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Lettres à Trotski : Une pièce remarquable donnée au Theaterlabor de Bielefeld en Allemagne

Par Sybille Fuchs
8 mai 2013
Lettres à Trotsky (Photo: Tom Dombrowski)

Le 14 mars, le Thaterlabor de Bielefeld a créé une pièce remarquable, Lettres à Trotski (Briefe an Trotzki). La production présente au public un collage dramatique impressionnant basé sur des lettres adressées à Léon Trotski, le fondateur et commandant de l’Armée rouge, que l’historien Gleb Albert a découvertes dans les archives militaires soviétiques. Une série de scènes captivantes réussit à recréer l’ambiance prévalant dans la jeune Union soviétique des années qui suivirent la guerre civile.

Cette ambiance résultait des grands espoirs qui avaient inspiré la Révolution, mais aussi de la terrible détresse éprouvée par de nombreux Russes pendant les années de la Grande Guerre et de la guerre civile ainsi que de la pauvreté et de l’état arriéré du pays dont le jeune Etat avait hérité. Ces difficultés, exacerbées par l’isolement de ce dernier, eurent pour effet de renforcer les tendances bureaucratiques qui commençaient à se développer au sein de l’Etat et du parti. Lénine, à l’article de la mort, n’était plus en mesure de contrecarrer cette évolution dont il avait bien reconnu le danger.

La scène est peuplée d’hommes et de femmes qui cherchaient à attirer l’attention de Trotski en lui adressant des lettres personnelles. Ils espéraient obtenir de l’aide de Trotski, avec Lénine le plus populaire des leaders de la Révolution, qui incorporait pour eux l’espoir de lendemains meilleurs. Mais c’est surtout par le personnage du jeune secrétaire de Trotski, Mikhaïl Glasman, que la production évoque les épreuves et menaces que devait affronter le premier Etat ouvrier, tout particulièrement après la révolution ratée de 1923 en Allemagne .

Albert avait recherché dans les archives militaires de l’Armée rouge pour trouver du matériel sur l’internationalisme des débuts de l’Union soviétique des années 1921 à 1927. Explorant la correspondance militaire de l’époque, il tomba sur ces lettres – dont probablement une petite partie seulement était effectivement arrivée dans les mains de Trotski.

Albert écrit dans le programme de la production: « Le courrier destiné à Trotski était un fouillis de lettres d’admiration et de haine, de pétitions de vieux révolutionnaires et de pauvres paysans, de demandes d’autographes, de cartes postales publicitaires, de demandes de grâce, d’invitations, de rappels de bibliothèque et de chaînes de lettres. Ces lettres, plusieurs milliers au total, étaient adressées à Léon Trotski, l’organisateur de la Révolution d’octobre et constructeur de l’Armée rouge. Pour beaucoup d’entre les auteurs, Trotski représentait le seul espoir pour sortir de leur situation souvent désespérée. »

Ces lettres n’étaient pas pertinentes pour la recherche d'Albert, mais il en était tellement impressionné qu’il les montra à la metteure en scène Yuri Birte Anderson, qui envisagea immédiatement d’utiliser ce matériel dans son travail théâtral. Dans une interview, elle expliqua : « Les lettres datent du début des années 1920. Elles révèlent le processus postrévolutionnaire et ce qui émergeait de l’idée de la révolution – des attentes, des rêves, des espoirs, des revendications, parfois des désirs que les gens y attachaient. La question : après la révolution, qu'en est-il ? Pourquoi ai-je combattu ? Puis-je atteindre mes objectifs ? »

Mme Anderson souligne que la révolution ne date pas depuis si longtemps ; en effet, son grand-père en avait été témoin. « Les suites de la révolution d’octobre ont marqué le 20e siècle tout entier, et aucune forme de politique de gauche ne peut se passer de se confronter d’une manière ou d’une autre à l'expérience de cette époque. La question reste toujours de savoir si on peut opérer des changements par ses actions ou si on est brisé par l’idée, voire l’illusion de croire en quelqu’un ou en quelque-chose. »

Les lettres utilisées dans la pièce proviennent d’une période de transition. Les auteurs perçoivent encore Trotski comme une personnalité puissante de la Révolution, bien qu’une violente campagne ait déjà été déclenchée contre lui dans le Comité central. Quelques années plus tard seulement, en 1927, Trotski sera banni et la bureaucratie stalinienne fera de grands efforts pour falsifier des documents et rayer son image des photographies. Elle persécutera Trotski et ses partisans dans de nombreux pays, jusqu’à ce qu’il soit finalement assassiné par un agent de Staline en 1940.

