et ministre de la ville en 1992-93.

Par la suite, Tapie, développant son image d'iconoclaste, est resté une célébrité en France et a conservé une certaine sympathie d'une partie du public, notamment autour de Marseille. Il ne serait pas étonnant qu'il ait monnayé sa prise de position en faveur de Sarkozy en 2007 (alors que Sarkozy a orienté toute sa campagne et son mandat sur la récupération des voix du Front national).

Le cynisme et la corruption révélés à tous les niveaux par cette affaire ne sont pas des exceptions. Les affaires montrant la corruption généralisée des élites politiques se multiplient en France et elles montrent au passage que les passerelles entre les différents camps de la politique bourgeoise sont nombreuses.

Tout cela fait le lit de l'extrême-droite qui se montre de plus en plus audacieuse dans ses provocations. L'atmosphère politique française de corruption à tous les niveaux de l'Etat et surtout dans les deux principaux partis bourgeois, le Parti socialiste et l'Union pour un mouvement populaire de Sarkozy, évoque de plus en plus les années 1930, l'enrichissement, par des voies légales ou criminelles, des élites contrastant de manière obscène avec l'appauvrissement des masses populaires. Seule une intervention politique indépendante de la classe ouvrière sur une perspective socialiste révolutionnaire peut mettre fin à ces maux, c'est le programme défendu par le Comité international de la Quatrième internationale