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Snowden dénonce les manœuvres américaines pour bloquer ses demandes d'asile

Par Alex Lantier
3 juillet 2013

Edward Snowden, l'ex-contractant de la NSA qui a révélé les activités d'espionnage de l’Internet par celle-ci menées contre la population américaine et mondiale, a publié une puissante déclaration hier qui dénonce la chasse à l'homme que Washington organise contre lui dans le monde entier.

Dans cette déclaration, initialement affichée sur le site Web de WikiLeaks, Snowden explique qu'il a décidé de quitter Hong Kong le 23 juin « après qu'il est devenu clair que [sa] liberté et [sa] sécurité étaient menacées du fait qu’[il] a révélé la vérité. »

Snowden qui n’a pu quitter l'aéroport Sheremetyevo de Moscou depuis, espérait s'envoler vers l'Equateur pour y trouver asile. Washington a révoqué son passeport américain, et le vice-président américain Joe Biden a téléphoné au président Équatorien Rafael Correa pour le presser de ne pas accorder l'asile à Snowden. Correa a ensuite annulé un permis de voyage accordé à Snowden par l'ambassade d'Équateur à Londres.

La déclaration de Snowden se poursuit ainsi « jeudi, le président Obama a déclaré devant le monde qu'il ne permettrait aucun "tour de passe-passe" diplomatique concernant mon affaire. Pourtant, il est maintenant connu qu'après avoir promis de ne pas le faire, le président a ordonné à son vice-président de faire pression sur les dirigeants de certains pays dans lesquels j'avais demandé protection pour qu'ils me refusent l'asile […] malheureusement, ce droit [à l'asile] établi et voté par les États-Unis dans l'article 14 de la déclaration universelle des droits de l'Homme, est maintenant rejeté par le gouvernement actuel de mon pays. »

Relevant que la révocation de son passeport américain l'a laissé apatride alors qu'il n'a été condamné pour aucun crime, il conclut : « en fin de compte, le gouvernement Obama n'a pas peur des lanceurs d'alerte comme moi, Bradley Manning ou Thomas Drake. Nous sommes sans patrie, emprisonnés ou sans pouvoir. Non, le gouvernement Obama a peur de vous. Il a peur d'un public informé et en colère qui exigerait le gouvernement respectueux de la Constitution qu'on lui avait promis – et il a raison de l'être. »

La déclaration de Snowden révèle l'état dépravé de la vie politique aux États-Unis et internationalement. Snowden a révélé une surveillance envahissante des citoyens américains sur Internet, ainsi que des individus et des gouvernements du monde entier, menée en violation flagrante des protections figurant dans la déclaration des droits fondamentaux de la Constitution américaine contre les fouilles injustifiées. Sous couvert de « guerre contre le terrorisme, » des cabales sans légitimité démocratique, montées par des responsables des services de renseignement et de sécurité aux États-Unis et par des régimes alliés des États-Unis et complices de ces programmes, ont établi une infrastructure de surveillance qui est celle d’Etats policiers.

C'est à présent Snowden, et non les responsables coupables d'avoir supervisé ces programmes, qui est visé par une immense chasse à l'homme au niveau mondial. Avec des gouvernements impliqués au plan international dans ces programmes ou n'osant pas les remettre en question, la dernière base sociale qui reste pour les droits démocratiques et la défense de Snowden, est la classe ouvrière internationale.

Le gouvernement Correa a fait hier soir une déclaration lâche pour justifier sa décision d'abandonner Snowden. Correa s'est distancé du consul équatorien à Londres, Fidel Narvaez, qui avait accordé un permis de voyage à Snowden pour qu'il se rende d'Hong Kong en Équateur en passant par Moscou. Correa a déclaré que même si cette décision était prise parce que Snowden craignait pour sa vie à Hong Kong, c'était une « erreur ».

Il est sigificatif que Narvaez a cité le précédent historique des diplomates équatoriens en Tchécoslovaquie durant la seconde guerre mondiale – qui ont accordé des visas aux Juifs pour qu'ils échappent au massacre de masse par les fascistes en Europe – afin de justifier sa décision d'aider Snowden à fuir Hong Kong.

