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Promised Land de Gus Van Sant : un pacte avec le diable ?

Par Philip Guelpa et Julien Kiemle
11 mars 2013

Réalisé par Gus Van Sant, écrit par Dave Eggers, Matt Damon et John Krasinski

Promised Land

Promised Land, réalisé par Gus Van Sant et co-écrit par l'acteur Matt Damon, décrit le conflit entre une compagnie d'énergie fictive et les habitants d'une petite ville de Pennsylvanie au sujet de l'autorisation du "fracking" sur leur commune.

Des habitants de diverses parties des États-Unis, dont de nombreuses régions rurales qui sont en déclin depuis des années, ont été prises d'assaut ces dernières années par des compagnies d'énergie qui cherchent à extraire du gaz ou du pétrole par le procédé dit de fracturation hydraulique à haut volume – ou simplement "fracking".

Par une combinaison de diverses techniques, d'immenses quantités de gaz naturel peuvent être extraites des roches mères qui étaient inaccessibles aux techniques conventionnelles. Ce processus a des conséquences très graves sur l'environnement et la santé, et les bénéfices économiques que l'on en attend sont largement illusoires à long terme.

Afin d'obtenir le droit de forer, les compagnies ont organisé ensemble des campagnes pour exploiter les conditions de vie misérables des petits paysans et des autres habitants de ces campagnes poussés au bord de la ruine, voir au-delà. Le scénario de Promised land a été co-écrit par Damon et John Krasinski, l'acteur qui joue l'un des rôles principaux dans la série The Office. Les deux acteurs jouent ici les personnages principaux. Frances McDormand apparaît également dans le film dans le rôle de l'assistante de Damon. Van Sant (réalisateur de Drugstore Cowboy, My Own Private Idah, To Die For, Elephant) avait déjà dirigé Matt Damon dans Will Hunting (que ce dernier avait également co-écrit).

Steve Butler (Damon) est un représentant de terrain, plein d'avenir, pour la compagnie Global Crosspower Solutions. Avec sa coéquipière, Sue Thomasson (McDormand), il est envoyé dans une petite ville de Pennsylvanie pour obtenir des habitants des concessions de forage de gaz, une mission que tous les deux ont déjà menée de nombreuses fois. Steve a grandi à la ferme et se sert de son côté "enfant de la campagne" pour établir de bonnes relations avec les habitants. Il pense qu'il leur propose un moyen de sortir de conditions de vie qu'il a personnellement connues dans son enfance, quand l'usine Caterpillar de sa ville natale avait fermé et que cela avait dévasté la communauté.

Au début, tout se passe comme prévu. Les premières personnes que rencontrent Butler et Thomasson ont apparemment entendu parler des chanceux dont les maisons sont construites sur de riches réserves de gaz naturel. « Vous pourriez devenir millionnaire, » leur dit Butler, et ils signent avec joie la concession de leur propriété et la promesse d'un pourcentage sur les profits futurs.

Steve réussit tellement bien à boucler ce type d'accords qu'il vient d'être promu à un poste plus élevé chez Global. Sa certitude d'agir pour le mieux n'est apparemment pas ébranlée par les moyens qu'il utilise : malhonnêteté, coercition, et corruption des officiels locaux. En revanche, il est estomaqué de rencontrer une opposition significative lors d'une réunion publique, en particulier après avoir acheté la coopération du maire pour 30 000 dollars.

La résistance est menée par un vieux professeur de sciences, Frank Yates (Hal Holbrook). Ce dernier, qui est aussi un ingénieur de Boeing à la retraite, a fait des recherches et connait bien les effets néfastes du fracking. Une bonne partie de l'assistance à la réunion partage ses vues. Steve, qui a déjà une bonne expérience de ce genre de campagnes de séduction, reste étonnamment sans voix face à une opposition bien argumentée.

Sur l'insistance de Yates, la ville décide de retarder de quelques semaines un vote sur la question pour que les résidents puissent s'informer sur le sujet sans être pressés de se décider par un représentant de la compagnie.

Peu après, l'écologiste Dustin Noble (John Krasinski) arrive en ville. Il enflamme l'opinion locale contre Global avec d'horribles histoires sur les conséquences du fracking. De plus en plus d'habitants commençant à s'opposer aux projets de la compagnie énergétique, et le charme provincial de Butler n'opérant plus, son travail devient soudain beaucoup plus difficile.

