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Québec: les véritables leçons de la grève étudiante de 2012

Par un membre de l'EJIES
6 mai 2013

L'Association syndicale pour une solidarité étudiante (ASSÉ) est l'une des principales associations étudiantes au Québec et est considérée comme la plus militante. Elle a formé en décembre 2011 la Coalition large de l'ASSÉ (CLASSE), qui devait jouer un rôle dirigeant dans la grève étudiante de 2012 au Québec. En préparation pour son congrès d'orientation qui commence le 18 mai prochain, l'ASSÉ a sollicité de ses membres des «textes de réflexion» sur tout sujet «ayant un lien avec le syndicalisme étudiant contemporain». Le texte qui suit a été soumis par un étudiant de l'Université de Montréal et membre de l'EJIES (Étudiants et jeunes internationalistes pour l'égalité sociale), l'organisation de jeunesse du Parti de l'égalité socialiste (Canada).

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La question centrale posée à ce congrès de l'ASSÉ est de tracer un bilan sobre et honnête de la grève étudiante de 2012.

Aucune de nos revendications n'a été satisfaite: la reconnaissance de l’éducation en tant que droit social, la gratuité scolaire et pas même le gel des droits de scolarité. Au contraire, un puissant mouvement ayant réuni à son plus fort des centaines de milliers d'étudiants et de travailleurs dans les rues, a mené en fin de compte à l’élection d’un gouvernement du Parti québécois voué à la poursuite du programme d’austérité exigé par l’élite dirigeante.

Cet échec force une remise en cause de la perspective de pression mise de l'avant par la CLASSE/ASSÉ: la fiction qu’il suffit que les étudiants sortent assez nombreux dans les rues pour forcer le gouvernement à reculer. En réalité, la hausse des frais de scolarité fait partie d'un vaste programme d'austérité imposé par les classes dirigeantes partout dans le monde afin de faire payer les travailleurs pour la crise la plus profonde du capitalisme mondial depuis la Grande dépression.

Dans un tel contexte, la défense de l'éducation ne peut être menée comme une lutte isolée impliquant seulement les étudiants et sans remettre en question l'ordre social existant. Elle doit plutôt être associée à la défense de tous les droits sociaux et démocratiques, qui sont devenus incompatibles avec le maintien d'un système socio-économique basé sur la recherche du profit individuel.

La seule force sociale capable d'offrir une alternative progressiste au système capitaliste en faillite, c'est la classe ouvrière. La tâche posée aux étudiants n'est pas de «crier plus fort pour que personne ne nous ignore», mais de lutter pour mobiliser les travailleurs francophones, anglophones et immigrés du Canada dans une lutte commune pour la défense des salaires, des emplois et de tous les programmes sociaux, y compris l'éducation.

Il ne fait aucun doute qu'un tel appel aurait reçu un accueil enthousiaste. La grève étudiante de 2012 avait le potentiel de déclencher une vaste contre-offensive des travailleurs partout au Canada contre l’assaut patronal. Ce potentiel a été démontré après l’adoption du projet de loi 78 qui, en plus d’illégaliser la grève, interdisait en pratique toute manifestation sur n’importe quelle question partout au Québec. Loin d’intimider la population, cette loi anti-démocratique a provoqué une vive opposition dans les quartiers ouvriers avec le mouvement des casseroles puis la tenue en mai dernier d’une manifestation monstre pour la dénoncer.

La répression policière, les injonctions et la loi 78 se sont avérées insuffisantes pour mater l’opposition étudiante. Au contraire, celle-ci menaçait de s’étendre aux travailleurs. La classe dirigeante québécoise décida alors d’avoir recours aux élections.

C’est à ce moment que la bureaucratie syndicale, dont les nombreux privilèges sont basés sur la subordination politique des travailleurs au système de profit, est intervenue pour bloquer l’entrée en lutte de la classe ouvrière aux côtés des étudiants. Les syndicats ont rejeté l’idée de «grève sociale» évoquée par la CLASSE et ont tout fait pour canaliser la grève étudiante vers les élections et un soutien implicite au PQ, l’autre parti de gouvernement de la classe dirigeante québécoise.

Rejetant le tournant qui s’imposait vers les travailleurs, la CLASSE s’est rapidement conformée à la ligne des syndicats, qu’elle confond avec les travailleurs. Elle a abandonné toute mention de «grève sociale» (qu’elle voyait simplement comme une plus grande contestation), et s’est adaptée au détournement de la lutte étudiante vers les élections et derrière le PQ. Après avoir appelé à la défaite des «néo-libéraux», la CLASSE a crié victoire à l’élection du Parti québécois.

Mais une fois au pouvoir, le PQ a rapidement imposé des compressions budgétaires massives, y compris la hausse permanente des frais de scolarité, et a défendu le règlement municipal P6 (une réplique de la loi 78) qui est régulièrement invoqué par la police pour déclarer toute manifestation illégale, arrêter des manifestants en masse, et leur coller des amendes de centaines de dollars.

La politique de droite du PQ était tout à fait prévisible. Elle a fait l’objet d’une mise en garde explicite par le World Socialist Web Site en juin dernier, après le compromis pourri proposé par la CLASSE et les autres associations étudiantes (mais rejeté par le gouvernement Charest), qui acceptait la hausse des frais de scolarité après un moratoire de deux ans.

«De la part des groupes étudiants», a écrit le WSWS, «cette stratégie revient à affirmer – explicitement dans le cas de la FEUQ et de la FECQ, et implicitement dans le cas de la CLASSE – que la jeunesse à un intérêt à voir les libéraux remplacés à la prochaine élection par le Parti Québécois. En fait, le PQ est un parti de la grande entreprise, un instrument de la bourgeoisie aussi éprouvé que le premier ministre Jean Charest et ses libéraux ou que le premier ministre canadien Harper et ses conservateurs.»

La grève étudiante de 2012 a démontré que toute lutte pour les droits sociaux et démocratiques amène rapidement la jeunesse et la classe ouvrière en confrontation directe avec la classe dirigeante, avec son gouvernement, son État, sa police et ses tribunaux. Une telle confrontation est vouée à l’échec si elle se limite à faire pression sur les membres de l’establishment tout en acceptant l’ordre capitaliste existant. C’est justement cette politique de pression de l’ASSÉ qui a conduit la grève dans un cul-de-sac.

La voie de l’avant pour les étudiants consiste à se tourner vers les travailleurs, la seule force sociale qui a l’intérêt et la capacité de renverser le capitalisme, cet ordre social qui subordonne toutes les ressources disponibles à la course aux profits. Mais pour qu’ils soient en mesure de lutter pour le socialisme, et de faire de la satisfaction des besoins humains le principe moteur de la société, les travailleurs doivent se libérer des organisations syndicales qui les gardent enchaînés au système actuel et se constituer comme une force politique indépendante. Les étudiants et les jeunes peuvent jouer un rôle important pour aider les travailleurs dans cette tâche cruciale.