Symptomatique de la situation en 1923, une lettre de la part d’une soldate de l’armée rouge, Nadia Bogomolova, superbement jouée par Alina Tinnefeld :

« Camarade Trotski,

Je m’adresse à vous en votre qualité d’être humain au sens le plus vrai et sublime de ce terme. J’ai servi pendant trois ans dans votre Armée rouge. Pendant trois ans, j’ai appris à des soldats de l’armée rouge qu’il n’y a pas de retour en arrière, qu’il n’y avait pas de retraite pour un soldat à une époque où la vérité ne peut que périr ou vaincre, qu’on ne doit pas céder les droits une fois acquis même si on les paie de sa vie.

Instruire les autres m’a permis d’endurcir ma propre fière volonté. Votre Armée rouge m’a appris à rester forte jusqu’à la fin. Mais ici, dans les rues de Moscou, je crains pour ma vérité. Je porte mes idéaux devant moi comme une bannière et je mourrai pour eux. Vous seul pouvez me sauver. Recevez-moi et écoutez mon histoire, je vous en implore, car ma force s'épuise.

Une femme de l’Armée rouge, de l’armée de (Semion) Boudionny.»

La pièce commence par la projection de quelques séquences du film Tsar to Lenin, qui immergent le public dans la situation de l’Union soviétique après la guerre civile, une époque des pires privations mais aussi des plus grands espoirs. Trotski parle.

Quelques-unes des requêtes formulées dans les lettres paraissent absurdes au vu de la situation revêtant une importance historique universelle et décisive du début des années 1920. Ainsi, par exemple, un représentant d’un laboratoire de recherches à New York demande un échantillon de la chevelure de Trotski.

Le professeur S. Krauss, un anthropologue viennois joué par Thomas Behrend, rappelle à Trotski les parties d’échec qu’ils ont joués au Café Central. Il souhaite compléter son livre, qui contient des portraits de femmes du monde entier, par des images représentant les plus belles citoyennes soviétiques. Il demande « le prêt de 100 à 200 photos des plus belles figures féminines représentant chacun des peuples réunis des Républiques soviétiques ». Dans la pièce, cet appel est rejeté avec indignation par Bogomolova, la fougueuse soldate de l’Armée rouge.

Rosa Spiess, la propriétaire du logement de la famille de Trotski pendant l’exil à Vienne, à qui il n’arrivait pas toujours à payer le loyer, le félicite pour la position élevée qu’il a atteinte et lui demande d’intercéder pour son neveu qui souhaite travailler en Union soviétique.

Harriet Frances Powell (Agnetha Jaunich), une syndicaliste australienne, écrit à plusieurs reprises à Trotski. Elle a désespérément cherché son mari disparu. Elle assume qu’il est engagé au « front décisif » en Allemagne. Il serait un excellent ingénieur. Elle espère que le bureau de Trotski peut trouver son lieu de séjour exact.

De gauche à droite : Michail Glasman, Willi Sommer (Florian Wessels) Alexandra Anufrijewna Grischtschuk, Harriet Frances Powell ( Agnetha Jaunich) (Photo Shantan Kumarasamy)

Willi Sommer, un marin allemand qui avait été interné avec Trotski par les militaires britanniques à Amherst à Nova Scotia en 1917, est tombé dans la misère avec sa famille par suite de son emprisonnement, du chômage et de l’inflation galopante. Le 16 septembre 1923, il écrit : « Je m’adresse à vous parce que je n’ai plus de contact avec quiconque pourrait m'aider à obtenir les choses les plus élémentaires ; je possède seulement un lit d’enfant et un grand lit. » Il joint une photo de lui-même en uniforme en guise de souvenir.

