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L'Europe à la veille de luttes de classes massives

Par Ulrich Rippert
8 mai 2013

La contre-révolution sociale en Europe prend des formes spectaculaires. D'après des rapports récents, 26 millions de gens dans l'Union européenne sont sans emploi, six millions rien qu'en Espagne et cinq millions en France. En Espagne et en Grèce, le taux de chômage officiel est de 27 pour cent, et il approche les 60 pour cent parmi les jeunes.

En Allemagne, le taux de chômage officiel n'est que de 7 pour cent, mais cela ne tient pas compte du secteur de plus en plus développé des emplois à bas salaire créés par les lois Hartz. Sur un total de 42 millions de personnes qui ont un emploi, seulement 29 millions sont couverts par la sécurité sociale. Les autres ont des emplois précaires, et 4 millions de gens gagnent moins de 7 euros de l'heure.

De nos jours, les divisions au sein de l'Europe sont plus profondes qu'à l'époque du Mur de Berlin et du « rideau de fer ». Un gouffre de plus en plus large s'ouvre à travers le continent. Le nombre de gens qui ne sont pas en mesure de payer leur loyer ou les frais d'éducation augmente chaque jour, pendant qu'une petite minorité, d'une richesse obscène, impose sa volonté à la société.

Une élite financière criminelle dicte sa politique. Des fonds provenant des contribuables ont été donnés à des banques moribondes pour un total de 1600 milliards d'euros et la dette publique qui en résulte est financée au détriment de la population sous la forme de coupes larges dans les programmes sociaux, l'éducation et les retraites.

Dans le contexte de la pire crise économique depuis les années 1930, l'Union européenne montre son vrai visage. Ce n'est pas l'incarnation de « l'unité de l'Europe, » comme les propagandistes des partis politiques officiels l'affirment, c'est en réalité une dictature du capital financier sur l'Europe. Elle ne sert pas, comme prévu initialement, à intégrer et contenir l'impérialisme allemand dans une confédération européenne, mais elle fonctionne directement et ouvertement comme l'instrument des plus grandes banques et entreprises, dont un grand nombre sont basées en Allemagne.

Le gouvernement allemand utilise l'euro et la Banque centrale européenne (BCE) pour orienter les flux de capitaux vers l'Allemagne, pillant et dominant les pays plus faibles d'Europe. Il force les gouvernements élus à démissionner et les remplace par des gouvernements technocratiques de son choix. Il écarte les décisions parlementaires et passe outre les normes légales.

Les dictats de Bruxelles et Berlin ont détruit les systèmes de protection sociale, privé des millions de retraités de leurs économies durement gagnées et poussé un nombre incalculable de familles dans la pauvreté et la misère. Il y a soixante-dix ans, les nazis et la Wehrmacht terrorisaient l'Europe. Aujourd'hui, c'est la « Troïka » de l'Union européenne et la Banque centrale allemande.

Dans ces conditions, les tensions sociales s'intensifient. Le mécontentement et l'indignation avancent à grands pas. Étant donné le flot sans fin d'attaques sociales, de larges couches de la population perdent toute confiance dans la viabilité économique et la validité morale du capitalisme. Les médias bourgeois débattent maintenant ouvertement du temps qu'il faudra à l'Europe pour « s'enflammer. »

En Grèce, en Espagne et au Portugal, la résistance populaire a été dissipée au moyen de grèves générales d'une journée et de manifestations pour lesquelles les syndicats et les organisations de la pseudo-gauche font tout pour que la mobilisation reste inefficace et ne remette jamais en cause les gouvernements en exercice ou l'Union européenne.

Les intérêts des travailleurs, des jeunes, des chômeurs et des retraités ne peuvent trouver aucune expression dans la vie politique officielle de l'Europe. Mais sous la surface, une énorme tempête sociale et politique se prépare.

En réaction, les partis politiques serrent les rangs. Qu'ils se prétendent conservateurs, libéraux, socio-démocrates, verts ou de gauche, tous les partis établis soutiennent la politique d'austérité de l'UE ou tentent de faire dévier l'opposition populaire vers des voies de droite et chauvines.

Les syndicats s'intègrent toujours plus ouvertement dans l'appareil d'Etat. Ils défendent les « intérêts nationaux » de leur propre classe dirigeante et servent de partenaires commerciaux pour imposer des licenciements massifs et des réductions de salaires et de prestations sociales.

