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France: Le syndicat de chez Goodyear vante les mérites d'un projet de coopérative pour « sauver » l’usine d’Amiens

Par Antoine Lerougetel
28 mars 2013

Samedi 23 mars, la CGT (Confédération générale du Travail, alignée sur le Parti communiste français (PCF)), syndicat majoritaire à l’usine Goodyear Tire d’Amiens-Nord, dans le Nord de la France, a convoqué une assemblée générale au cours de laquelle elle a présenté son plan pour transformer l’usine en une « coopérative ouvrière » ou Scop.

Après que le fabricant américain de pneus agricoles Titan avait retiré son projet d’acheter la section de la production de pneus Farm (pour engins agricoles) et de garder 500 emplois, Goodyear annonçait le 31 janvier la fermeture de l’usine qui emploie 1.273 travailleurs.

La proposition d’une Scop a pour objectif d'empêcher que la lutte contre la fermeture ne se développe en une mobilisation politique plus générale de la classe ouvrière contre le gouvernement du Parti socialiste de Hollande. Les travailleurs français sont confrontés à une vague de fermetures, de licenciements et à un taux de chômage record. Ceci fait partie de la contre-révolution sociale qui est perpétrée par la bourgeoisie européenne sur tout le continent.

Il y a plus de 160 ans, Karl Marx soulignait dans le Manifeste du Parti communiste que ceux qui promeuvent les coopératives comme la solution aux maux du capitalisme, « cherchent donc, et en cela ils sont logiques, à émousser la lutte des classes et à concilier les antagonismes… ils se voient forcés de faire appel au cœur et à la caisse des philanthropes bourgeois… ils tombent dans la catégorie des socialistes réactionnaires ou conservateurs socialistes…Ils s’opposent donc avec acharnement à toute action politique de la classe ouvrière. … »

Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis que ces paroles ont été écrites. Dans le monde entier, l’expérience faite par les travailleurs avec les soi-disant coopératives « propriétés des travailleurs » sous le capitalisme a été désastreuse. Dans le but de rester concurrentiels, les travailleurs ont sacrifié leur retraite, leur salaire et finalement leur emploi. Alors que les travailleurs ont fini dans la pauvreté, la bureaucratie syndicale qui insistaient pour dire que les travailleurs ne pouvaient pas faire grève « contre eux-mêmes » ont utilisé ces systèmes pour obtenir des sièges dans les conseils d’administration et grimper l’échelle hiérarchique pour occuper des postes fortement rémunérés.

Le recours aux coopératives comme moyens de défendre les emplois dans le contexte de la crise économique mondiale, de la poussée accrue pour la compétitivité et la rentabilité, notamment dans les industries dominées par des géants multinationaux comme Goodyear, est illusoire et ne fera qu’accroître l’exploitation des travailleurs.

Les travailleurs de Goodyear luttent contre la fermeture de leur usine depuis qu’ils ont refusé il y a six ans un plan d’accélération des cadences de travail. Le secrétaire de la CGT, Mickaël Wamen, et son conseil juridique, Fiodor Rilov, ont dit aux 200 travailleurs présents à la réunion qu’ils pourraient « sauver » l’usine en montant une Scop afin de racheter la section Farm.

Après la réunion, Wamen a dit aux médias que loin de sauver tous les emplois, « la Scop prévoit le maintien de l’activité agraire associée à un plan de départs volontaires avec le maintien de l’activité tourisme pendant 24 mois. » Il a aussi dit que le ministre du Redressement productif, Arnaud Montebourg, avait trouvé des acheteurs potentiels pour le site et que l’action en justice contre la fermeture se poursuivait.

Un bulletin de la CGT d’Amiens-Nord mis en ligne le 20 mars a dit que le syndicat avait adressé une lettre à Rich Kramer, PDG de Goodyear en Amérique pour l’inviter à négocier sur la Scop qui « ne concernera que les volontaires [pour la Scop] ». De plus le syndicat a précisé, « il faut donc en parallèle mettre en œuvre un plan [de licenciement ?] pour les autres salariés et c’est à Goodyear de la financer, comme il était prêt à le faire dans le cadre du soi-disant projet Titan. »

Les travailleurs qui ont participé à la réunion ont demandé à Wamen s’il serait le gérant de la Scop. Il a nié avoir de telles ambitions mais a dit à un autre travailleur, « C’est nous qui la gérerons. » Il n’a pas pu dire ce que seraient les salaires.