Dans un récit déchirant, la forestière Aleksandra Anoufrievna Grichtchouk se plaint de plusieurs individus qui s’étaient fait passer pour des soldats de l’armée rouge et avaient volé sa vache. Cette scène est accompagnée d’un film en noir et blanc qui montre la femme avec sa vache qu’elle nourrit et caresse tendrement. La vache était sa plus précieuse possession. D’après Albert, une enquête fut apparemment ouverte en la matière. Quoi qu’il en soit, la plupart des lettres étaient classées, avec une note de couverture du secrétaire de Trotski.

Les scènes impliquant un certain Shmil Stein (Michael Grunert) sont également saisissantes. Le vieil homme illettré demande à sa voisine d’écrire une lettre à Trotski pour lui parce qu’il est seul et sans le sou. Son fils a été fusillé sans avoir commis la moindre infraction. La voisine lui offre des chaussures parce que le vieil homme envisage d’entreprendre pieds nus le long voyage pour remettre sa lettre personnellement à Trotski.

L’ensemble majoritairement jeune du Theaterlabor de Bielefeld, un théâtre indépendant fondé en 1983 et évoluant dans l’ancienne usine Dürrkopp, parvient superbement à faire vivre les personnalités différentes derrière les lettres choisies.

Le décor de Lettres à Trotski consiste en des plates-formes de hauteur variée élevées des deux côtés du proscenium. Elles sont séparées du centre de la scène par des pieux placés à intervalles irréguliers qui semblent faits de troncs de jeunes bouleaux. Ils ont l’apparence d’un grillage ou d’une cage et transmettent l’ambiance d’emprisonnement dans lequel les pétitionnaires pauvres et parfois désespérés sont piégés. Les valises qu’ils portent à travers la scène symbolisent à la fois le nouveau départ et les espoirs engendrés par la situation, mais aussi le déracinement causé par la guerre civile et les déplacements des protagonistes dans le vaste pays pour servir la révolution et acquérir leurs droits.

Michail Glasman (Lukas Pergande) au piano et Alexandra Anufrijewna Grischtschuk (Photo Shantan Kumarasamy)

Dans d’autres scènes, en net contraste, le bureau de Glasman (Luke Pergande) est placé au centre de la scène vide pour l’essentiel. On ne sait pas si Glasman était le fonctionnaire qui réceptionnait ces lettres, mais ce n’est pas très important. En faisant de lui le personnage central de la pièce, la production réussit à rassembler les différentes scènes en une histoire unique et à créer le climat d’isolement dans lequel Trotski et son secrétaire agissent

Il est historiquement établi que Glasman, un jeune étudiant, était le secrétaire personnel et sténographe de Trotski et travaillait inlassablement à ses côtés dans le célèbre train pendant la guerre civile et plus tard.

Un film montrant Glasman triant des lettres et pensant à haute voix est projeté sur le fond de la scène pendant que l’acteur, silencieux, est assis à son bureau traitant les lettres. Il est de plus en plus désespéré par le flot de courrier arrivant à Trotski, qu’il appelle plusieurs fois en vain.

Entre les scènes, Glasman exprime ses sentiments en improvisant au piano. Vers la fin de la pièce, il écrit une lettre de congé à Trotski. Le parti l’avait expulsé et interdit de toute activité politique future. Dans un récit sur le temps de l’exil de sa famille à Alma Ata, cité par Trotski dans Ma vie, sa femme Natalia Sedova écrit : « Ils (la faction stalinienne) avaient déjà poussé au suicide le gentil, modeste Glasman en 1924. »

Lettres à Trotski se termine par des images projetées des victimes des purges staliniennes tirées d’un des livres de David King. Leur connexion avec les lettres est bien sûr évidente. Néanmoins, elles pourraient donner l’impression que la Révolution et la guerre civile avaient été en vain. Bien sûr, Trotski lui-même ne voyait pas les choses de cette manière. Il considérait même son rôle en exil – défendre le marxisme contre le stalinisme et établir la Quatrième Internationale – comme plus important que son travail des années précédentes. Sans son analyse claire de l’aberration bureaucratique du premier Etat ouvrier, une compréhension de son effondrement et de l’entière histoire du 20e siècle ne nous serait pas possible aujourd'hui.

(Article original paru le 30 mars 2013)