À ce point-ci, les spectateurs peuvent certainement se douter qu'un tournant important du scénario approche, même si sa nature exacte n'est pas évidente. Même si ce tournant tend à abuser de la crédulité des spectateurs, le vrai problème est la réaction prévisible de Butler.

Quoi qu'il en soit, Promised Land a sans conteste des points forts. Damon et Krasinski l'ont écrit et joué avec une intelligence et une sensibilité remarquables. Le film ne se contente pas des banalités et des clichés auxquels les créations récentes d'Hollywood nous ont habitués.

Les réalisateurs sont visiblement attirés par le mode de vie rustique des habitants de cette petite ville, et cela se sent dans toute l'approche du film. Cela les a poussés à tenter de faire un portrait nuancé et réaliste des gens de Pennsylvanie. Ces derniers ne sont pas présentés comme des péquenauds, il existe de véritables divisions entre eux et on fournit au spectateur suffisamment d'information pour qu'il comprenne les deux points de vue.

Certains moments du film font référence à des réalités pesantes. Au cours d'une confrontation dans un bar, Steve dit à plusieurs paysans qu'il leur propose assez d'argent pour que, quoi que la vie leur réserve par la suite, ils puissent dire « va te faire foutre » au reste du monde. Il se prend un coup de poing. Les paysans se sentent insultés parce que Steve pense que leur mode de vie est à vendre et ils considèrent que celui-ci, venant d'une famille de paysans, a trahi son héritage.

On sort du cinéma avec l'impression que quelle que soit la décision finale de la petite ville, les conséquences possibles du fracking sont suffisamment sérieuses pour mériter un débat approfondi et démocratique.

Mais Promised Land a aussi de grandes faiblesses. Le film porte clairement sur le conflit entre la perspective de l'argent facile présentée par les compagnies énergétiques et les dommages potentiels de la fracturation hydraulique. Mais la présentation des difficultés économiques des habitants ainsi que des dangers du fracking pour l'environnement et la santé est trop superficielle. Damon et Krasinski sont peut-être partis du principe que les spectateurs connaîtraient déjà les arguments. Dans leur tentative d'éviter d'être moralisateurs ou didactiques, ils finissent par ne faire que des allusions rapides aux questions essentielles.

En conséquence, cette œuvre laisse l'impression que la confrontation principale est entre l'avidité, traitée de manière abstraite, et un mode de vie idyllique. Pourtant, le film admet lui-même que ce mode de vie est en train de disparaître, écrasé par les grosses entreprises agricoles et les effets de la crise économique actuelle, laquelle a frappé juste au moment où le boom du fracking commençait.

En fait, ce même élan qui a poussé les auteurs à ne pas caricaturer les habitants de manière négative dans les moments de vérité du film, obtient le résultat inverse à la fin : l'idéalisation des gens qui renoncent à l'avidité et envoient promener un géant de l'énergie.

Sans dire que ce film aurait dû être une polémique pesante, une implication plus profonde avec les vrais dilemmes auxquels sont confrontés ces communautés rurales serait nécessaire pour faire un film plus satisfaisant sur le plan émotionnel comme intellectuel.

Trop de temps est également gaspillé sur l'histoire d'amour obligatoire à Hollywood – une rivalité entre Steve et un activiste écologiste à propos d'une fille du coin. En fin de compte, cela ne sert à rien sinon à diminuer la force du film.

Le film se termine sur l'épiphanie personnelle de Steve, qui, doutant de plus en plus de la moralité de ce qu'il fait, est poussé à franchir le pas, suite à une manœuvre retorse de son employeur. Promised Land soulève des questions complexes qu'il ne parvient pas à mener jusqu'au bout de manière satisfaisante. C'est un traitement bien intentionné mais assez peu profond de la crise économique et écologique réelle qui s'abat sur de nombreuses communautés rurales à travers les États-Unis. Ayant pointé si fortement le fait que ces communautés sont en voie de disparition, la fin du film est trop étriquée et limitée pour assumer les questions qu'il soulève.

(Article original paru le 25 janvier 2013)