Après la réunion, un travailleur a dit au WSWS: « Ce n’est pas une réappropriation de l’usine. Nous nous occuperions des machines et de la production et Goodyear de la commercialisation, ce serait plutôt un partenariat. Nous serions des sous-traitants. La rengaine de la CGT c’est que les patrons font trop de profit. C’est l’attitude de la petite bourgeoisie qui veut partager avec la grande bourgeoisie. »

Le cabinet d’expertise Secafi a calculé qu’un investissement de 20 millions d’euros serait nécessaire pour rendre viable la section de pneus agricoles. Wamen a pris contact avec un député européen UMP, Philippe Boulland, et des dirigeants PS du conseil régional et du conseil départemental en vue du financement de la Scop – ces mêmes forces qui appliquent les attaques brutales contre les travailleurs en France et en Europe.

Il est significatif de noter que la veille, lors d’un rassemblement à l’occasion d’une réunion du Comité central d’entreprise (CCE) de Goodyear France discutant des modalités de la fermeture du site, 300 travailleurs d’Amiens-Nord n’ont pas, comme ils l’avaient fait les deux fois précédentes, affronté la police qui gardait le siège de l’entreprise près de Paris. Au lieu de jeter des œufs et des pneus enflammés ils ont lancé des roses sur les policiers.

Il s’agissait d’un geste de paix à l’adresse du gouvernement du Parti socialiste qui est en train de planifier une répression sévère de la résistance de masse contre l’austérité et les licenciements. Le ministre de l’Intérieur, Manuel Valls a ordonné le 30 janvier aux services de renseignement de la police (SDIG) de suivre « au plus près » les développements dans les entreprises en difficulté où des conflits ouvrier pourraient éclater. L’ordre demandait à la police de contrôler les projets de mouvements de grève et de faire attention aux « menaces sur l’outil de production en cas de radicalisation d’un conflit. » Il soulignait qu’en cas de déclin économique il était important de surveiller de près « la situation des entreprises et filières fragilisées, ou susceptibles de le devenir. » (Voir : « Le gouvernement français prépare la répression contre les travailleurs »

La CGT avait soutenu l’élection de Hollande et elle appuie son programme nationaliste visant à rendre le capitalisme français plus « compétitif » au moyen d’attaques historiques contre la position sociale et les acquis de la classe ouvrière.

Il ressort clairement du 50ème congrès de la CGT, qui s'est déroulé du 18 au 22 mars, que le syndicat promeut les coopératives comme moyen d’empêcher que les luttes des travailleurs ne défient le gouvernement et le système capitaliste qu’il soutient.

La CGT a accordé beaucoup d’importance à la Scop d’Amiens-Nord en tant que moyen de lutte contre le chômage. Le 19 mars, le journal du Parti Communiste, l’Humanité, déclarait avec enthousiasme, « De plus en plus d’entreprises en lutte envisagent de se constituer en Scop pour s’affranchir du diktat des actionnaires et des logiques purement financières. » Lors du congrès, il a fait état de plusieurs coopératives prétendument « parfaitement viables » en affirmant que la proposition de la CGT à Amiens-Nord « permettrait de sauvegarder les quelques 1.200 emplois. L’idée séduit, se pose de plus en plus en résistance concrète à la logique néolibérale. »

Le 12 mars, le quotidien stalinien citait en exemple les imprimeurs d’Hélio-Corbeil pour donner une idée de ce que les « organisations syndicales proposent » mais a dû reconnaître que les travailleurs d’Hélio ont dû renoncer à 1,8 million d’euros pour pouvoir poursuivre la production. Sur les 120 salariés qui travaillent encore à l’imprimerie, 80 ont accepté d’investir trois mois de salaire et leurs indemnités de licenciement, soit 5.000 euros par personne. Ils sont aussi obligés de souscrire des emprunts auprès de leur conseil régional, du Crédit coopératif et du fabricant d’armes Dassault, et qu’ils doivent rembourser.

L’ancien dirigeant CGT chez Hélio, Bruno Arsa, aujourd’hui le gestionnaire, gagne le salaire le plus élevé de l’entreprise et pose la question, « Comment un syndicat… peut-il devenir – quand des ouvriers se sont constitués en Scop – une force d’action anticapitaliste réelle au sein de l’entreprise ? »

(Article original paru le 27 mars 2013)