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La révolution égyptienne et la crise de la direction révolutionnaire

Par Johannes Stern
3 juillet 2013

Près de deux ans et demi après l’éviction du dictateur de longue date Hosni Moubarak, les travailleurs et les jeunes d’Egypte sont une fois de plus descendus dans la rue pour des manifestations de masse, mais cette fois pour exiger la chute du président islamiste Mohamed Morsi et des Frères musulmans.

Les manifestations qui se déroulent en ce moment figurent parmi les plus importantes de l’histoire. Selon l’armée égyptienne, dimanche, jour du premier anniversaire de l’arrivée au pouvoir de Morsi, 17 millions de manifestants ont afflué dans les rues et sur les places.

Au bout de seulement une année au pouvoir, le caractère réactionnaire des Frères musulmans (FM) a été révélé aux yeux des masses égyptiennes. Malgré la tentative de camoufler son programme droitier dans la démagogie islamique, le régime de Morsi a rencontré une résistance grandissante de la part de la classe ouvrière. Selon un rapport publié par le Centre égyptien pour les droits économiques et sociaux (ECESR), le nombre de grèves et de protestations a doublé sous Morsi et fortement augmenté au premier trimestre de 2013, pour atteindre 2.400 manifestations ou grèves.

En réaction, Morsi a cherché à s’aligner plus étroitement sur l’impérialisme américain. Durant les semaines qui ont précédé l’éruption des protestations de masse, Morsi a donné son appui à la guerre par procuration menée par l’impérialisme américain en Syrie et visant à renverser le président Bachar al-Assad en Syrie tout en préparant une guerre contre l’Iran. Lors d’un rassemblement en « soutien du soulèvement syrien », Morsi a déclaré qu’il soutiendrait une zone d’exclusion aérienne sur la Syrie tout en soutenant « matériellement et moralement » l’opposition islamiste appuyée par l’Occident en Syrie.

Ceci a davantage encore exacerbé la haine populaire contre son régime. Alors que les protestations de masse contre la politique de Morsi explosent, le problème de la direction révolutionnaire émerge de façon encore plus urgente comme étant la question cruciale de la Révolution égyptienne.

Les protestations sont politiquement dominées par la plateforme « Tamarod » (« rébellion ») qui est soutenue par divers partis, libéraux, islamistes et de la pseudo-gauche ainsi que des vestiges du régime Moubarak. Elle est appuyée par le Front du salut national (FSN) de Mohamed ElBaradei, le Parti islamiste de l’Egypte forte, le Mouvement de la jeunesse du 6 avril, les Socialistes révolutionnaires qui portent bien mal leur nom et Ahmed Shafiq, le dernier premier ministre sous la dictature de Moubarak.

« Tamarod » en appelle à l’armée égyptienne pour remplacer Morsi par un gouvernement de « technocrates » qui serait un régime pro-capitaliste directement contrôlé par l’armée égyptienne. Lundi, « Tamarod » a publié une déclaration appelant « toutes les institutions étatiques dont l’armée, la police et l’appareil judiciaire à se positionner clairement du côté de la volonté populaire représentée par les foules. »

Quant à l’armée égyptienne financée par les Etats-Unis, elle ne se sent pas encore assez forte pour réprimer directement les protestations. Elle juge donc préférable de jouer le rôle de faiseur de rois et d’arbitre en élaborant sa stratégie en étroite coordination avec les Etats-Unis. Lundi, le général Martin Dempsey, président du Conseil des chefs d’état-major interarmés américains, aurait parlé à son homologue égyptien, le général Sedki Sobhi.

Le même jour, les forces armées égyptiennes ont publié une déclaration lançant aux partis politiques un ultimatum de 48 heures « comme une dernière chance de porter le fardeau historique auquel la nation est actuellement confrontée, » pour « concilier et résoudre la crise actuelle. »

La coalition pluripartite envisagée par l’armée, regroupant les FM, les principaux partis libéraux, d'anciens responsables sous Moubarak et peut-être certains groupes mineurs de pseudo-gauche comme feuille de vigne, servirait à délégitimer les manifestations et à donner à l’armée le temps de préparer une répression encore plus violente.

Ces objectifs sont partagés par Washington. L’impérialisme américain est effrayé par la perspective que la classe ouvrière égyptienne n’entre dans une confrontation ouverte avec l’Etat égyptien affaibli, au risque de miner l’ensemble de l’organisation impérialiste au Moyen-Orient, au sein de laquelle l’Egypte, avec ses liens profonds avec les Etats-Unis et Israël, joue un rôle crucial.

Les luttes de la classe ouvrière doivent trouver une expression politiquement indépendante qui rompe avec tous les partis bourgeois qui ont à maintes reprises entravé ses aspirations démocratiques et sociales.

Les expériences douloureuses des luttes révolutionnaires passées ont révélé qu’aucune faction de la bourgeoisie égyptienne, ni l’armée, ni les Islamistes, ni les libéraux dirigés par ElBaradei, n'a quoi que ce soit à proposer à la classe ouvrière. Dépourvus de toute base de masse, ces factions de la bourgeoisie dépendent entièrement du soutien que lui apportent les puissances impérialistes. La base de la faillite de toutes les forces politiques existant en Egypte, c'est leur défense de la propriété capitaliste, leurs liens avec l’impérialisme et l’Etat bourgeois égyptien.

Un programme révolutionnaire clair ne peut être développé que sur une base marxiste. Ceci signifie aujourd’hui une lutte pour la théorie de la Révolution permanente qui, comme l’écrivait Trotsky, soutient que « seul le prolétariat, allié aux paysans pauvres et à la population urbaine pauvre, peut résoudre les problèmes de la société en prenant le pouvoir entre ses propres mains, en expropriant les impérialistes et la bourgeoisie et en entamant la tâche de la transformation de la société selon des lignes socialistes. »

Afin de renverser le capitalisme égyptien et de le remplacer par un gouvernement ouvrier luttant pour une politique socialiste, la classe ouvrière doit créer ses propres organes authentiques de lutte ouvrière, inspirés des soviets (conseils ouvriers) qui avaient jeté la base pour la conquête du pouvoir par la classe ouvrière durant la Révolution d’Octobre de 1917 en Russie.

L’unique tendance politique à défendre et avancer une telle perspective est le Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI). Les travailleurs doivent engager la lutte pour la construction d’une section du CIQI en Egypte afin de lier les luttes des travailleurs égyptiens avec celles de leurs frères et sœurs de classe au Moyen-Orient et internationalement et d'unir la classe ouvrière dans une lutte révolutionnaire commune contre la dictature, l’exploitation capitaliste et la guerre impérialiste.

(Article original paru le 2 juillet 2013)