Chez GM-Opel, le syndicat IG Metall a décidé d'organiser la fermeture de l'usine de Bochum et de faire taire toute résistance. Le plan d'ensemble pour la première fermeture d'une usine automobile en Allemagne depuis la seconde Guerre mondiale a été rédigé dans les locaux d'IG Metall. Le syndicat a ensuite œuvré à le faire appliquer, le faisant ratifier dans toutes les usines Opel d'Allemagne à l'exception de Bochum.

Les travailleurs de Bochum ont été systématiquement isolés par IG Metall. Les responsables syndicaux de l'usine fonctionnent comme une police d'usine qui réfrène tout mouvement indépendant de la main d'œuvre.

Le syndicat allemand des services publics, Verdi, poursuit une trajectoire similaire chez Lufthansa. Dans toute l'Europe, les travailleurs cherchent un moyen de briser le carcan bureaucratique des syndicats.

La classe dirigeante réagit aux tensions sociales montantes comme elle l'a fait il y a 80 ans, par des attaques contre les droits démocratiques et le renforcement de l'appareil d'Etat à l'intérieur et le militarisme à l'extérieur. Les élections démocratiques ont dégénéré en une farce dénuée de sens.

Quelle que soit la volonté des électeurs, la politique gouvernementale est déterminée par les marchés financiers. En février, les électeurs italiens ont voté massivement contre la politique d'austérité du gouvernement Monti, mais seulement pour être matés, après deux mois de marchandages politiques en coulisses, par un gouvernement de grande coalition promettant de poursuivre exactement la même trajectoire.

En Allemagne, les intérêts d'affaires détermineront la politique du prochain gouvernement, quel que soit le vainqueur des élections en septembre.

Partout en Europe, les appareils d'Etat sont renforcés et la surveillance d'Etat intensifiée. En Allemagne, la Court constitutionnelle fédérale a, en grande partie, aboli la séparation de la police et des agences de renseignement et légitimé les missions de combat de l'armée à l'intérieur des frontières du pays. Son modèle, ce sont les États-Unis, qui, depuis les attaques du 11 septembre, ont construit un appareil d'espionnage et policier puissant, le Department of Homeland Security.

Un rôle particulièrement pernicieux dans le maintien de l'ordre bourgeois et de l'oppression politique des travailleurs est joué par les partis prétendument « de gauche » et leurs valets de la pseudo-gauche, comme SYRIZA en Grèce, le Parti de gauche en France, Refondation communiste en Italie, et Die Linke en Allemagne.

Ils défendent tous l'Union européenne, instrument le plus important de la contre-révolution sociale en Europe. Quand ces partis obtiennent des postes au gouvernement, ils réduisent les dépenses sociales et renforcent l'appareil d'Etat.

Durant sa période de 10 ans aux côtés du Parti social-démocrate au Sénat de Berlin, Die Linke a été responsable non seulement d'attaques sociales massives, mais aussi du renforcement des pouvoirs de la police. Au Brandebourg, où le Parti de gauche a tenu le poste de ministre des Finances pendant trois ans, il a joué le rôle principal dans l'imposition de l'austérité et la suppression de 8000 emplois dans les services publics.

La politique réactionnaire de ces partis a des racines objectives profondes. Ils s'adressent à une couche sociale aisée qui bénéficie matériellement des attaques contre la classe ouvrière et de l'intensification de son exploitation. En dépit de leurs étiquettes de « gauchistes », ce sont des partis bourgeois de droite qui sont hostiles à la classe ouvrière.

L'adaptation des dirigeants de Die Linke, Oscar Lafontaine et Sarah Wagenknecht, à la trajectoire réactionnaire nationaliste anti-euro du Parti Alternative pour l'Allemagne montre clairement la proximité politique de ces deux organisations.

Étant donné la crise sociale et politique extrême, la construction d'une nouvelle direction révolutionnaire de la classe ouvrière devient une question d'une grande urgence. Cette tâche ne peut être menée à bien que sur la base des fondements programmatiques du Comité international de la Quatrième internationale, qui place au cœur de son programme la lutte pour les Etats socialistes unis d'Europe.

(Article original paru le 7 mai 2013)