Correa a répudié la décision de Narvaez, tout en concédant que les arguments de Narvaez étaient corrects : « je lui ai dit, "OK, si vous pensez que vous avez fait ce qu'il fallait, je respecte votre décision, mais vous ne pouviez pas accorder, sans autorisation, ce laissez-passer. Il était totalement invalide, et il devra accepter les conséquences. »

Les révélations de Snowden ont sapé les justifications officielles avancées pour les programmes d'espionnage de la NSA par le gouvernement Obama et qui affirmaient qu'ils faisaient partie de la « guerre contre le terrorisme. » En fait, ils ont été largement utilisés pour espionner les discussions commerciales et politiques dans les ambassades et les bâtiments gouvernementaux des alliés européens de Washington. À moins que Washington n'affirme que l'Union européenne est une organisation terroriste se préparant à attaquer les États-Unis, les programmes d'espionnage américains sont manifestement utilisés dans l'intérêt stratégique des banques américaines, de l’armée et des services de renseignements.

Cet espionnage a eu lieu alors même que les pays européens – y compris des pays comme la France et l'Allemagne qui ont été traités de « partenaires de troisième classe » par la NSA – ont, comme il a été rapporté, partagé des données collectées sur Internet avec Washington.

Embarrassés et apparemment surpris par l'ampleur de l'espionnage américain, des responsables européens de haut rang protestent contre les programmes de la NSA. La ministre allemande de la Justice, Sabine Leutheusser-Schnarrberger, a déclaré, « c'est incompréhensible que nos amis aux États-Unis voient les Européens comme des ennemis. »

Elmer Brok, le président de la commission des Affaires étrangères du Parlement européen, a dit, « l'espionnage a atteint des dimensions que je ne pensais pas possibles pour un pays démocratique […] [les États-Unis] ont perdu toute mesure, George Orwell n'est rien en comparaison. »

Plusieurs responsables européens, dont le président français François Hollande et la commissaire européenne Viviane Reding, ont demandé que les négociations sur le projet de zone de libre-échange entre les États-Unis et l'UE soient reportées.

Snowden aurait déposé une demande d'asile dans 15 pays par l'intermédiaire des autorités russes, dont en Russie elle-même. Malgré le soutien du public pour Snowden en Russie, le président Vladimir Poutine a publié un communiqué cynique et ambigu, impliquant que la Russie pourrait lui accorder l'asile à certaines conditions – parmi lesquelles il y a qu'il cesse de publier des informations qui embarrassent le gouvernement américain.

Poutine a dit, « si Snowden veut aller quelque part et qu'on l'y accepte, je vous en prie, qu’on ne se gêne pas. S'il veut rester ici, il y a une condition : il doit cesser son travail qui vise à causer des dommages à nos partenaires américains, aussi bizarre que cela puisse sembler venant de moi. »

Plus tard, Poutine a semblé indiquer que la Russie n'accorderait pas l'asile à Snowden : « parce qu'il se considère comme un activiste des droits de l'Homme et un combattant de la liberté pour les droits des gens, apparemment il n'a pas l'intention de cesser son travail. Donc il doit choisir un pays où il peut aller et rester. »

Ces déclarations montrent clairement que, sans une lutte de la classe ouvrière pour défendre Snowden et les droits démocratiques, son sort sera laissé aux aléas de négociations entre les gouvernements réactionnaires de la Russie et des États-Unis.

Nikolai Patrushev, chef du conseil de sécurité de la Russie et ex-chef des services de renseignement russes (FSB, l'ex-KGB de l’ère soviétique), a déclaré que les officiels russes et américains discuteraient du cas de Snowden : « [Poutine et Obama] n'ont pas de décision qui conviendrait aux deux parties. Donc, ils ont demandé au directeur du FSB [Alexandre] Botnikov et au directeur du FBI [Robert] Mueller d'être en contact constant et de trouver des solutions possibles. »

Plusieurs médias ont spéculé sur la possibilité pour le président vénézuélien Nicolas Maduro, arrivé à Moscou hier pour une visite de deux jours, d'accorder l'asile à Snowden et de l'emmener au Venezuela dans son avion de fonction. Cependant, la protection accordée par le régime Maduro – qui a récemment mené des négociations avec des milliardaires de droite et le ministre des affaires étrangères américain John Kerry, apparemment pour réparer les relations avec les États-Unis suite à la mort du président Hugo Chavez – ne serait pas une garantie contre la persécution.

(Article original paru le 2 juillet 2013)